dimanche 20 octobre 2019

Comptine d’aujourd’hui

Le Pont du Nord de Marie Fortuit. Mise en scène de l’auteur. L’Échangeur de Bagnolet, jusqu’au 23 octobre à 20 h 30. Tél. : 01 43 62 06 92.

Beaucoup d’eau coule sous Le Pont du Nord, une appellation que Marie Fortuit qui signe le spectacle du même nom, a emprunté à la chanson pour enfants dont l’un des vers, « Non, non, ma fille tu n’iras pas danser », l’a interpellée et est à l’origine de sa propre pièce. De l’eau il y en a donc sur le plateau, elle tombe des cintres, coule, suinte… et l’héroïne – Marie Fortuit elle-même – ne se fait pas faute de s’en asperger. De part et d’autre de la scène des seaux sont posés au milieu de serpillières pour recueillir l’eau : toute trace d’humidité sera donc effacée par les acteurs eux-mêmes... C’est dans cette « ambiance » qu’Adèle – c’est le prénom de l’héroïne, le même que celui de la fille de la chanson – évolue, habite, hante et danse dans la belle scénographie de Louise Sari. Car il y a bien une sorte de danse (sur l’air de la comptine ?), toute en grâce et en… ruptures. De rupture d’ailleurs il y en a eu une dans l’itinéraire de la jeune femme : elle a quitté le Nord où elle vivait au sein de sa famille sans que celle-ci ne sache pourquoi. C’était au lendemain de la victoire des Bleus à la Coupe du monde en 1998. De foot, il sera aussi question, comme un leitmotiv, au cours du spectacle. Voilà donc Adèle à Paris, d’abord hébergée chez sa tante qui vient de mourir et dont le compagnon (Damien Groleau), un pianiste, ponctuera le spectacle de quelques brefs morceaux de Schubert, de Beethoven… Adèle, pour l’heure, joue – mais est-ce vraiment un jeu ? – avec les mots, les retient, les dévoile, les télescope : une manière de dire ou de raconter tout en en cachant le sens. La parole va ainsi de ci, de là, et sans doute faut-il, pour le spectateur, happer rapidement au passage tel ou tel mot pour tenter de reconstituer une histoire qui refuse presque à se dévoiler. Marie Fortuit a l’art de brouiller les pistes tout en larguant quelques indices qui nous permettraient de reconstituer une histoire. Pour une première œuvre théâtrale, elle fait preuve d’un réel talent. C’est aussi déjà très habile, d’une habileté que la comédienne renforce dans son jeu tremblé, cultivant une sorte de belle et fascinante fragilité. Et puis le fil toujours rompu de l’histoire se renoue avec l’arrivée du frère resté dans le Nord. Entre elle et lui, Octave (Antoine Formica), commence ou recommence un jeu qui n’est pas sans rappeler les Enfants terribles de Cocteau. Adèle et Octave jouent, vieille complicité retrouvée – toujours comme dans la chanson –, se racontent des histoires, se récitent des contes, chantent ensemble, se remémorent les lendemains de la victoire des Bleus, les bons moments d’autrefois, jusqu’à un fameux bal avant le départ d’Adèle dont surgissent seulement quelques indices qui renverraient au « vol avec un i », c’est-à-dire à un viol qu’elle aurait subi, mais qui n’est jamais explicitement dit.



Le récit tout en brisures de Marie Fortuit se construit comme un puzzle dont il manque toujours une pièce. Il refuse de se donner et en même temps nous touche au plus profond. Il y a dans ce spectacle auquel la quatrième interprète, Mounira Barbouch, une pilote de ligne, apporte des bouffées d’une vie mystérieuse et essentielle (le récit se clôt sur un baiser d’amour entre elle et Adèle), des séquences qui sont d’une forte et trouble teneur tout comme le jeu de Marie Fortuit.

Jean-Pierre Han

dimanche 13 octobre 2019

Du rêve au cauchemar

Rêves d’Occident de Jean-Marie Piemme. Mise en scène de Jean Boillot. Théâtre de la Cité internationale. Jusqu’au 26 octobre, à 20 heures. Tél. : 01 43 13 50 50. www.theatredela cite.com

L’une des qualités de ces Rêves d’Occident de Jean-Marie Piemme mis en scène par Jean Boillot est de poser de manière subtile et aiguë la question de la réécriture d’un texte célèbre, La Tempête de Shakespeare en l’occurrence. Réécriture, c’est bien le terme employé par les deux intéressés, préféré – on les comprend – à celui d’adaptation. Ce qui marque dès l’abord une volonté d’écart important avec le texte original, tout en ne cessant d’y renvoyer, parfois en négatif, ne serait-ce que dans la dénomination des personnages principaux : Prospero, Caliban, Ariel, Miranda… et avec quelques éléments du cadre, celui de l’île déserte où évoluent les protagonistes en particulier. Reste l’essentiel, celui des uns et des autres, ceux du temps passé, comme ceux du temps présent, dans des configurations différentes, et comme le dit avec justesse le nouvel auteur, « un même désir de lutter contre la finitude », autrement dit une volonté d’outrepasser sa propre condition, sous l’alibi du sacro-saint Progrès, et de lutter contre la mort, le tout dans des fictions forcément différentes, mais l’esprit y est. Est-ce si « occidental » que cela ? Pour ce qui est du rêve, et de l’utopie… Comme le dit avec beaucoup de justesse Jean Boillot, le commanditaire de ce travail, il y a « déport » de la pièce du grand Will… Auteur dramatique que l’on connaît et apprécie, Jean-Marie Piemme a écrit là – et non réécrit donc – un texte d’une belle et haute envergure, et Jean Boillot réalisé un travail tout à fait probant en se jouant (dans tous les sens du terme), des nombreux pièges qu’il pouvait receler. Pièges de l’espace et de la temporalité notamment. Dans une scénographie signée Laurence Villerot qui aide au mieux le spectateur à trouver son chemin dans le labyrinthe de la fiction, Jean Boillot dirige ses comédiens, Philippe Lardaud (Ariel) à Isabelle Ronayette (Sycorax) en passant par Régis Laroche (Prospero), Axel Mandron (Caliban), Nikita Faulon (Xénia), Cyrielle Rayet (Miranda), de la meilleure façon qui soit, c’est-à-dire avec une fermeté qui laisse toutefois assez de liberté pour que leurs personnalités puissent s’exprimer. Il a surtout eu la lumineuse idée d’entremêler – de superposer, dit-il – le texte de Jean-Marie Piemme incarné et joué par les comédiens avec une partition musicale signée Jonathan Pontier. Avec Ars Nova sont réunis trois musiciennes, deux percussionnistes (Mathilde Dambricourt et Lucie Delmas) et une chanteuse (remarquable Géraldine Keller) qui viennent s’intégrer à l’ensemble, entre ponctuation et décalage de l’action dramatique. Cela confère au spectacle une teneur telle qu'elle rend ces rêves âpres, dérisoires et pour tout dire terrifiants.

Jean-Pierre Han

samedi 5 octobre 2019

Jeu de rôle

L’Île des esclaves de Marivaux. Mise en scène de Jacques Vincey. Création au CDN de Tours-Théâtre Olympia le 25 septembre avant tournée (Amboise, Vire, Colombes, etc.). tél. : 02 47 64 50 50.

Texte bref, mais d’une rare intensité de pensée, L’Île des esclaves était l’un des pièces préférées de son auteur. On le comprend aisément à la vue du spectacle que Jacques Vincey en a tiré avec ses jeunes comédiens de l’Ensemble artistique du T°. Il est en effet d’une belle fidélité à l’œuvre et en rend compte dans toutes ses subtils développements. La pièce lui parle d’autant mieux – et il l’appréhende avec beaucoup de tact et de finesse – qu’il a même pu se permettre d’y ajouter un prologue de son cru, expliquant les raisons de son acte de création, et aussi un épilogue où chacun des comédiens vient raconter – toujours en acte – sa position par rapport à ce qu’il vient de jouer. Rien là cependant, comme on aurait pu le craindre, de pesant ou de superfétatoire. C’est en somme une invite au dialogue avec les spectateurs qui viennent d’assister à la représentation. Ce qui est bien vu si l’on soupçonne qu’une grande partie du public, au fil de la tournée prévue, sera composée de jeunes gens (scolaires et autres), que ce soit dans sa version foraine, hors les murs du théâtre, ou en salle.

Pièce brève donc au titre parlant où l’on retrouve l’une des thématiques chère à Marivaux, celle où il plonge ses protagonistes dans un espace particulier, une île, sorte de no man’s land où les règles du jeu de la société ne sont plus celles en cours. Tout change donc, à commencer par les rapports humains entre les uns et autres. La découverte de l’autre justement ouvre des horizons infinis. Ici, dans L’île des esclaves en l’occurrence, où ont échoués quatre naufragés, deux couples – et il s’agit bien de couples, maîtres et esclaves – qui vont découvrir, et être contraints de se plier à d’autres règles qui régissent le fonctionnement de l’île. On rappellera au passage que c’était là une thématique dans l’air du temps au moment de l’écriture du texte, en 1725. Pour mémoire, Les Lettres persanes de Montesquieu datent de 1721.

La règle donc impose que les maîtres et les esclaves échangent leurs statuts. Voici donc Arlequin, esclave d’Iphicrate (et on remarquera que l’on parle bien d’esclave et non pas de valet ou de servante) à qui il est proposé, et même exigé, de devenir le maître qu’il servait jusqu’à présent. Mais Marivaux va plus loin encore dans cette question d’échange, puisqu’en fait il s’agit de devenir l’autre, pas seulement dans sa fonction, mais dans son être et sa personnalité. Étrange et fort intéressant bouleversement qui n’ira pas jusqu’au bout de sa logique, qui aurait eu des chances de mener à la folie, mais Marivaux n’aborde pas cette thématique qui sera mise au goût du jour deux siècles plus tard seulement. Il interrompt l’« expérience » forcée, la retourne en abordant le rivage du pardon et de la bonté, et tout finira donc dans le meilleur des mondes possibles, ordre retrouvé. On aura eu chaud ! Entre-temps, Marivaux aura tout de même effleuré bon nombre de thèmes qui, s’ils avaient été traités jusqu’au bout – mais tel n’était pas l’enjeu de la représentation –, auraient été vertigineux.

À jouer ce jeu, non pas de l’amour et du hasard – pour l’amour déclaré d’Arlequin à Euphrosine il est vu sous l’angle du rapport de classe, quant au hasard, il n’y en a guère dans ce quadrille – à ce jeu donc, les comédiens qui évoluent dans une mer de ouate qui tombe des cintres en début de spectacle et les submerge (belle scénographie de Mathieu Lorry-Dupuy) récitent avec à-propos et conviction leur partition. C’est là quasiment leur première expérience professionnelle et elle est prometteuse, car leurs qualités sont bien mises en valeur par Jacques Vincey. Ils ont nom Blanche Adilon, Thomas Christin, Mikaël Grédé, Charlotte Ngandeu et Diane Pasquet et saisissent avec alacrité la chance qui leur est offerte de se perfectionner et d'entrer dans la profession.

Jean-Pierre Han

mercredi 2 octobre 2019

Le plus beau des animaux

L’Animal imaginaire de Valère Novarina. Mise en scène de l’auteur. Théâtre national de la Colline, jusqu’au 13 octobre à 20 h 30. Tél. : 01 44 62 52 52.

L'ANIMAL IMAGINAIRE (Valere NOVARINA) 2019 Le dess(a)in de l’œuvre de Novarina est celui d’une spirale qui ne cesse de vriller pour atteindre on ne sait quelle couche, quel état de conscience de notre humaine condition. D’œuvre en œuvre Novarina revient, dans un mouvement perpétuel, sur ce geste. Son métier, comme on parle d’un métier à tisser, c’est la scène, le vaste espace de la scène, il y œuvre comme il peint sur ses toiles ou ses panneaux qu’il inclut d’ailleurs dans sa recherche. Une armée de servants (les « ouvriers du drame » ?) l’aide dans sa tâche. Ce sont souvent les mêmes, fidèles, qui n’ont pas besoin de grandes indications : ils savent quelle est leur tâche et l’exécutent avec précision et célérité. Ils reprennent d’ailleurs leurs gestes anciens, forent là, juste un peu loin que la dernière fois ; sait-on jamais, l’énigme se révélera peut-être ainsi. Un nouvel état des travaux, des recherches, se fait jour. Le dernier état justement, L’Animal imaginaire, donné au théâtre de la Colline, est sans conteste l’un des plus abouti, l’un des plus réussi, après ses dernières tentatives, de La Scène à l’Homme hors de lui. On touche à chaque fois, dans d’infinies variations, à la matérialité de la langue. C’est à la fois jouissif et douloureux, jouissif dans la douleur. Est-ce cela le « Drame de la vie » comme le stipule le titre d’un de ses textes ? Si l’on veut se faire une idée de son parcours d’archéologue de la langue, il suffit d’ailleurs de décliner tous les titres de ses ouvrages : Novarina a ainsi le bon goût de nous offrir en toute clarté les étapes de ses travaux. Tout comme il a toujours le bon goût de nommer la fonction de ses compagnons de recherche qui prêtent leurs corps avec fureur : « le romancier, le déséquilibriste, le mangeur spermier, le mangeur sagace, le rongeur ablatif », etc., et même (surtout) « la mort »… car celle-ci ne cesse de rôder – elle lui a déjà enlevé quelques « ouvriers » parmi les plus fidèles à son esprit, Daniel Znyck, Michel Baudinat, Christine Fersen… Ces figures hantent désormais la scène où s’agitent toujours certains de ceux qui les ont accompagnés, et où apparaissent régulièrement, à dose homéopathique à chaque fois, des nouveaux venus : comme ici, deux haïtiens, Édouard Baptiste et Valès Bedfod qu’il avait cependant déjà dirigé dans l’Acte inconnu monté en 2015. Étonnante et cependant très joyeuse danse de mort exécutée avec virtuosité par Julie Kpéré, Manuel Le Lièvre, Dominique Parent, Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, René Turquois, Valérie Vinci, et qu’accompagnent les musiciens Christian Paccoud et Mathias Lévy. Une drôle de famille que l’on retrouve de station en station, au fil du temps qui passe et qui les marque.

Il y a, dans cet acte encore et toujours réitéré, une dynamique voire une violence qui est celle du geste de l’auteur-metteur en scène qui n’hésite pas à reprendre ce qu’il avait déjà conçu auparavant, à le recycler ; cela lui donne sans doute un nouvel élan. Ce geste c’est celui du peintre qu’il est et demeure dans son travail de plateau. Un plateau où panneaux fixes et mobiles sont agencés de telle manière qu’ils lui offrent un espace assez vaste pour qu’il puisse œuvrer à son aise. On atteint cette fois-ci à une réelle perfection.

Jean-Pierre Han

Valère Novarina, L’Animal imaginaire, éd. P.O.L., 240 pages, 16 euros.
Photographie : © PASCAL VICTOR/ARTCOMPRESS

mardi 24 septembre 2019

Le texte, rien que le texte…

Le Misanthrope de Molière. Mise en scène d’Alain Françon. Théâtre de la Ville à l’Espace Cardin, à 20 h. Jusqu’au 12 octobre. Tél. : 01 42 74 22 77.

Si c’est la première fois qu’Alain Françon met en scène une pièce de Molière – pas n’importe laquelle –, en revanche il y a fort à parier qu’il n’a pas manqué de travailler la langue de cet auteur avec les nombreux élèves qu’il a eu durant sa carrière de pédagogue. Impossible de ne pas être dans cette pensée, tant ce que l’on voit et entend sur le plateau nous y incite. Car la principale qualité de cette représentation du Misanthrope réside bien dans la formidable mise à plat du texte. Comme si Françon s’était évertué à ouvrir le corps même de la pièce, à nous l'offir en la présentant ainsi ouverte. Le texte, rien que le texte ; on connaissait l’art du metteur en scène toujours attentif, à la virgule près, à l’écriture des auteurs qu’il met en scène avec un soin extrême. Avec Le Misanthrope il se surpasse en raison sans doute de la particularité de la pièce dans l’œuvre même de Molière. Particularité tant elle opère dans un registre qui n’est plus tout à fait le même que celui de ses autres pièces. Ce qui la rend d’office d’une extrême complexité ce qu’Alain Françon nous fait parfaitement sentir tout en refusant d’en proposer une énième solution ou « interprétation » (ou commentaire, et dieu sait si dans ce domaine il y en eut !). Il refuse ainsi de choisir entre un Alceste d’un vertueuse rigidité ou d’une ridicule agitation : il est, ici, les deux à la fois, oscillant entre l’un et l’autre, ne sachant plus trop quoi faire de sa personne, de son corps. Dans l’espace dégagé du salon de Célimène proposé comme toujours avec Françon par Jacques Gabel, vaste antichambre conçue comme un lieu de passage d’une humanité en quête du moindre signe du Roi-Soleil, Alceste ne trouve pas sa place sinon dans un recoin sombre où il a tout loisir de méditer sur sa condition, seul contre tous, à ne pas vouloir suivre la règle du jeu, et pris dans les contradictions de ses sentiments vis-à-vis de Célimène, ce que traduit son hésitation à prendre les jambes à son cou ou à rester à l’attendre et à lui parler. Tout est ramassé en une seule journée (unité de temps !) et cela donne de l’intensité au propos, et souligne son caractère d’urgence. Les paroles filent vite et c’est merveille de voir comment les comédiens nous font sentir cette urgence. Directeur d’acteurs hors pair, Alain Françon a constitué une distribution pour ainsi dire parfaite : entendre les comédiens dire les vers de Molière en leur imprimant une rythmique au cours de laquelle l’accent est soudainement mis sur tel ou tel terme confère à l’ensemble une respiration et une coloration admirables. À ce jeu, et jusque dans sa gestuelle, Gilles Privat est prodigieux, et ses dialogues, ou faux dialogues, avec Pierre-François Garel dans le rôle de Philinte sont un véritable régal. Mais c’est toute la distribution qu’il faut louer avec Marie Vialle en Célimène qui demeure pour ainsi dire insaisissable, avec une Arsinoé telle qu’on ne l’avait jamais envisagée, Dominique Valadié, et leurs camarades de plateau, tous au diapason.

Une vraie lecture du Misanthrope, en toute apparente simplicité.

Jean-Pierre Han

mercredi 18 septembre 2019

Un "Galilée" de belle facture

La Vie de Galilée de Bertolt Brecht. Mise en scène de Claudia Stavisky. La Scala (Paris), à 20 h 30, jusqu’au 9 octobre. Puis tournée. Tél. : 01 40 03 44 30.

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La première vertu de cette Vie de Galilée initiée et présentée par Claudia Stavisky est de mettre en pleine lumière la qualité et l’actualité du poème dramatique de Brecht traduit par Éloi Recoing. Ce qui, après tout, pour ce qui concerne la mise en valeur d’un texte, devrait être la moindre des choses pour tout spectacle théâtral ; ce n’est malheureusement pas toujours le cas comme en témoigne le travail effectué par Éric Ruf à la Comédie-Française et donné il y a à peine trois mois sur la même œuvre et dans la même traduction… Cela n’en souligne que mieux le mérite de Claudia Stavisky et de son équipe qui ont su tracer avec une belle et subtile autorité la ligne dramatique de la pièce de Brecht, en la débarrassant de toute fioriture et commentaire superflus, en rythmant les quinze séquences avec souplesse, au fil du passage du temps puisque la pièce se déroule de 1609 (un an avant que Galilée ne fasse hommage à la République de Venise et à son Doge de sa « nouvelle » invention, une lunette astronomique), jusqu’aux derniers jours du savant en 1642. Plus de trente ans de la vie du savant sont ainsi évoqués avec comme point d’orgue l’abjuration de ses théories sous la menace de l’Inquisition, ce qui ne l’empêchera pas de poursuivre secrètement ses recherches et de pouvoir transmettre ses fameux Discorsi.

Écrite en 1938, alors que l’auteur était en exil, la pièce ne fut créée qu’en 1943, puis reprise à Hollywood en 1947. Entre-temps, en 1945, la bombe atomique larguée sur Hiroshima a tout bouleversé. Brecht reprend sa pièce et l’infléchit : la recherche scientifique ne saurait définitivement ignorer ses relations avec le politique. Le conflit de Galilée avec les instances religieuses et politiques de son temps prennent soudainement une tout autre ampleur. Tout est dit, et de la plus belle des manières, la langue de Brecht, excellemment restituée par Éloi Recoing, est superbe et d’une grande subtilité ; les comédiens emmenés par Philippe Torreton la portent à son plus haut degré d’incandescence. Il y a près de trente ans, Antoine Vitez avait mis en scène la pièce de Brecht (déjà dans la traduction d’Éloi Recoing) à la Comédie-Française dont il était alors l’administrateur avec tous les moyens nécessaires (ne serait-ce qu’au niveau pléthorique de la distribution). Claudia Stavisky, qui fut l’élève de Vitez au CNSAD, n’a pas oublié cette représentation. Avec des moyens plus modestes (ils ne sont, par exemple, « que » onze comédiens à faire vivre ce Galilée), et sans vouloir en rien l’imiter, y fait tout de même référence, ne serait-ce que dans le souvenir qu’elle a gardé de la représentation. Voilà qui était de bon augure. Dans la sobre scénographie de Lili Kendaka, les comédiens, dirigés avec beaucoup de justesse et de finesse par la metteure en scène, jouent leur partition avec une belle conviction. Emmenés par Philippe Torreton qui campe un Galilée qui même au plus fort de son travail n’oublie jamais les plaisirs de la vie. C’est un homme de chair, rusé et n’hésitant pas à s’octroyer les mérites de la découverte d’un autre (celle de la lunette astronomique) pour pouvoir poursuivre ses recherches. Car chercher et penser sont, chez lui, de l’ordre de la jouissance. C’est cette figure, humaine, trop humaine, que Philippe Torreton incarne avec une belle conviction. Il parvient à restituer les contradictions de l’homme, ce « jouisseur de la pensée » comme le souligne Claudia Stavisky. Et ce n’est pas le moindre mérite de Brecht que de nous avoir présenté avec une telle clarté toutes les données du problème, en un moment crucial de la vie et du travail de Galilée dont la logique des recherches ne pouvait qu’aboutir à la mise en cause de l’existence de Dieu… Philippe Torreton parvient à rendre palpable tous les aspects de la personnalité du savant, entre sa farouche détermination à poursuivre ses recherches scientifiques et l’amour de la vie avec ses côtés nobles et moins nobles (comme la peur viscérale de la souffrance, celle que pourrait lui infliger la torture que lui promet l’Inquisition au cas où il persisterait dans l’affirmation des conséquences de ses découvertes). Toute l’équipe, de Frédéric Borie à Michel Hermon que l’on est heureux de retrouver sur un plateau de théâtre, en passant par Alexandre Carrière ou Nanou Garcia, l’épaule au mieux et est au diapason pour rendre justice à l’œuvre de Brecht.

Jean-Pierre Han

Photographie : © Simon Gosselin

lundi 22 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

Une chronique très particulière

J’arriverai par l’ascenseur de 22 h 43 de et par Philippe Soltermann. Mise en scène de Lorenzo Malaguerra. Théâtre Arto, jusqu’au 28 juillet à 13 heures. Tél. 04 90 82 45 61.

J’espère que l’auteur (de belle facture) et interprète (de toute aussi belle facture), Philippe Soltermann ne me tiendra pas rigueur si je lui avoue ne pas être un inconditionnel de Hubert-Félix Thiéfaine, puisque, paraît-il, son spectacle est « une chronique d’un fan » (lui en l’occurrence) du chanteur. Cette « chronique » d’ailleurs n’intervient que comme sous-titre, le titre principal étant le beaucoup plus intéressant : J’arriverai par l’ascenseur de 22 h 43. Dans l’attente de cette bienheureuse heure, le comédien a le bon goût de nous entretenir, de Thiéfaine donc, mais pas que. Et c’est heureux, car il nous embarque dans les méandres d’une pensée (et d’une vie) vagabonde, guidé par le très subtil Lorenzo Malaguerra qui fait mine de lui laisser la bride sur le cou, mais qui, en fait, l’emmène dans des endroits pour le moins obscurs et improbables. C’est d’une drôlerie et d’une force incroyables pour peu que l’on y prête attention. C’est que le comédien a du bagout, passant sans coup férir d’un registre à l’autre, d’un délire à l’autre, a-t-on envie d’ajouter. Bien sûr, le spectacle a un côté presque documentaire, nous présentant les affres et autres tourments d’un aficionado d’un « grand » chanteur, mais il y a bien d’autres choses dans cette confession – c’en est véritablement une. Un regard sur le monde et la vie sans doute. Interprété, vécu par Philippe Solterman, cela prend des allures d’une véritable épopée, le tout livré avec un maîtrise de tous les instants. Attendons donc l’ascenseur de 22 h 43, après le train de 8 h 47 de Courteline…

Jean-Pierre Han

FESTIVAL D'AVIGNON IN

L’événement du festival ?

Outside de Kirril Sebrennikov. L’autre scène du Grand Avignon-Vendène. Jusqu’au 23 juillet à 15 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

C’est, paraît-il, l’événement du Festival. Soit. Mais on est en droit de se poser la question de savoir comment cet Outside, un titre qui nous renvoie curieusement à l’Outside de Marguerite Duras, aurait été reçu s’il n’était pas l’œuvre de Kirill Serebrennikov, en plein démêlé avec la justice de son pays, assigné à résidence et donc interdit de circuler et encore moins de venir à Avignon ? Ce spectacle, il n’a d’ailleurs pu le faire répéter que par Skype… Comment surtout aurions-nous accueilli les œuvres du photographe chinois Ren Hang à qui Kirill Serebrennikov rend hommage dans son spectacle ? Car Outside fonctionne sur deux volets, l’un où l’homme de théâtre par ailleurs également réalisateur de cinéma, se met lui-même en scène avec son double, enfermé dans sa chambre aux dimensions d’une cellule de prison, l’autre volet rendant hommage à l’artiste chinois qui était également poète, multipliant les figures de scènes tirées de son œuvre photographique que l’on a pu voir à la Maison européenne de la photographie il y a quelques mois à Paris. Une « histoire » accompagne la relation entre les deux hommes. En effet Kirrill Serebrennikov, après avoir découvert Ren Hang, voulait réaliser une projet commun avec lui. Il avait réussi à le contacter et les deux artistes devaient se rencontrer. Mais deux jours avant le rendez-vous, Ren Hang se défenestrait… La rencontre se fait donc aujourd’hui seulement et sur le plateau, non pas avec l’artiste, mais avec son œuvre revisitée et retranscrite théâtralement. Cette retranscription, pour aussi fidèle qu’elle est, parvient-elle vraiment à rendre compte de l’œuvre de Ren Hang ? Autrement dit le passage de la photo à la scène parvient-il vraiment à rendre justice à l’œuvre du photographe ? Pas si sûr que cela, même si l’artiste est représenté sur scène (par Evgeny Sangadzhiev) en plein travail de création, et aussi en dialogue avec l’assigné à résidence (Odin Lund Biron). Un point commun douloureux reliait les deux hommes. Ne revenons pas sur l’abjecte situation de Kirrill Sebrennikov en Russie, Ren Hang, de son côté, même s’il n’avait pas d’intention politique déclarée et ne pensait pas faire œuvre de provocation, était en butte aux autorités chinoises, peu enclines à admettre le nu qui n’a jamais été traité dans le pays, et était suspecté de sexe et de pornographie… Dans la représentation que donne le metteur en scène russe de l’œuvre de Ren Hang nous sommes souvent plus proche d’une revue kitsch qui relègue au second plan ce qui était peut-être le thème même du spectacle : la rencontre entre deux artistes, Kirril Sebrennikov (les scènes kafkaïennes teintées d’humour de son arrestation sont superbes) et Ren Hang. On ne peut que le regretter.

Jean-Pierre Han

dimanche 21 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Une discrète mais forte réussite

Le reste vous le connaissez par le cinéma de Martin Crimp. Mise en scène de Daniel Jeanneteau. Gymnase du lycée Aubanel, jusqu’au 22 juillet, à 18 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

La seule question que l’on se pose à la sortie de la représentation du spectacle de Daniel Jeanneteau au titre énigmatique, Le Reste vous le connaissez par le cinéma, est de savoir pourquoi ce n’est pas lui qu’Olivier Py a choisi pour faire l’ouverture du Festival dans la Cour d’honneur du palais des papes. En lieu et place du triste et prétentieux Architecture, il aurait donné de belle manière le la de quasiment l’ensemble de la programmation du festival, en dévoilant le fil rouge plongé dans l’Antiquité, notamment avec l’histoire des Labdacides et celle de la tragédie d’Œdipe en particulier. Et cela non pas dans une énième et très approximative variation sur le thème, mais à travers une véritable réécriture signée de Martin Crimp à partir des Phéniciennes d’Euripide, lequel reprenait à son compte les Sept contre Thèbes d’Eschyle. Un réécriture qui souligne la place du chœur de jeunes femmes qui, chez l’auteur grec, viennent de Phénicie (grosso modo le Liban actuel) et qui, sous la plume de Martin Crimp, sont des « Filles » d’aujourd’hui plongées dans notre univers en pleine déréliction. Daniel Jeanneteau, qui a bien évidemment géré la scénographie, prend ce changement au pied de la lettre, et va même plus loin. Il lance sur le plateau quasiment nu – avec quelques tables et quelques chaises d’une salle de classe qui seront jetés ici et là lors du déroulement de la pièce, pour tout ameublement – un chœur d’adolescente toutes issues de Gennevilliers, qui seront présentes durant tout le temps de la représentation. Le présent de la représentation et ses questionnements, ce sont elles qui en sont les dépositaires, et il faut remercier Daniel Jeanneteau d’avoir eu cette idée majeure, même s’il n’est guère aisé de faire tenir dans le même état de tension des non professionnelles durant tout le temps du spectacle. D’autant qu’elles sont très vite confrontées aux acteurs de la tragédie œdipienne, Jocaste, Tirésias, Créon, Œdipe, Étéocle, Polynice, Antigone… et que les rôles sont tenus par des acteurs de tout premier plan à la personnalité forte et bien particulière, Dominique Reymond, Axel Bogousslavsky, Philippe Smith, Yann Boudaud, Quentin Bouissou, Jonathan Genet, Solène Arbel… il n’est pas jusqu’aux rôles secondaires qui ne soient tenus par d’excellentes comédiennes comme Stéphanie Béghain (la Gardienne, l’Officier-au-doux-parler) et Elsa Guedj. Daniel Jeanneteau sait les tenir et leur laisser la bride sur le cou tout à la fois ; sa direction d’acteurs est ici parfaite, d’une rare précision et maîtrise. Se développe alors un travail d’une belle subtilité dans les relations entre les personnages, entre personnages féminins (la figure de Jocaste superbement interprétée par Dominique Reymond) et personnages masculins, avec Œdipe, yeux déjà percés, les deux frères, Étéocle et Polynice s’entretuant de manière sauvage, Créon, etc. Les ruptures et changements de jeu de Tirésias (Axel Bogousslavsky) nous plongent dans d’insondables abîmes et contribuent très subtilement au développement quasi musical de l’ensemble. N’oublions pas que Jeanneteau, une fois de plus, a collaboré avec l’IRCAM (avec Sylvain Cadars), alors qu’Olivier Pasquet signe la partition musicale, à la fois discrète, et pourtant toujours présente, soutien indéfectible de l’ensemble de la représentation.

Jean-Pierre Han

samedi 20 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Non-sens et absence de sens

Lewis versus Alice d’après Lewis Carroll. Mise en scène de Macha Makeïeff. La Fabrica jusqu’au 22 juillet à 18 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com Exposition Trouble fête de Macha Makeïeff. Maison Jean Vilar, jusqu’au 23 juillet.

Macha Makeïeff s’est approprié l’univers de Lewis Carroll au point de le confondre avec le sien propre. C’est en tout cas ce que l’on peut constater dans l’intéressante exposition qu’elle présente à la Maison Jean Vilar et dans laquelle se retrouve le bric-à-brac de son enfance mêlé aux extraits du Journal de Charles Lutwidge Dodgson, le véritable nom de l’auteur d’Alice au pays des merveilles. Bric-à-brac car lors du parcours de cette exposition justement intitulé Trouble fête on trouve de tout : une multitude d’objets insolites, des petits squelettes d’animaux qui pourraient presque faire penser à certains objets de Johnny Lebigot exposés il y a quelques années au Festival, nombre d’animaux, grands et petits, empaillés, et autres réjouissance du même type. Le trouble est là effectivement. Concernant cette exposition, Macha Makeïeff précise qu’il s’agit moins d’une exposition que de « théâtre immobile ». Tout ce qui est exposé, même de belle manière, reste effectivement immobile, mis à plat, sans vraiment faire théâtre. Dans ce registre Macha Makeïeff excelle. Le problème, c’est que dans son spectacle de théâtre, Lewis versus Alice, on reste désespérément dans le même registre d’immobilité et d’à-plat. En un mot, le spectacle n’est que la continuité de l’exposition et ne s’élève jamais à hauteur de… théâtre.

En préambule à l’exposition, il est clairement affirmé : « construire avec des fragments, des éclats, des trous, des absences, des manques, ne pas être dans un récit raisonnable, jamais. Il faut laisser la marque du chaos de la vie ». On s’en réjouit, mais appliqué au travail théâtral, c’est la déception totale, rien ne s’agence avec rien. Lewis versus Alice rassemble des extraits de textes épars de Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles, la Chasse au Snark, De l’autre côté du miroir, etc., le tout agrémenté d’écrits concernant la vie de l’auteur, un beau mélange sans fil conducteur, sans réelle dramaturgie, sans réelle nécessité. Le non-sens de l’univers carrollien a bon dos ; il y a là plutôt une absence totale de sens (de celui du non-sens justement). Le tout est d’une grande platitude et peine à se développer dans une belle enveloppe certes, celle des décors et des costumes de Macha Makeïeff en personne. Si chaos il y a, ce n'est pas celui de la vie, mais simplement celui du spectacle.

Jean-Pierre Han

mardi 16 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Pédagogie théâtrale

Phèdre ! d’après Jean Racine. Mise en scène de François Gremaud. Collection Lambert. Jusqu’au 21 juillet à 11 heures 30. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

François Gremaud, par la bouche de son interprète, Romain Daroles, a bien raison de nous prévenir qu’il y a dans son spectacle deux Phèdre distinctes, celle de Racine, bien évidemment, et puis à laquelle il rajoute un point d’exclamation au titre et devient ainsi celui de sa propre proposition. Côté Phèdre de Racine, Romain Daroles s’empare tranquillement de tous les rôles, dresse leur portrait physique au point qu’on les reconnaît aisément sans qu’il soit besoin d’entendre une seule de leur parole. C’est à mourir de rire avec Théramène en vieillard cacochyme, Oenone en manipulatrice marseillaise, Phèdre en grande évaporée et Thésée en fier à bras, et même la presqu'invisible Panope en femme de ménage… Mais le prodige c’est qu’avec cette galerie de personnages hauts en couleurs, nous sommes quand même piégés et nous retrouvons pris dans les rets de la tragédie. D’autant plus que le texte, à la fois raconté et lui aussi gentiment caricaturé, est régulièrement mis en perspective et donné dans une énonciation des vers parfaitement correcte et conforme à la manière de les faire chanter. Il ne manque pas le moindre petit pied aux alexandrins !. Rien de plus naturel puisque l’orateur nous aura fait un fort savant cours sur la question (sur l’hémistiche, la rime féminine et la rime masculine, etc., qu’il aura redéfini…). De même qu’il aura auparavant disserté sur la généalogie des protagonistes. Une mise au point ou mise à niveau de nos connaissances sur la question qui se révèle fort utile. Tout cela finalement réalisé de la manière la plus pédagogique possible. Une pédagogie qui ne dit pas son nom, mais quand elle en arrive à ce point d’excellence (liée à la drôlerie), on est prêt à en redemander. Ce que réalise Romain Daroles, gaillard longiligne avec le sourire aux lèvres et à l’articulation soignée afin que nous ne perdions pas une miette de ce qu’il est en train de nous apprendre, tout cela est prodigieux et en fin de compte, je l'ai dit, parfaitement pédagogique. L’Éducation nationale devrait le recruter : il n’aurait pas devant lui des élèves bâillant d’ennui, mais des jeunes spectateurs en redemandant toujours plus pour parcourir le répertoire classique et contemporain… François Gremaud et Romain Daroles ou une manière pernicieuse (et délicieuse) de nous apprendre les rudiments puis les subtilités de la langue française…

Jean-Pierre Han

lundi 15 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

De la dignité humaine

Le Rouge éternel des coquelicots de François Cervantès. Mise en scène de l’auteur. 11. Gilgamesh Belleville à 22 h15. Jusqu’au 26 juillet. Tél. : 04 90 89 82 63.

Les quartiers Nord de Marseille, François Cervantès les connaît plutôt bien. C’est là, pas loin de la Scène nationale du Merlan avec laquelle il a une relation privilégiée, qu’il a rencontré Latifa Tir qui tenait un snack-bar, juste avant que celui-ci ne soit démoli comme le reste du quartier. Il a beaucoup échangé avec cette femme dont les parents sont arrivés à Marseille dans les années cinquante au moment même où justement les quartiers Nord commençaient à être construits. Latifa Tir lui a donc raconté à sa manière son roman familial, avec notamment la généreuse figure de son père qui, après maintes péripéties, a créé et géré à sa manière le snack. L’histoire de cette femme est étonnante et forte, elle nourrissait déjà l’Épopée du grand Nord que l’auteur-metteur en scène présenta en 2017 au Merlan. 15 personnes, amateurs issus du quartier et professionnels mêlés, évoquaient la vie du lieu. Catherine Germain faisait partie de l’aventure dans laquelle elle interprétait le personnage de Latifa. Les deux femmes se sont donc rencontrées à cette occasion et noué des liens qui n’ont pas échappé à François Cervantès qui a donc décidé de faire spectacle de ce moment particulier entre les deux femmes, Latifa acceptant d’apparaître sous les traits de la comédienne. Voici aujourd’hui ce spectacle, deuxième épisode de l’Épopée du grand Nord, dans lequel, même si l’histoire parle avec précision de la lutte des habitants et de Latifa pour sauvegarder son instrument de travail, ou d’ accepter son expulsion, mais dans des conditions décentes.

Le résultat est une totale réussite, parce que François Cervantès ne s’est pas borné à se documenter auprès de Latifa et à retranscrire son histoire telle quelle. Il y a là un véritable travail d’écriture – Cervantès, il n’est pas inutile de le rappeler, est l’auteur de très nombreux textes, et il possède dans le domaine de l’écriture, comme dans celui de la mise en scène, une belle et impressionnante expérience – qui dépasse très largement le simple témoignage de Latifa, aussi bouleversant soit-il, pour devenir objet et parole théâtrale. C’est fait avec une belle habileté, jouant même – pur plaisir – d’une certaine mise en abîme théâtrale. Tout cela au service d’une comédienne, Catherine Germain, qui a délaissé ses habits de clown, pour interpréter le rôle de Latifa, pour accueillir ses paroles dans son propre corps, avec un minimum de gestes et de déplacements. Ce qu’elle réalise là est exceptionnel d’intelligence et de rigueur : il n’en fallait pas moins pour rendre compte du combat de Latifa Tir au nom de la dignité humaine.

Jean-Pierre Han

dimanche 14 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Un moment rare

Amitié d’Eduardo De Filippo et Pier Paolo Pasolini. Mise en scène d’Irène Bonnaud. Spectacle itinérant dans les villes autour d’Avignon, jusqu’au 23 juillet à 20 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Je ne sais si c’était une volonté délibérée des organisateurs du Festival, mais le constat que l’on peut faire de la première partie de la programmation, c’est qu’il appartient au spectacle donné hors remparts et proches quartiers de la ville, d’être le plus fidèle à l’esprit même de la manifestation et à son créateur Jean Vilar. Un spectacle qui, donc, tourne dans différentes petites villes plus au moins éloignées d’Avignon, dans un véritable geste de décentralisation qui recouvre ici tout son sens. Et comme le dit joliment le programme : « afin de favoriser au public de chacune des communes, nous vous rappelons qu’aucune navette n’est affrétée par le Festival pour ces représentations » ! Le prix des places a été abaissé à 20 euros, contre 40 ou 30 pour la Cour d’honneur et les autres lieux du « In »… Tant mieux pour ce spectacle de tréteaux donné en plein air, dans une cour d’école ou dans un gymnase, une ancienne salle des fêtes, ou même un petit théâtre comme c’était le cas l’autre soir, à Sorgues, ce qui n’a pas manqué de désarçonner, dans un premier temps vite surmonté, les trois comédiens qui assument la représentation. Des comédiens, François Chattot, Jacques Mazeran et Martine Schambacher qui savent ce que le terme de décentralisation veut dire et agissent ici et comme souvent en toute amicalité, avec un plaisir évident et en toute rigueur. Amitié est d’ailleurs le très juste titre du spectacle initié et réalisé par Irène Bonnaud qui a souvent œuvré en complicité avec les trois comédiens. Mais Amitié fait d’abord référence à celle qui unit autrefois Pier Paolo Pasolini et Édouardo de Filippo.

Le spectacle, en effet, a été conçu par Irène Bonnaud qui revient sur l’amitié unissant Pasolini et De Filippo, lesquels devaient tourner ensemble un film intitulé Porno Théo Kolossal, autrement dit en français, Film pornographique à grand spectacle sur lequel le cinéaste avait écrit une quarantaine de pages à partir desquelles il devait bâtir son scénario, laissant le soin à De Filippo d’inventer les dialogues, connaissant parfaitement les talents d’improvisation de son ami. Une amitié à première vue surprenante si l’on persiste à se faire de Pasolini une image conventionnelle d’écrivain et de cinéaste intellectuel, alors que De Filippo est un homme de théâtre jouissant en Italie d’une popularité touchant à la ferveur. On rappellera tout de même que Pasolini avait déjà tourné avec un autre acteur populaire, Toto, dans Uccellacci e uccellini (Des oiseaux petits et grands)… Malheureusement avec l’assassinat de Pasolini le film restera à tout jamais à l’état de projet.

À partir des éléments du film dont elle a eu connaissance, et en allant piocher dans les pièces et les textes de De Filippo, Irène Bonnaud a construit un spectacle d’une incroyable drôlerie qui laisse filtrer souvenirs et émotions. L’histoire inventée par Pasolini faisait état d’un roi mage qui partait de Naples (ô la savoureuse évocation de la ville !), suivait l’étoile vers Bethléem à travers toute l’Europe – nous sommes comme souvent chez lui – dans une sorte de « road movie » à l’italienne. Arrivé à destination, le Christ est mort depuis belle lurette… Entre farce (deux vieux chanteurs d’opérette essayent de vendre leur interprétation de la Veuve joyeuse condensée en dix minutes, dialogue entre une sœur et son frère à qui elle caché pendant près d’un an la mort de sa femme, etc.), et poésie, car il y a de la poésie et de la douceur dans ce spectacle. Le trio d’acteurs se régale et nous régale ; ils sont parfaitement à leur aise et d’une totale maîtrise de leur art.

Jean-Pierre Han

vendredi 12 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Sous d’autres cieux d’après l’Énéide de Virgile. Mise en scène de Maëlle Poésy. Cloître des Carmes jusqu’au 14 juillet, à 22 heures,. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Le livre d’images de Maëlle Poesy et Kevin Keiss.

Maëlle Poesy et Kevin Keiss œuvrent ensemble depuis huit ans maintenant au sein de la compagnie Crossroad. Autant dire qu’il y a entre eux une véritable complicité qui s’est parfaitement exprimée dans Candide, si c’est ça le monde d’après Voltaire ou encore dans Ceux qui errent ne se trompent pas qui avait déjà connu les honneurs de la programmation du Festival d’Avignon en 2016. L’intitulé de ces titres parle du monde, pas franchement réjouissant, et de l’errance : en toute logique ils nous indiquent à la fois l’ordre des préoccupations de la metteure en scène et de son dramaturge, et le chemin qui mène à leur dernière création effectuée au Théâtre en mai à Dijon, et présenté aujourd’hui à Avignon. Car l’Énéide de Virgile dont ils nous proposent une adaptation concernant les six premiers chants, parle bien de cela, du monde et de l’errance des exilés. Kevin Keiss qui est un spécialiste des « théâtres antiques » s’est bien sûr chargé de la traduction, et en compagnie de Maëlle Poesy en a assumé l’adaptation, c’est-à-dire une nouvelle forme, prenant en compte coupures, inventions narratives et autres changements. Mais quel plus beau matériau que celui de l’Énéide, exact envers de l’Odyssée d’Homère dont il semble être une « ironique » réponse. Cette fois-ci la guerre de Troie est vue, non plus du côté des vainqueurs, mais de celui des vaincus. À l’ « héroïque » retour d’Ulysse correspond la recherche d’Énée moins héroïque, mais qui le deviendra, d’une terre qui acceptera de l’accueillir et qu’il finira par trouver grâce à Didon. C’est là qu’il pourra fonder une nouvelle cité…

C’est en somme, et à sa manière brillante et tenue, que Maëlle Poésy prend le relais de la matière textuelle de Virgile, sachant que celle-ci à l’origine – Kevin Keiss l’explique parfaitement – n’était pas « autonome » et était complétée par de la musique et du chant. Elle accentue volontairement le côté éclaté de l’œuvre initiale, et nous offre un spectacle composé d’une multitude de fragments qui finissent par s’agencer, le tout dans une continuelle tension et avec une force de percussion extraordinaire, encore accentuée par les moments chorégraphiés qui interviennent régulièrement dans le cours du jeu où comédiens et danseurs sont mêlés. (Maëlle Poésy signe également la chorégraphie). Il y a là quelque chose de l’ordre du bouleversement, qui renvoie au bouleversement que vit tout émigrant au plan des espaces (Sous d’autres cieux…) et de la temporalité. C’est sans doute ce changement fondamental que la metteure en scène tente de nous faire sentir. Le paradoxe voulant qu’à partir de là c’est l’aspect visuel du spectacle qui prend le dessus sur l’ensemble du spectacle…

Jean-Pierre Han

mercredi 10 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

L’art du portrait selon Marie Dilasser

Paysage Intérieur Brut de Marie Dilasser. Mise en scène de Blandine Pélissier. Présence Pasteur, à 17 heures 45. Tél. : 04 32 74 18 54 / 09 66 97 18 54.

Le PIB de Marie Dilasser n’est pas l’indicateur économique mesurant la production de richesse du pays, le produit intérieur brut, ou s’il l’est c’est au travers de ce qu’elle nous propose dans son texte où il est question de Paysage Intérieur Brut. Un titre d’une particulière justesse et très éclairant, puisqu’il est effectivement question de paysage – une thématique que l’on retrouve dans toute son œuvre et qui fait également allusion à sa manière d’écrire « là où elle vit », en Bretagne –, de monologues intérieurs qui isolent les personnages évoqués, quant à la brutalité, ou plutôt la radicalité, elle est plus qu’évidente, mêlée ici à une sorte d’humour noir ravageur. Cela donne dans PIB, une commande de Roland Fichet et de son Théâtre de Folle Pensée à Saint-Brieuc, dans le cadre d’une série de Portraits avec paysage un texte étonnant, effectivement portrait d’une Bernadette et évocation des personnes de son entourage, mère qui aime à vagabonder la nuit sur les routes, mari éleveur et expérimentateur de génétique bovine, et même son chien très affectueux, Rumex, chacun prenant la parole l’un après l’autre dans des monologues au bord du délire, un délire et des hallucinations activés par la prise de lexomil de l’intéressée qui sort d’un petit séjour à l’hôpital psychiatrique… Tout un monde de la ruralité est là, « plus vrai que nature », si on ose dire. Avec ces gens dont Marie Dilasser a saisi des traits de caractère après avoir les avoir rencontrés, ici et là. Dans l’étroit espace d’une salle de classe, la figure de Bernadette et de ceux qu’elle évoque, sont pris en charge avec une belle assurance par Line Wiblé, qui passe avec beaucoup de délicatesse d’un personnage à l’autre, d’un registre à l’autre, du paysan au chien, du chien à la mamie, avant de redevenir une Bernadette écorchée vive. C’est Blandine Pélissier qui est à la barre et mène la barque dans le décor forcément minimaliste, mais bien géré de So Beau-Blache. « Quatre planches et pas grand-chose », tout l’art du théâtre, comme aurait dit Roger Vitrac. En tout cas, c’est bel et bien la plume acérée de Marie Dilasser qui est mise en valeur.

Jean-Pierre Han

Le texte de la pièce est édité chez Quartett.

mardi 9 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Un conte pour enfants ?

Blanche-Neige, histoire d’un prince de Marie Dilasser. Mise en scène de Michel Raskine. Chapelle des Pénitents blancs. Jusqu’au 12 juillet à 11 heures et à 15 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Le travail, commun a-t-on envie de souligner, de Marie Dilasser et de Michel Raskine, Blanche-neige, histoire d’un prince est programmé à point nommé à la Chapelle des Pénitents blancs puisque l’on se pose la question de savoir s’il est bien opportun de dédier un lieu spécialisé destiné au jeune public. Il est vrai que si ce fameux jeune public (avec l’aide des parents) peut ainsi se repérer dans la très fournie et relativement éclectique programmation du Festival, en revanche les spectateurs qui estiment n’avoir pas, ou plus, grand-chose à voir avec elle passeront très vite leur chemin devant ce type de propositions. Si, pour cette raison, ils ratent Blanche-neige, histoire d’un prince, ils auront eu tort ! Le spectacle de Michel Raskine s’adresse bel et bien aussi (soyons mesurés et n’allons pas jusqu’à dire « essentiellement ») à eux ! En tout cas, la connaissance du vrai conte, celui pour le moins étonnant dans sa violence, de Grimm, et même éventuellement du film de Walt Disney, ne fera qu’accroître son plaisir. Comme le disait le petit père Brecht, la « connaissance accroît le plaisir », et sans doute n’est-il pas superflu de rappeler en cette ère de grande pensée sérieuse, que la notion de plaisir est à la base de toute activité artistique et théâtrale. Bref, Marie Dilasser et Michel Raskine ont dû bien s’amuser… le plus sérieusement du monde ! Pour notre plus grand plaisir. Commande du metteur en scène à l’autrice, avec quelques points précis à respecter, les deux complices ont travaillé dans un constant va-et-vient avec au tout départ cette volonté de renverser les données du conte. Celui que l’on ne voit pratiquement jamais, laissé dans une ombre bien pratique, le Prince, est tout à coup mis en pleine lumière. Le titre du spectacle est à cet égard, explicite, il est bien question de l’ « histoire d’un prince », lequel, données toujours renversées, est interprété par une femme, Marief Guittier, la complice de toujours de Michel Raskine qui n’en est plus à une transformation près (voir son fameux personnage de Max Gericke de Lothar Trolle). En vieillard décati il, ou elle, forme avec Blanche-Neige, qui ne cesse de grandir et est (dés)incarné par un homme (Tibor Ockenfels), un couple pour le moins improbable. Le tout sous le regard de la Souillon « aux cheveux jaunes », interprété par le technicien, Alexandre Bazan. À eux trois, masque blafard, yeux cernés de rouge, ils font penser aux personnages du Mariage de Gombrowicz, jadis monté par Jorge Lavelli. De mariage d’ailleurs il est bien question, puisque dans le conte réécrit, réévalué par Marie Dilasser – une des révélations de ce festival que l’on retrouve dans le off – le prince et Blanche-Neige sont passés de l’autre côté du miroir : ils sont mariés, et bien sûr, entre eux tout va de mal en pis. La comédie est tout à la fois lugubre, drôle (ce qui n’est pas antinomique) et percutante ; elle a le bonheur de se dérouler dans l’univers particulier initié par Stéphanie Mathieu et dans lequel viennent s’intégrer de manière particulière les objets de Claire Dancoisne. Soudainement cette bouffonnerie avec son trio majeur de « belle » tenue, vient nous jeter au visage l’image inversée et ricanante, de notre monde. Drôle de rictus.

Jean-Pierre Han

dimanche 7 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

Une leçon de comédie

La Dernière bande de Samuel Beckett. Mise en scène de Jacques Osinski. Théâtre des Halles. Jusqu’au 28 Juillet à 21 heures 30. Tél. : 04 32 76 24.51

LA DERNIÈRE BANDE Il y a deux ans maintenant, nous avions été saisis, au sens fort du terme, par la prestation de Denis Lavant dans Cap au pire de Samuel Beckett. Deux ans plus tard donc, dans le même lieu, le Théâtre des Halles que dirige Alain Timar, le revoilà, toujours en compagnie de Beckett, mais dans la Dernière bande, cette fois-ci. Entre les écritures de La Dernière bande et Cap au pire, plus de vingt ans se sont écoulés, et on pourra toujours en déduire qu’entre les deux textes la pensée de l’auteur s’est encore radicalisée, si faire se peut. Est-ce à dire qu’entre les deux spectacles signés par Jacques Osinski il y aurait une liaison chronologique, ce qui expliquerait peut-être que cette fois-ci Denis Lavant, son interprète, n’est plus immobile, figé à tout jamais ? Ce serait pousser le raisonnement un peu loin ; disons simplement que nous sommes ailleurs. La figure de Krapp, le vieil homme qui s’enregistre à chacun de ses anniversaires et réécoute les bandes à la recherche de sa propre vie, est effectivement différente de celle du personnage choisi de Cap au pire. Et là, Jacques Osinski, le complice de toujours, très à son aise sur le vaste plateau du Théâtre des Halles, joue de cet espace et étire le temps, à n’en plus finir : silence, long silence, assis immobile à son bureau, face à son magnétophone, Krapp laisse s’égrener le temps, avant de pousser un soupir, et commencer à bouger, faire quelques pas vers les tiroirs du bureau à la recherche d’une banane. Le rituel a commencé. Ce que réalise Denis Lavant en vieux clown fatigué et désarticulé est proprement stupéfiant. Et vous saisit à la gorge. Dans son vieux costume élimé, c’est tout l’art du comédien qu’il nous fait toucher du doigt.

Jean-Pierre Han

Photographie : © Pierre Grosbois

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Une belle réussite

Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck. Mise en scène de Julie Duclos. La Fabrica, jusqu’au 10 juillet à 18 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

L’aurait-on oublié, à force, et aussi parce que la musique, celle de Claude Debussy notamment l’aura tiré vers d’autres sphères, Maurice Maeterlinck est un immense poète. Or la qualité première du spectacle, Pelléas et Mélisande, que nous offre Julie Duclos réside précisément dans sa capacité à nous donner à l’entendre et… à le voir. Il fallait sans aucune doute une certaine audace pour oser s’attaquer au chef-d’œuvre du poète tiré hors du champ musical. Un chef-d’œuvre écrit il y a bien plus d’un siècle, en 1892, et qui, cependant, en tout cas dans la mise en scène de Julie Duclos, nous parle toujours. C’est que la jeune femme opère dans un registre qui, bien sûr, laisse au bord du chemin toute velléité anecdotique réaliste et creuse un sillon qui touche au plus profond de notre inconscient, là où la vie et la mort se mêlent inextricablement. Tout dans la pièce, nous tire vers un horizon qui est celui de la disparition. Le château où vivent les protagonistes est bâti au-dessus de souterrains, et sa destinée est sans doute, à plus ou moins longue échéance, de s’y faire engloutir ; les habitants du lieu sont vieux, malades, promis à une proche disparition, alors qu’à l’extérieur les gens meurent de faim, guerre et mort rôdent, et cependant, paradoxalement, il n’y a là rien de lugubre, même si l’épilogue qui est tout sauf un dénouement, nous y mène inexorablement. Nous baignons dans cette atmosphère qu’autrefois, dans Intérieur ou la Mort de Tintagiles Claude Régy avait si bien installé dans ses mises en scène. Nous retrouvons dans ce Pelléas et Mélisande des accents (c’est un compliment) de ce travail-là, mais situés dans un clair-obscur au tracé plus net. C’est une autre temporalité qu’il nous est donnée de vivre, dans une tension particulière. Chez Julie Duclos les reflets de la vie – à travers notamment l’amour entre Pelléas et Mélisande – ne cessent aussi de scintiller. Tout cela se passe dans les méandres de la conscience dont les différents lieux rendent parfaitement compte : forêt profonde du début du spectacle dans lequel le prince Golaud s’est perdu et rencontrera Mélisande en pleurs, blessée d’une blessure dont elle ne voudra jamais révéler les causes, une scène d’ouverture entièrement filmée comme plus tard celle se passant dans une grotte, avant que le théâtre ne reprennent ses droits, et que nous nous retrouvions au cœur de la scénographie d’Hélène Jourdan dont la conception est très juste dans l’esprit et que les lumières signées Mathilde Chamoux ainsi que les sons de Quentin Vigier viennent encore magnifier. C’est dans cette atmosphère qu’évoluent, emmenés par Vincent Dissez qui réalise une composition du prince Golaud absolument admirable dans sa simple complexité, des comédiens, qui, chacun dans des registres de jeu différents, mais qui finissent par s’accorder, Alix Riemer (Mélisande) et Matthieu Sampeur (Pelléas), et leurs camarades de plateau que l’on a toujours plaisir à retrouver et qu’il faut citer, Philippe Duclos, Stéphanie Marc et Émilien Tessier, sans oublier les enfants qui jouent en alternance, et dont le rôle n’est pas des plus anodins. Julie Duclos mène tout cela avec rigueur, subtilité et maîtrise pour ce qui est une belle réussite.

Jean-Pierre Han

samedi 6 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

Magie du verbe

Comme disait mon père suivi de Ma mère ne disait rien de Jean Lambert-wild. Mise en scène de Michel Bruzat. Avignon-Reine Blanche, jusqu’au 26 juillet à 13 heures. Tél. : 04 90 85 38 17. reineblanche.com

« Comme disait mon père… », « Ma mère ne disait rien »… Il s’agit bien de cela effectivement, de dire, de comment dire ou ne pas dire. L’un parle par sentences, l’autre se tait, mais c’est toujours la même voix, celle de Jean Lambert-wild qui émet ces paroles, dans une recherche sans fin de ce que fut cette vie d’autrefois, celle de l’enfance, celle d’avant l’enfance même, d’avant le langage ? Que cherche-t-il ainsi ? Dans ce flot de paroles hoquetées dédiées au père bien sûr, Henri, et à la mère, Françoise – il sont nommés – rien n’est donc caché. Et il ne sera effectivement question que d’eux. « Je me souviens » s’amusait Georges Perec, « comme disait mon père » rétorque Jean Lambert-wild avant de composer des vignettes pour évoquer sa mère. Dire encore et toujours. Mais sur un plateau ? C’est à cette gageure que ce sont attelés Michel Bruzat, le metteur en scène, metteur en paroles, et Nathalie Royer, la comédienne, seule en scène dans une scénographie ad hoc signée Vincent Grelier. Ce qu’elle réalise est de l’ordre, sans jeu de mot, d’une véritable performance. Elle porte et cisèle le texte à la perfection, détaille chaque mot en leur faisant rendre tout leur suc, et finit par nous entraîner dans des espaces infinis. Ce qui pourrait n’être que litanie devient chant. Il y a là, incontestablement quelque chose de l’ordre d’une opération magique et comme telle émouvante, alors que l’on ne saurait dissocier le travail (de direction d’acteur) du metteur en scène et celui de la comédienne.

Jean-Pierre Han

Les deux textes de Jean Lambert-wild sont édités aux Solitaires intempestifs. 58 pages, 10 euros.

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Décevante ouverture du Festival

Architecture de Pascal Rambert. Mise en scène de l’auteur. Festival d’Avignon, Cour d’honneur du palais des papes. Jusqu’au 13 juillet, à 21 h 30. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Pascal Rambert ne manque pas d’une ambition affichée et annoncée. En témoigne son Architecture présentée dans la Cour d’honneur du palais des papes et qui, selon les mots mêmes de l’auteur-metteur en scène, est rien moins qu’« un memento mori pour penser notre temps »… Tout cela à travers la description d’une grande famille dominée par la figure dictatoriale du père, et dont tous les membres sont néanmoins de brillantissimes personnalités dans le monde de la pensée. Une grande famille, donc, saisie entre le lendemain de la Première Guerre mondiale et les prémices de l’Anschluss, et qui finira, à l’image du monde, dans un total naufrage. Une grande fresque qui nous rappelle celle des Damnés d’après Visconti, présentée ici même, dans la Cour d’honneur du palais des papes, il y a deux ans…, mais à la conception et au traitement bien différents. D’emblée, à l’annonce du titre, Architecture, Pascal Rambert annonce la couleur. Cette architecture ne concerne d’ailleurs pas seulement la gestion de l’espace scénique – il signe aussi la scénographie rebaptisée pour l’occasion « installation » – mais l’ensemble de l’œuvre. Et c’est là où le bât commence à blesser. Car enfin, si architecture il y a, elle est pour le moins décevante en ce qui concerne la structure, voire la conception même de la pièce. On verra pourquoi. Rambert avait pourtant mis tous les atouts de son côté : son œuvre commencée avant qu’il n’apprenne qu’elle devait faire l’ouverture du festival dans la Cour d’honneur, en raison du désistement d’un autre artiste, et donc réajustée pour le lieu et le « large » public d’Avignon (!), cette œuvre devait reprendre et rassembler en son sein, si on ose dire, ses vingt-cinq années de travail théâtral, jalonnées de grands succès. Une œuvre-fleuve qui dure ici près de quatre heures. Surtout, viennent ici lui apporter leur indéfectible soutien les acteurs emblématiques, des complices, qui l’ont accompagné tout au long de son aventure. Leur simple énumération fait rêver : Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Anne Brochet, Marie-Sophie Ferlane, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Denis Podalydès qui, sociétaire de la Comédie-Française, faisait partie de la distribution des Damnés, ici en alternance avec Pascal Rénéric, Laurent Poitrenaux, Jacques Weber et Bérénice Vanvincq. Mais ce n’est justement qu’un rêve, vite évanoui, car cela ne marche pas, ne peut pas marcher, en raison même de la structure de la pièce et parce qu’enfin une œuvre théâtrale n’est pas un défilé de « vedettes », aussi prestigieuses soient-elles, et qu’une harmonie est nécessaire, avec des rôles qui ne peuvent pas être d’une totale égalité, et surtout de véritables liens entre les protagonistes. Or, dans un grand souci d’équité, Rambert accorde aux uns et aux autres, à peu près les mêmes temps de passage, longs monologues émis quasiment immobiles, face au public. À ce jeu d’ailleurs, les partitions ne sont pas toutes d’égales valeurs. Ce qui est logique si on veut bien considérer que, comme souvent chez Rambert, les comédiens ont dû mettre la main à la pâte, ce que semble d’ailleurs avaliser la dernière partie de la pièce où tous se retrouvent, toujours face au public, ordinateur ouvert, en train de mijoter leurs textes… Je ne m’amuserai pas à détailler le mérite de chacun et à les comparer : ce ne serait pas très juste, ni charitable puisque l’œuvre se veut chorale, voire « collective ». Disons simplement que la figure centrale tenue par Jacques Weber, en véritable déclencheur, selon les dires de Rambert, du projet d’écriture aurait mérité un meilleur sort, justement au plan de l’écriture, alors même que la sonorisation, dans la première partie, brouille sa diction que l’on sait par ailleurs parfaitement impeccable ! C’est un spectacle défait (ou pas fait) que l’on nous présente tout au long de la longue soirée, bien loin des ambitions annoncées.

Jean-Pierre Han

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