mercredi 18 septembre 2019

Un "Galilée" de belle facture

La Vie de Galilée de Bertolt Brecht. Mise en scène de Claudia Stavisky. La Scala (Paris), à 20 h 30, jusqu’au 9 octobre. Puis tournée. Tél. : 01 40 03 44 30.

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La première vertu de cette Vie de Galilée initiée et présentée par Claudia Stavisky est de mettre en pleine lumière la qualité et l’actualité du poème dramatique de Brecht traduit par Éloi Recoing. Ce qui, après tout, pour ce qui concerne la mise en valeur d’un texte, devrait être la moindre des choses pour tout spectacle théâtral ; ce n’est malheureusement pas toujours le cas comme en témoigne le travail effectué par Éric Ruf à la Comédie-Française et donné il y a à peine trois mois sur la même œuvre et dans la même traduction… Cela n’en souligne que mieux le mérite de Claudia Stavisky et de son équipe qui ont su tracer avec une belle et subtile autorité la ligne dramatique de la pièce de Brecht, en la débarrassant de toute fioriture et commentaire superflus, en rythmant les quinze séquences avec souplesse, au fil du passage du temps puisque la pièce se déroule de 1609 (un an avant que Galilée ne fasse hommage à la République de Venise et à son Doge de sa « nouvelle » invention, une lunette astronomique), jusqu’aux derniers jours du savant en 1642. Plus de trente ans de la vie du savant sont ainsi évoqués avec comme point d’orgue l’abjuration de ses théories sous la menace de l’Inquisition, ce qui ne l’empêchera pas de poursuivre secrètement ses recherches et de pouvoir transmettre ses fameux Discorsi.

Écrite en 1938, alors que l’auteur était en exil, la pièce ne fut créée qu’en 1943, puis reprise à Hollywood en 1947. Entre-temps, en 1945, la bombe atomique larguée sur Hiroshima a tout bouleversé. Brecht reprend sa pièce et l’infléchit : la recherche scientifique ne saurait définitivement ignorer ses relations avec le politique. Le conflit de Galilée avec les instances religieuses et politiques de son temps prennent soudainement une tout autre ampleur. Tout est dit, et de la plus belle des manières, la langue de Brecht, excellemment restituée par Éloi Recoing, est superbe et d’une grande subtilité ; les comédiens emmenés par Philippe Torreton la portent à son plus haut degré d’incandescence. Il y a près de trente ans, Antoine Vitez avait mis en scène la pièce de Brecht (déjà dans la traduction d’Éloi Recoing) à la Comédie-Française dont il était alors l’administrateur avec tous les moyens nécessaires (ne serait-ce qu’au niveau pléthorique de la distribution). Claudia Stavisky, qui fut l’élève de Vitez au CNSAD, n’a pas oublié cette représentation. Avec des moyens plus modestes (ils ne sont, par exemple, « que » onze comédiens à faire vivre ce Galilée), et sans vouloir en rien l’imiter, y fait tout de même référence, ne serait-ce que dans le souvenir qu’elle a gardé de la représentation. Voilà qui était de bon augure. Dans la sobre scénographie de Lili Kendaka, les comédiens, dirigés avec beaucoup de justesse et de finesse par la metteure en scène, jouent leur partition avec une belle conviction. Emmenés par Philippe Torreton qui campe un Galilée qui même au plus fort de son travail n’oublie jamais les plaisirs de la vie. C’est un homme de chair, rusé et n’hésitant pas à s’octroyer les mérites de la découverte d’un autre (celle de la lunette astronomique) pour pouvoir poursuivre ses recherches. Car chercher et penser sont, chez lui, de l’ordre de la jouissance. C’est cette figure, humaine, trop humaine, que Philippe Torreton incarne avec une belle conviction. Il parvient à restituer les contradictions de l’homme, ce « jouisseur de la pensée » comme le souligne Claudia Stavisky. Et ce n’est pas le moindre mérite de Brecht que de nous avoir présenté avec une telle clarté toutes les données du problème, en un moment crucial de la vie et du travail de Galilée dont la logique des recherches ne pouvait qu’aboutir à la mise en cause de l’existence de Dieu… Philippe Torreton parvient à rendre palpable tous les aspects de la personnalité du savant, entre sa farouche détermination à poursuivre ses recherches scientifiques et l’amour de la vie avec ses côtés nobles et moins nobles (comme la peur viscérale de la souffrance, celle que pourrait lui infliger la torture que lui promet l’Inquisition au cas où il persisterait dans l’affirmation des conséquences de ses découvertes). Toute l’équipe, de Frédéric Borie à Michel Hermon que l’on est heureux de retrouver sur un plateau de théâtre, en passant par Alexandre Carrière ou Nanou Garcia, l’épaule au mieux et est au diapason pour rendre justice à l’œuvre de Brecht.

Jean-Pierre Han

Photographie : © Simon Gosselin

lundi 22 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

Une chronique très particulière

J’arriverai par l’ascenseur de 22 h 43 de et par Philippe Soltermann. Mise en scène de Lorenzo Malaguerra. Théâtre Arto, jusqu’au 28 juillet à 13 heures. Tél. 04 90 82 45 61.

J’espère que l’auteur (de belle facture) et interprète (de toute aussi belle facture), Philippe Soltermann ne me tiendra pas rigueur si je lui avoue ne pas être un inconditionnel de Hubert-Félix Thiéfaine, puisque, paraît-il, son spectacle est « une chronique d’un fan » (lui en l’occurrence) du chanteur. Cette « chronique » d’ailleurs n’intervient que comme sous-titre, le titre principal étant le beaucoup plus intéressant : J’arriverai par l’ascenseur de 22 h 43. Dans l’attente de cette bienheureuse heure, le comédien a le bon goût de nous entretenir, de Thiéfaine donc, mais pas que. Et c’est heureux, car il nous embarque dans les méandres d’une pensée (et d’une vie) vagabonde, guidé par le très subtil Lorenzo Malaguerra qui fait mine de lui laisser la bride sur le cou, mais qui, en fait, l’emmène dans des endroits pour le moins obscurs et improbables. C’est d’une drôlerie et d’une force incroyables pour peu que l’on y prête attention. C’est que le comédien a du bagout, passant sans coup férir d’un registre à l’autre, d’un délire à l’autre, a-t-on envie d’ajouter. Bien sûr, le spectacle a un côté presque documentaire, nous présentant les affres et autres tourments d’un aficionado d’un « grand » chanteur, mais il y a bien d’autres choses dans cette confession – c’en est véritablement une. Un regard sur le monde et la vie sans doute. Interprété, vécu par Philippe Solterman, cela prend des allures d’une véritable épopée, le tout livré avec un maîtrise de tous les instants. Attendons donc l’ascenseur de 22 h 43, après le train de 8 h 47 de Courteline…

Jean-Pierre Han

FESTIVAL D'AVIGNON IN

L’événement du festival ?

Outside de Kirril Sebrennikov. L’autre scène du Grand Avignon-Vendène. Jusqu’au 23 juillet à 15 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

C’est, paraît-il, l’événement du Festival. Soit. Mais on est en droit de se poser la question de savoir comment cet Outside, un titre qui nous renvoie curieusement à l’Outside de Marguerite Duras, aurait été reçu s’il n’était pas l’œuvre de Kirill Serebrennikov, en plein démêlé avec la justice de son pays, assigné à résidence et donc interdit de circuler et encore moins de venir à Avignon ? Ce spectacle, il n’a d’ailleurs pu le faire répéter que par Skype… Comment surtout aurions-nous accueilli les œuvres du photographe chinois Ren Hang à qui Kirill Serebrennikov rend hommage dans son spectacle ? Car Outside fonctionne sur deux volets, l’un où l’homme de théâtre par ailleurs également réalisateur de cinéma, se met lui-même en scène avec son double, enfermé dans sa chambre aux dimensions d’une cellule de prison, l’autre volet rendant hommage à l’artiste chinois qui était également poète, multipliant les figures de scènes tirées de son œuvre photographique que l’on a pu voir à la Maison européenne de la photographie il y a quelques mois à Paris. Une « histoire » accompagne la relation entre les deux hommes. En effet Kirrill Serebrennikov, après avoir découvert Ren Hang, voulait réaliser une projet commun avec lui. Il avait réussi à le contacter et les deux artistes devaient se rencontrer. Mais deux jours avant le rendez-vous, Ren Hang se défenestrait… La rencontre se fait donc aujourd’hui seulement et sur le plateau, non pas avec l’artiste, mais avec son œuvre revisitée et retranscrite théâtralement. Cette retranscription, pour aussi fidèle qu’elle est, parvient-elle vraiment à rendre compte de l’œuvre de Ren Hang ? Autrement dit le passage de la photo à la scène parvient-il vraiment à rendre justice à l’œuvre du photographe ? Pas si sûr que cela, même si l’artiste est représenté sur scène (par Evgeny Sangadzhiev) en plein travail de création, et aussi en dialogue avec l’assigné à résidence (Odin Lund Biron). Un point commun douloureux reliait les deux hommes. Ne revenons pas sur l’abjecte situation de Kirrill Sebrennikov en Russie, Ren Hang, de son côté, même s’il n’avait pas d’intention politique déclarée et ne pensait pas faire œuvre de provocation, était en butte aux autorités chinoises, peu enclines à admettre le nu qui n’a jamais été traité dans le pays, et était suspecté de sexe et de pornographie… Dans la représentation que donne le metteur en scène russe de l’œuvre de Ren Hang nous sommes souvent plus proche d’une revue kitsch qui relègue au second plan ce qui était peut-être le thème même du spectacle : la rencontre entre deux artistes, Kirril Sebrennikov (les scènes kafkaïennes teintées d’humour de son arrestation sont superbes) et Ren Hang. On ne peut que le regretter.

Jean-Pierre Han

dimanche 21 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Une discrète mais forte réussite

Le reste vous le connaissez par le cinéma de Martin Crimp. Mise en scène de Daniel Jeanneteau. Gymnase du lycée Aubanel, jusqu’au 22 juillet, à 18 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

La seule question que l’on se pose à la sortie de la représentation du spectacle de Daniel Jeanneteau au titre énigmatique, Le Reste vous le connaissez par le cinéma, est de savoir pourquoi ce n’est pas lui qu’Olivier Py a choisi pour faire l’ouverture du Festival dans la Cour d’honneur du palais des papes. En lieu et place du triste et prétentieux Architecture, il aurait donné de belle manière le la de quasiment l’ensemble de la programmation du festival, en dévoilant le fil rouge plongé dans l’Antiquité, notamment avec l’histoire des Labdacides et celle de la tragédie d’Œdipe en particulier. Et cela non pas dans une énième et très approximative variation sur le thème, mais à travers une véritable réécriture signée de Martin Crimp à partir des Phéniciennes d’Euripide, lequel reprenait à son compte les Sept contre Thèbes d’Eschyle. Un réécriture qui souligne la place du chœur de jeunes femmes qui, chez l’auteur grec, viennent de Phénicie (grosso modo le Liban actuel) et qui, sous la plume de Martin Crimp, sont des « Filles » d’aujourd’hui plongées dans notre univers en pleine déréliction. Daniel Jeanneteau, qui a bien évidemment géré la scénographie, prend ce changement au pied de la lettre, et va même plus loin. Il lance sur le plateau quasiment nu – avec quelques tables et quelques chaises d’une salle de classe qui seront jetés ici et là lors du déroulement de la pièce, pour tout ameublement – un chœur d’adolescente toutes issues de Gennevilliers, qui seront présentes durant tout le temps de la représentation. Le présent de la représentation et ses questionnements, ce sont elles qui en sont les dépositaires, et il faut remercier Daniel Jeanneteau d’avoir eu cette idée majeure, même s’il n’est guère aisé de faire tenir dans le même état de tension des non professionnelles durant tout le temps du spectacle. D’autant qu’elles sont très vite confrontées aux acteurs de la tragédie œdipienne, Jocaste, Tirésias, Créon, Œdipe, Étéocle, Polynice, Antigone… et que les rôles sont tenus par des acteurs de tout premier plan à la personnalité forte et bien particulière, Dominique Reymond, Axel Bogousslavsky, Philippe Smith, Yann Boudaud, Quentin Bouissou, Jonathan Genet, Solène Arbel… il n’est pas jusqu’aux rôles secondaires qui ne soient tenus par d’excellentes comédiennes comme Stéphanie Béghain (la Gardienne, l’Officier-au-doux-parler) et Elsa Guedj. Daniel Jeanneteau sait les tenir et leur laisser la bride sur le cou tout à la fois ; sa direction d’acteurs est ici parfaite, d’une rare précision et maîtrise. Se développe alors un travail d’une belle subtilité dans les relations entre les personnages, entre personnages féminins (la figure de Jocaste superbement interprétée par Dominique Reymond) et personnages masculins, avec Œdipe, yeux déjà percés, les deux frères, Étéocle et Polynice s’entretuant de manière sauvage, Créon, etc. Les ruptures et changements de jeu de Tirésias (Axel Bogousslavsky) nous plongent dans d’insondables abîmes et contribuent très subtilement au développement quasi musical de l’ensemble. N’oublions pas que Jeanneteau, une fois de plus, a collaboré avec l’IRCAM (avec Sylvain Cadars), alors qu’Olivier Pasquet signe la partition musicale, à la fois discrète, et pourtant toujours présente, soutien indéfectible de l’ensemble de la représentation.

Jean-Pierre Han

samedi 20 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Non-sens et absence de sens

Lewis versus Alice d’après Lewis Carroll. Mise en scène de Macha Makeïeff. La Fabrica jusqu’au 22 juillet à 18 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com Exposition Trouble fête de Macha Makeïeff. Maison Jean Vilar, jusqu’au 23 juillet.

Macha Makeïeff s’est approprié l’univers de Lewis Carroll au point de le confondre avec le sien propre. C’est en tout cas ce que l’on peut constater dans l’intéressante exposition qu’elle présente à la Maison Jean Vilar et dans laquelle se retrouve le bric-à-brac de son enfance mêlé aux extraits du Journal de Charles Lutwidge Dodgson, le véritable nom de l’auteur d’Alice au pays des merveilles. Bric-à-brac car lors du parcours de cette exposition justement intitulé Trouble fête on trouve de tout : une multitude d’objets insolites, des petits squelettes d’animaux qui pourraient presque faire penser à certains objets de Johnny Lebigot exposés il y a quelques années au Festival, nombre d’animaux, grands et petits, empaillés, et autres réjouissance du même type. Le trouble est là effectivement. Concernant cette exposition, Macha Makeïeff précise qu’il s’agit moins d’une exposition que de « théâtre immobile ». Tout ce qui est exposé, même de belle manière, reste effectivement immobile, mis à plat, sans vraiment faire théâtre. Dans ce registre Macha Makeïeff excelle. Le problème, c’est que dans son spectacle de théâtre, Lewis versus Alice, on reste désespérément dans le même registre d’immobilité et d’à-plat. En un mot, le spectacle n’est que la continuité de l’exposition et ne s’élève jamais à hauteur de… théâtre.

En préambule à l’exposition, il est clairement affirmé : « construire avec des fragments, des éclats, des trous, des absences, des manques, ne pas être dans un récit raisonnable, jamais. Il faut laisser la marque du chaos de la vie ». On s’en réjouit, mais appliqué au travail théâtral, c’est la déception totale, rien ne s’agence avec rien. Lewis versus Alice rassemble des extraits de textes épars de Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles, la Chasse au Snark, De l’autre côté du miroir, etc., le tout agrémenté d’écrits concernant la vie de l’auteur, un beau mélange sans fil conducteur, sans réelle dramaturgie, sans réelle nécessité. Le non-sens de l’univers carrollien a bon dos ; il y a là plutôt une absence totale de sens (de celui du non-sens justement). Le tout est d’une grande platitude et peine à se développer dans une belle enveloppe certes, celle des décors et des costumes de Macha Makeïeff en personne. Si chaos il y a, ce n'est pas celui de la vie, mais simplement celui du spectacle.

Jean-Pierre Han

mardi 16 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Pédagogie théâtrale

Phèdre ! d’après Jean Racine. Mise en scène de François Gremaud. Collection Lambert. Jusqu’au 21 juillet à 11 heures 30. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

François Gremaud, par la bouche de son interprète, Romain Daroles, a bien raison de nous prévenir qu’il y a dans son spectacle deux Phèdre distinctes, celle de Racine, bien évidemment, et puis à laquelle il rajoute un point d’exclamation au titre et devient ainsi celui de sa propre proposition. Côté Phèdre de Racine, Romain Daroles s’empare tranquillement de tous les rôles, dresse leur portrait physique au point qu’on les reconnaît aisément sans qu’il soit besoin d’entendre une seule de leur parole. C’est à mourir de rire avec Théramène en vieillard cacochyme, Oenone en manipulatrice marseillaise, Phèdre en grande évaporée et Thésée en fier à bras, et même la presqu'invisible Panope en femme de ménage… Mais le prodige c’est qu’avec cette galerie de personnages hauts en couleurs, nous sommes quand même piégés et nous retrouvons pris dans les rets de la tragédie. D’autant plus que le texte, à la fois raconté et lui aussi gentiment caricaturé, est régulièrement mis en perspective et donné dans une énonciation des vers parfaitement correcte et conforme à la manière de les faire chanter. Il ne manque pas le moindre petit pied aux alexandrins !. Rien de plus naturel puisque l’orateur nous aura fait un fort savant cours sur la question (sur l’hémistiche, la rime féminine et la rime masculine, etc., qu’il aura redéfini…). De même qu’il aura auparavant disserté sur la généalogie des protagonistes. Une mise au point ou mise à niveau de nos connaissances sur la question qui se révèle fort utile. Tout cela finalement réalisé de la manière la plus pédagogique possible. Une pédagogie qui ne dit pas son nom, mais quand elle en arrive à ce point d’excellence (liée à la drôlerie), on est prêt à en redemander. Ce que réalise Romain Daroles, gaillard longiligne avec le sourire aux lèvres et à l’articulation soignée afin que nous ne perdions pas une miette de ce qu’il est en train de nous apprendre, tout cela est prodigieux et en fin de compte, je l'ai dit, parfaitement pédagogique. L’Éducation nationale devrait le recruter : il n’aurait pas devant lui des élèves bâillant d’ennui, mais des jeunes spectateurs en redemandant toujours plus pour parcourir le répertoire classique et contemporain… François Gremaud et Romain Daroles ou une manière pernicieuse (et délicieuse) de nous apprendre les rudiments puis les subtilités de la langue française…

Jean-Pierre Han

lundi 15 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

De la dignité humaine

Le Rouge éternel des coquelicots de François Cervantès. Mise en scène de l’auteur. 11. Gilgamesh Belleville à 22 h15. Jusqu’au 26 juillet. Tél. : 04 90 89 82 63.

Les quartiers Nord de Marseille, François Cervantès les connaît plutôt bien. C’est là, pas loin de la Scène nationale du Merlan avec laquelle il a une relation privilégiée, qu’il a rencontré Latifa Tir qui tenait un snack-bar, juste avant que celui-ci ne soit démoli comme le reste du quartier. Il a beaucoup échangé avec cette femme dont les parents sont arrivés à Marseille dans les années cinquante au moment même où justement les quartiers Nord commençaient à être construits. Latifa Tir lui a donc raconté à sa manière son roman familial, avec notamment la généreuse figure de son père qui, après maintes péripéties, a créé et géré à sa manière le snack. L’histoire de cette femme est étonnante et forte, elle nourrissait déjà l’Épopée du grand Nord que l’auteur-metteur en scène présenta en 2017 au Merlan. 15 personnes, amateurs issus du quartier et professionnels mêlés, évoquaient la vie du lieu. Catherine Germain faisait partie de l’aventure dans laquelle elle interprétait le personnage de Latifa. Les deux femmes se sont donc rencontrées à cette occasion et noué des liens qui n’ont pas échappé à François Cervantès qui a donc décidé de faire spectacle de ce moment particulier entre les deux femmes, Latifa acceptant d’apparaître sous les traits de la comédienne. Voici aujourd’hui ce spectacle, deuxième épisode de l’Épopée du grand Nord, dans lequel, même si l’histoire parle avec précision de la lutte des habitants et de Latifa pour sauvegarder son instrument de travail, ou d’ accepter son expulsion, mais dans des conditions décentes.

Le résultat est une totale réussite, parce que François Cervantès ne s’est pas borné à se documenter auprès de Latifa et à retranscrire son histoire telle quelle. Il y a là un véritable travail d’écriture – Cervantès, il n’est pas inutile de le rappeler, est l’auteur de très nombreux textes, et il possède dans le domaine de l’écriture, comme dans celui de la mise en scène, une belle et impressionnante expérience – qui dépasse très largement le simple témoignage de Latifa, aussi bouleversant soit-il, pour devenir objet et parole théâtrale. C’est fait avec une belle habileté, jouant même – pur plaisir – d’une certaine mise en abîme théâtrale. Tout cela au service d’une comédienne, Catherine Germain, qui a délaissé ses habits de clown, pour interpréter le rôle de Latifa, pour accueillir ses paroles dans son propre corps, avec un minimum de gestes et de déplacements. Ce qu’elle réalise là est exceptionnel d’intelligence et de rigueur : il n’en fallait pas moins pour rendre compte du combat de Latifa Tir au nom de la dignité humaine.

Jean-Pierre Han

dimanche 14 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Un moment rare

Amitié d’Eduardo De Filippo et Pier Paolo Pasolini. Mise en scène d’Irène Bonnaud. Spectacle itinérant dans les villes autour d’Avignon, jusqu’au 23 juillet à 20 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Je ne sais si c’était une volonté délibérée des organisateurs du Festival, mais le constat que l’on peut faire de la première partie de la programmation, c’est qu’il appartient au spectacle donné hors remparts et proches quartiers de la ville, d’être le plus fidèle à l’esprit même de la manifestation et à son créateur Jean Vilar. Un spectacle qui, donc, tourne dans différentes petites villes plus au moins éloignées d’Avignon, dans un véritable geste de décentralisation qui recouvre ici tout son sens. Et comme le dit joliment le programme : « afin de favoriser au public de chacune des communes, nous vous rappelons qu’aucune navette n’est affrétée par le Festival pour ces représentations » ! Le prix des places a été abaissé à 20 euros, contre 40 ou 30 pour la Cour d’honneur et les autres lieux du « In »… Tant mieux pour ce spectacle de tréteaux donné en plein air, dans une cour d’école ou dans un gymnase, une ancienne salle des fêtes, ou même un petit théâtre comme c’était le cas l’autre soir, à Sorgues, ce qui n’a pas manqué de désarçonner, dans un premier temps vite surmonté, les trois comédiens qui assument la représentation. Des comédiens, François Chattot, Jacques Mazeran et Martine Schambacher qui savent ce que le terme de décentralisation veut dire et agissent ici et comme souvent en toute amicalité, avec un plaisir évident et en toute rigueur. Amitié est d’ailleurs le très juste titre du spectacle initié et réalisé par Irène Bonnaud qui a souvent œuvré en complicité avec les trois comédiens. Mais Amitié fait d’abord référence à celle qui unit autrefois Pier Paolo Pasolini et Édouardo de Filippo.

Le spectacle, en effet, a été conçu par Irène Bonnaud qui revient sur l’amitié unissant Pasolini et De Filippo, lesquels devaient tourner ensemble un film intitulé Porno Théo Kolossal, autrement dit en français, Film pornographique à grand spectacle sur lequel le cinéaste avait écrit une quarantaine de pages à partir desquelles il devait bâtir son scénario, laissant le soin à De Filippo d’inventer les dialogues, connaissant parfaitement les talents d’improvisation de son ami. Une amitié à première vue surprenante si l’on persiste à se faire de Pasolini une image conventionnelle d’écrivain et de cinéaste intellectuel, alors que De Filippo est un homme de théâtre jouissant en Italie d’une popularité touchant à la ferveur. On rappellera tout de même que Pasolini avait déjà tourné avec un autre acteur populaire, Toto, dans Uccellacci e uccellini (Des oiseaux petits et grands)… Malheureusement avec l’assassinat de Pasolini le film restera à tout jamais à l’état de projet.

À partir des éléments du film dont elle a eu connaissance, et en allant piocher dans les pièces et les textes de De Filippo, Irène Bonnaud a construit un spectacle d’une incroyable drôlerie qui laisse filtrer souvenirs et émotions. L’histoire inventée par Pasolini faisait état d’un roi mage qui partait de Naples (ô la savoureuse évocation de la ville !), suivait l’étoile vers Bethléem à travers toute l’Europe – nous sommes comme souvent chez lui – dans une sorte de « road movie » à l’italienne. Arrivé à destination, le Christ est mort depuis belle lurette… Entre farce (deux vieux chanteurs d’opérette essayent de vendre leur interprétation de la Veuve joyeuse condensée en dix minutes, dialogue entre une sœur et son frère à qui elle caché pendant près d’un an la mort de sa femme, etc.), et poésie, car il y a de la poésie et de la douceur dans ce spectacle. Le trio d’acteurs se régale et nous régale ; ils sont parfaitement à leur aise et d’une totale maîtrise de leur art.

Jean-Pierre Han

vendredi 12 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Sous d’autres cieux d’après l’Énéide de Virgile. Mise en scène de Maëlle Poésy. Cloître des Carmes jusqu’au 14 juillet, à 22 heures,. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Le livre d’images de Maëlle Poesy et Kevin Keiss.

Maëlle Poesy et Kevin Keiss œuvrent ensemble depuis huit ans maintenant au sein de la compagnie Crossroad. Autant dire qu’il y a entre eux une véritable complicité qui s’est parfaitement exprimée dans Candide, si c’est ça le monde d’après Voltaire ou encore dans Ceux qui errent ne se trompent pas qui avait déjà connu les honneurs de la programmation du Festival d’Avignon en 2016. L’intitulé de ces titres parle du monde, pas franchement réjouissant, et de l’errance : en toute logique ils nous indiquent à la fois l’ordre des préoccupations de la metteure en scène et de son dramaturge, et le chemin qui mène à leur dernière création effectuée au Théâtre en mai à Dijon, et présenté aujourd’hui à Avignon. Car l’Énéide de Virgile dont ils nous proposent une adaptation concernant les six premiers chants, parle bien de cela, du monde et de l’errance des exilés. Kevin Keiss qui est un spécialiste des « théâtres antiques » s’est bien sûr chargé de la traduction, et en compagnie de Maëlle Poesy en a assumé l’adaptation, c’est-à-dire une nouvelle forme, prenant en compte coupures, inventions narratives et autres changements. Mais quel plus beau matériau que celui de l’Énéide, exact envers de l’Odyssée d’Homère dont il semble être une « ironique » réponse. Cette fois-ci la guerre de Troie est vue, non plus du côté des vainqueurs, mais de celui des vaincus. À l’ « héroïque » retour d’Ulysse correspond la recherche d’Énée moins héroïque, mais qui le deviendra, d’une terre qui acceptera de l’accueillir et qu’il finira par trouver grâce à Didon. C’est là qu’il pourra fonder une nouvelle cité…

C’est en somme, et à sa manière brillante et tenue, que Maëlle Poésy prend le relais de la matière textuelle de Virgile, sachant que celle-ci à l’origine – Kevin Keiss l’explique parfaitement – n’était pas « autonome » et était complétée par de la musique et du chant. Elle accentue volontairement le côté éclaté de l’œuvre initiale, et nous offre un spectacle composé d’une multitude de fragments qui finissent par s’agencer, le tout dans une continuelle tension et avec une force de percussion extraordinaire, encore accentuée par les moments chorégraphiés qui interviennent régulièrement dans le cours du jeu où comédiens et danseurs sont mêlés. (Maëlle Poésy signe également la chorégraphie). Il y a là quelque chose de l’ordre du bouleversement, qui renvoie au bouleversement que vit tout émigrant au plan des espaces (Sous d’autres cieux…) et de la temporalité. C’est sans doute ce changement fondamental que la metteure en scène tente de nous faire sentir. Le paradoxe voulant qu’à partir de là c’est l’aspect visuel du spectacle qui prend le dessus sur l’ensemble du spectacle…

Jean-Pierre Han

mercredi 10 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

L’art du portrait selon Marie Dilasser

Paysage Intérieur Brut de Marie Dilasser. Mise en scène de Blandine Pélissier. Présence Pasteur, à 17 heures 45. Tél. : 04 32 74 18 54 / 09 66 97 18 54.

Le PIB de Marie Dilasser n’est pas l’indicateur économique mesurant la production de richesse du pays, le produit intérieur brut, ou s’il l’est c’est au travers de ce qu’elle nous propose dans son texte où il est question de Paysage Intérieur Brut. Un titre d’une particulière justesse et très éclairant, puisqu’il est effectivement question de paysage – une thématique que l’on retrouve dans toute son œuvre et qui fait également allusion à sa manière d’écrire « là où elle vit », en Bretagne –, de monologues intérieurs qui isolent les personnages évoqués, quant à la brutalité, ou plutôt la radicalité, elle est plus qu’évidente, mêlée ici à une sorte d’humour noir ravageur. Cela donne dans PIB, une commande de Roland Fichet et de son Théâtre de Folle Pensée à Saint-Brieuc, dans le cadre d’une série de Portraits avec paysage un texte étonnant, effectivement portrait d’une Bernadette et évocation des personnes de son entourage, mère qui aime à vagabonder la nuit sur les routes, mari éleveur et expérimentateur de génétique bovine, et même son chien très affectueux, Rumex, chacun prenant la parole l’un après l’autre dans des monologues au bord du délire, un délire et des hallucinations activés par la prise de lexomil de l’intéressée qui sort d’un petit séjour à l’hôpital psychiatrique… Tout un monde de la ruralité est là, « plus vrai que nature », si on ose dire. Avec ces gens dont Marie Dilasser a saisi des traits de caractère après avoir les avoir rencontrés, ici et là. Dans l’étroit espace d’une salle de classe, la figure de Bernadette et de ceux qu’elle évoque, sont pris en charge avec une belle assurance par Line Wiblé, qui passe avec beaucoup de délicatesse d’un personnage à l’autre, d’un registre à l’autre, du paysan au chien, du chien à la mamie, avant de redevenir une Bernadette écorchée vive. C’est Blandine Pélissier qui est à la barre et mène la barque dans le décor forcément minimaliste, mais bien géré de So Beau-Blache. « Quatre planches et pas grand-chose », tout l’art du théâtre, comme aurait dit Roger Vitrac. En tout cas, c’est bel et bien la plume acérée de Marie Dilasser qui est mise en valeur.

Jean-Pierre Han

Le texte de la pièce est édité chez Quartett.

mardi 9 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Un conte pour enfants ?

Blanche-Neige, histoire d’un prince de Marie Dilasser. Mise en scène de Michel Raskine. Chapelle des Pénitents blancs. Jusqu’au 12 juillet à 11 heures et à 15 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Le travail, commun a-t-on envie de souligner, de Marie Dilasser et de Michel Raskine, Blanche-neige, histoire d’un prince est programmé à point nommé à la Chapelle des Pénitents blancs puisque l’on se pose la question de savoir s’il est bien opportun de dédier un lieu spécialisé destiné au jeune public. Il est vrai que si ce fameux jeune public (avec l’aide des parents) peut ainsi se repérer dans la très fournie et relativement éclectique programmation du Festival, en revanche les spectateurs qui estiment n’avoir pas, ou plus, grand-chose à voir avec elle passeront très vite leur chemin devant ce type de propositions. Si, pour cette raison, ils ratent Blanche-neige, histoire d’un prince, ils auront eu tort ! Le spectacle de Michel Raskine s’adresse bel et bien aussi (soyons mesurés et n’allons pas jusqu’à dire « essentiellement ») à eux ! En tout cas, la connaissance du vrai conte, celui pour le moins étonnant dans sa violence, de Grimm, et même éventuellement du film de Walt Disney, ne fera qu’accroître son plaisir. Comme le disait le petit père Brecht, la « connaissance accroît le plaisir », et sans doute n’est-il pas superflu de rappeler en cette ère de grande pensée sérieuse, que la notion de plaisir est à la base de toute activité artistique et théâtrale. Bref, Marie Dilasser et Michel Raskine ont dû bien s’amuser… le plus sérieusement du monde ! Pour notre plus grand plaisir. Commande du metteur en scène à l’autrice, avec quelques points précis à respecter, les deux complices ont travaillé dans un constant va-et-vient avec au tout départ cette volonté de renverser les données du conte. Celui que l’on ne voit pratiquement jamais, laissé dans une ombre bien pratique, le Prince, est tout à coup mis en pleine lumière. Le titre du spectacle est à cet égard, explicite, il est bien question de l’ « histoire d’un prince », lequel, données toujours renversées, est interprété par une femme, Marief Guittier, la complice de toujours de Michel Raskine qui n’en est plus à une transformation près (voir son fameux personnage de Max Gericke de Lothar Trolle). En vieillard décati il, ou elle, forme avec Blanche-Neige, qui ne cesse de grandir et est (dés)incarné par un homme (Tibor Ockenfels), un couple pour le moins improbable. Le tout sous le regard de la Souillon « aux cheveux jaunes », interprété par le technicien, Alexandre Bazan. À eux trois, masque blafard, yeux cernés de rouge, ils font penser aux personnages du Mariage de Gombrowicz, jadis monté par Jorge Lavelli. De mariage d’ailleurs il est bien question, puisque dans le conte réécrit, réévalué par Marie Dilasser – une des révélations de ce festival que l’on retrouve dans le off – le prince et Blanche-Neige sont passés de l’autre côté du miroir : ils sont mariés, et bien sûr, entre eux tout va de mal en pis. La comédie est tout à la fois lugubre, drôle (ce qui n’est pas antinomique) et percutante ; elle a le bonheur de se dérouler dans l’univers particulier initié par Stéphanie Mathieu et dans lequel viennent s’intégrer de manière particulière les objets de Claire Dancoisne. Soudainement cette bouffonnerie avec son trio majeur de « belle » tenue, vient nous jeter au visage l’image inversée et ricanante, de notre monde. Drôle de rictus.

Jean-Pierre Han

dimanche 7 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

Une leçon de comédie

La Dernière bande de Samuel Beckett. Mise en scène de Jacques Osinski. Théâtre des Halles. Jusqu’au 28 Juillet à 21 heures 30. Tél. : 04 32 76 24.51

LA DERNIÈRE BANDE Il y a deux ans maintenant, nous avions été saisis, au sens fort du terme, par la prestation de Denis Lavant dans Cap au pire de Samuel Beckett. Deux ans plus tard donc, dans le même lieu, le Théâtre des Halles que dirige Alain Timar, le revoilà, toujours en compagnie de Beckett, mais dans la Dernière bande, cette fois-ci. Entre les écritures de La Dernière bande et Cap au pire, plus de vingt ans se sont écoulés, et on pourra toujours en déduire qu’entre les deux textes la pensée de l’auteur s’est encore radicalisée, si faire se peut. Est-ce à dire qu’entre les deux spectacles signés par Jacques Osinski il y aurait une liaison chronologique, ce qui expliquerait peut-être que cette fois-ci Denis Lavant, son interprète, n’est plus immobile, figé à tout jamais ? Ce serait pousser le raisonnement un peu loin ; disons simplement que nous sommes ailleurs. La figure de Krapp, le vieil homme qui s’enregistre à chacun de ses anniversaires et réécoute les bandes à la recherche de sa propre vie, est effectivement différente de celle du personnage choisi de Cap au pire. Et là, Jacques Osinski, le complice de toujours, très à son aise sur le vaste plateau du Théâtre des Halles, joue de cet espace et étire le temps, à n’en plus finir : silence, long silence, assis immobile à son bureau, face à son magnétophone, Krapp laisse s’égrener le temps, avant de pousser un soupir, et commencer à bouger, faire quelques pas vers les tiroirs du bureau à la recherche d’une banane. Le rituel a commencé. Ce que réalise Denis Lavant en vieux clown fatigué et désarticulé est proprement stupéfiant. Et vous saisit à la gorge. Dans son vieux costume élimé, c’est tout l’art du comédien qu’il nous fait toucher du doigt.

Jean-Pierre Han

Photographie : © Pierre Grosbois

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Une belle réussite

Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck. Mise en scène de Julie Duclos. La Fabrica, jusqu’au 10 juillet à 18 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

L’aurait-on oublié, à force, et aussi parce que la musique, celle de Claude Debussy notamment l’aura tiré vers d’autres sphères, Maurice Maeterlinck est un immense poète. Or la qualité première du spectacle, Pelléas et Mélisande, que nous offre Julie Duclos réside précisément dans sa capacité à nous donner à l’entendre et… à le voir. Il fallait sans aucune doute une certaine audace pour oser s’attaquer au chef-d’œuvre du poète tiré hors du champ musical. Un chef-d’œuvre écrit il y a bien plus d’un siècle, en 1892, et qui, cependant, en tout cas dans la mise en scène de Julie Duclos, nous parle toujours. C’est que la jeune femme opère dans un registre qui, bien sûr, laisse au bord du chemin toute velléité anecdotique réaliste et creuse un sillon qui touche au plus profond de notre inconscient, là où la vie et la mort se mêlent inextricablement. Tout dans la pièce, nous tire vers un horizon qui est celui de la disparition. Le château où vivent les protagonistes est bâti au-dessus de souterrains, et sa destinée est sans doute, à plus ou moins longue échéance, de s’y faire engloutir ; les habitants du lieu sont vieux, malades, promis à une proche disparition, alors qu’à l’extérieur les gens meurent de faim, guerre et mort rôdent, et cependant, paradoxalement, il n’y a là rien de lugubre, même si l’épilogue qui est tout sauf un dénouement, nous y mène inexorablement. Nous baignons dans cette atmosphère qu’autrefois, dans Intérieur ou la Mort de Tintagiles Claude Régy avait si bien installé dans ses mises en scène. Nous retrouvons dans ce Pelléas et Mélisande des accents (c’est un compliment) de ce travail-là, mais situés dans un clair-obscur au tracé plus net. C’est une autre temporalité qu’il nous est donnée de vivre, dans une tension particulière. Chez Julie Duclos les reflets de la vie – à travers notamment l’amour entre Pelléas et Mélisande – ne cessent aussi de scintiller. Tout cela se passe dans les méandres de la conscience dont les différents lieux rendent parfaitement compte : forêt profonde du début du spectacle dans lequel le prince Golaud s’est perdu et rencontrera Mélisande en pleurs, blessée d’une blessure dont elle ne voudra jamais révéler les causes, une scène d’ouverture entièrement filmée comme plus tard celle se passant dans une grotte, avant que le théâtre ne reprennent ses droits, et que nous nous retrouvions au cœur de la scénographie d’Hélène Jourdan dont la conception est très juste dans l’esprit et que les lumières signées Mathilde Chamoux ainsi que les sons de Quentin Vigier viennent encore magnifier. C’est dans cette atmosphère qu’évoluent, emmenés par Vincent Dissez qui réalise une composition du prince Golaud absolument admirable dans sa simple complexité, des comédiens, qui, chacun dans des registres de jeu différents, mais qui finissent par s’accorder, Alix Riemer (Mélisande) et Matthieu Sampeur (Pelléas), et leurs camarades de plateau que l’on a toujours plaisir à retrouver et qu’il faut citer, Philippe Duclos, Stéphanie Marc et Émilien Tessier, sans oublier les enfants qui jouent en alternance, et dont le rôle n’est pas des plus anodins. Julie Duclos mène tout cela avec rigueur, subtilité et maîtrise pour ce qui est une belle réussite.

Jean-Pierre Han

samedi 6 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

Magie du verbe

Comme disait mon père suivi de Ma mère ne disait rien de Jean Lambert-wild. Mise en scène de Michel Bruzat. Avignon-Reine Blanche, jusqu’au 26 juillet à 13 heures. Tél. : 04 90 85 38 17. reineblanche.com

« Comme disait mon père… », « Ma mère ne disait rien »… Il s’agit bien de cela effectivement, de dire, de comment dire ou ne pas dire. L’un parle par sentences, l’autre se tait, mais c’est toujours la même voix, celle de Jean Lambert-wild qui émet ces paroles, dans une recherche sans fin de ce que fut cette vie d’autrefois, celle de l’enfance, celle d’avant l’enfance même, d’avant le langage ? Que cherche-t-il ainsi ? Dans ce flot de paroles hoquetées dédiées au père bien sûr, Henri, et à la mère, Françoise – il sont nommés – rien n’est donc caché. Et il ne sera effectivement question que d’eux. « Je me souviens » s’amusait Georges Perec, « comme disait mon père » rétorque Jean Lambert-wild avant de composer des vignettes pour évoquer sa mère. Dire encore et toujours. Mais sur un plateau ? C’est à cette gageure que ce sont attelés Michel Bruzat, le metteur en scène, metteur en paroles, et Nathalie Royer, la comédienne, seule en scène dans une scénographie ad hoc signée Vincent Grelier. Ce qu’elle réalise est de l’ordre, sans jeu de mot, d’une véritable performance. Elle porte et cisèle le texte à la perfection, détaille chaque mot en leur faisant rendre tout leur suc, et finit par nous entraîner dans des espaces infinis. Ce qui pourrait n’être que litanie devient chant. Il y a là, incontestablement quelque chose de l’ordre d’une opération magique et comme telle émouvante, alors que l’on ne saurait dissocier le travail (de direction d’acteur) du metteur en scène et celui de la comédienne.

Jean-Pierre Han

Les deux textes de Jean Lambert-wild sont édités aux Solitaires intempestifs. 58 pages, 10 euros.

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Décevante ouverture du Festival

Architecture de Pascal Rambert. Mise en scène de l’auteur. Festival d’Avignon, Cour d’honneur du palais des papes. Jusqu’au 13 juillet, à 21 h 30. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Pascal Rambert ne manque pas d’une ambition affichée et annoncée. En témoigne son Architecture présentée dans la Cour d’honneur du palais des papes et qui, selon les mots mêmes de l’auteur-metteur en scène, est rien moins qu’« un memento mori pour penser notre temps »… Tout cela à travers la description d’une grande famille dominée par la figure dictatoriale du père, et dont tous les membres sont néanmoins de brillantissimes personnalités dans le monde de la pensée. Une grande famille, donc, saisie entre le lendemain de la Première Guerre mondiale et les prémices de l’Anschluss, et qui finira, à l’image du monde, dans un total naufrage. Une grande fresque qui nous rappelle celle des Damnés d’après Visconti, présentée ici même, dans la Cour d’honneur du palais des papes, il y a deux ans…, mais à la conception et au traitement bien différents. D’emblée, à l’annonce du titre, Architecture, Pascal Rambert annonce la couleur. Cette architecture ne concerne d’ailleurs pas seulement la gestion de l’espace scénique – il signe aussi la scénographie rebaptisée pour l’occasion « installation » – mais l’ensemble de l’œuvre. Et c’est là où le bât commence à blesser. Car enfin, si architecture il y a, elle est pour le moins décevante en ce qui concerne la structure, voire la conception même de la pièce. On verra pourquoi. Rambert avait pourtant mis tous les atouts de son côté : son œuvre commencée avant qu’il n’apprenne qu’elle devait faire l’ouverture du festival dans la Cour d’honneur, en raison du désistement d’un autre artiste, et donc réajustée pour le lieu et le « large » public d’Avignon (!), cette œuvre devait reprendre et rassembler en son sein, si on ose dire, ses vingt-cinq années de travail théâtral, jalonnées de grands succès. Une œuvre-fleuve qui dure ici près de quatre heures. Surtout, viennent ici lui apporter leur indéfectible soutien les acteurs emblématiques, des complices, qui l’ont accompagné tout au long de son aventure. Leur simple énumération fait rêver : Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Anne Brochet, Marie-Sophie Ferlane, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Denis Podalydès qui, sociétaire de la Comédie-Française, faisait partie de la distribution des Damnés, ici en alternance avec Pascal Rénéric, Laurent Poitrenaux, Jacques Weber et Bérénice Vanvincq. Mais ce n’est justement qu’un rêve, vite évanoui, car cela ne marche pas, ne peut pas marcher, en raison même de la structure de la pièce et parce qu’enfin une œuvre théâtrale n’est pas un défilé de « vedettes », aussi prestigieuses soient-elles, et qu’une harmonie est nécessaire, avec des rôles qui ne peuvent pas être d’une totale égalité, et surtout de véritables liens entre les protagonistes. Or, dans un grand souci d’équité, Rambert accorde aux uns et aux autres, à peu près les mêmes temps de passage, longs monologues émis quasiment immobiles, face au public. À ce jeu d’ailleurs, les partitions ne sont pas toutes d’égales valeurs. Ce qui est logique si on veut bien considérer que, comme souvent chez Rambert, les comédiens ont dû mettre la main à la pâte, ce que semble d’ailleurs avaliser la dernière partie de la pièce où tous se retrouvent, toujours face au public, ordinateur ouvert, en train de mijoter leurs textes… Je ne m’amuserai pas à détailler le mérite de chacun et à les comparer : ce ne serait pas très juste, ni charitable puisque l’œuvre se veut chorale, voire « collective ». Disons simplement que la figure centrale tenue par Jacques Weber, en véritable déclencheur, selon les dires de Rambert, du projet d’écriture aurait mérité un meilleur sort, justement au plan de l’écriture, alors même que la sonorisation, dans la première partie, brouille sa diction que l’on sait par ailleurs parfaitement impeccable ! C’est un spectacle défait (ou pas fait) que l’on nous présente tout au long de la longue soirée, bien loin des ambitions annoncées.

Jean-Pierre Han

samedi 1 juin 2019

Chef-dœuvre revisité

Un ennemi du peuple d’ Henrik Ibsen. Mise en scène de Jean-François Sivadier. Odéon-Théâtre de l’Europe. Jusqu’au 15 juin. Tél. : 01 44 85 40 40. www.theatre-odeon.eu

C’est sans doute la marque des chefs-d’œuvre que de vivre à n’importe quelle époque dans le temps présent. Ainsi en est-il d’Un ennemi du peuple d’Ibsen créé à Oslo en… 1883. Peu importe après tout les raisons et les circonstances de cette création, le texte demeure, près d’un siècle et demi plus tard, d’une furieuse actualité. Sans doute n’est-il pas nécessaire pour un metteur en scène d’aujourd’hui de surligner cette contemporanéité. D’autant plus que cette fois-ci la nouvelle traduction d’Eloi Recoing, fort probante, nous parle directement. Il n’empêche, bon sang ne sachant mentir, et la tentation étant bien trop grande, chaque metteur en scène apporte ses propres modifications, commentaires et autres arrangements à la pièce… Jean-François Sivadier accompagné de son complice Nicolas Bouchaud n’échappe pas à cette règle, encore qu’on les trouvera plutôt modérés en la matière, contrairement à ce qu’avait proposé Thomas Ostermeier, l’un des derniers à s’être attaqué à l’œuvre d’Ibsen à la fable apparemment simple, mais qui, pourtant, au bout du compte, dans le traitement des personnages notamment, se révèle plutôt complexe. Un médecin, Tomas Stockmann, découvre que les eaux de la station thermale qui devrait faire la fortune de sa petite ville sont empoisonnées par une bactérie à cause des canalisations. Il décide d’informer toute la population, et entend faire fermer l’établissement pour que des travaux puissent être entrepris. Problème : le préfet (Vincent Guédon) refuse catégoriquement d’entendre les arguments de celui qui est son frère et qu’il a fait embaucher par la société qui gère l’établissement, lui permettant ainsi de faire vivre sa famille. Pour lui, il n’est pas question de laisser passer l’occasion d’enrichir la ville, même au détriment de la santé publique des habitants et des curistes. De son côté, Tomas Stockmann est prêt à tout pour faire éclater la vérité, même si sa volonté d’aller jusqu’au bout de sa démarche n’est peut-être pas aussi limpide que cela… Le nœud de la pièce réside dans une scène-clé durant laquelle Tomas Stockmann qui avait jusque-là réussi à convaincre nombre des habitants de la ville – et notamment le directeur d’une feuille de chou locale (Sharif Andoura), les verra tous se retourner contre lui, et devenir ainsi un véritable « ennemi » du peuple. La scène est étonnante, difficile à traiter parce que faisant intervenir le « peuple », celui de la ville, comme celui assis dans la salle de spectacle à qui est dévolu le rôle de ceux qui écoutent l’orateur dans la pièce. On joue du théâtre dans le théâtre, et en général c’est le moment de grande « improvisation » des acteurs et le moment aussi où ces derniers se permettent de faire directement référence à l’actualité, ce que ne manque pas de faire l'interprète du rôle-titre, Nicolas Bouchaud, mais là encore de manière relativement discrète dans l’improvisation. On lui en sait d’autant plus gré, qu’il est parfait durant tout le reste du spectacle, parvenant à maîtriser son personnage jusque dans ses nombreux excès. Il est vrai qu’il est particulièrement bien entouré. Il faudrait citer toute la distribution ; on pourrait ne mettre l’accent que sur Sharif Andoura et Agnès Sourdillon (la femme du docteur), mais tous tiennent parfaitement leur partition sous la houlette de Jean-François Sivadier qui gère l’ensemble avec beaucoup de doigté, passant sans coup férir d’un registre de jeu à un autre, car la pièce malgré la teneur de son sujet ne manque pas non plus d’accents comiques…, le tout dans une scénographie qu’il a lui-même conçue avec Christian Tirole et où il se sent donc parfaitement à l’aise. Un moment de belle et très sérieuse intensité.

Jean-Pierre Han

lundi 27 mai 2019

Wajdi Mouawad au plus fort de sa recherche

Fauves de Wajdi Mouawad. Mise en scène de l’auteur. Théâtre national de la Colline, à 19 h 30. Jusqu’au 21 juin. Tél. : 01 44 62 52 52. billetterie.colline.fr

Avec Wajdi Mouawad, désormais, nous nous retrouvons toujours, avec plaisir et circonspection, en pays de connaissance. Ses fresques familiales connaissent des développements qui parviennent encore à nous surprendre. Jusqu’où ira-t-il ? Car enfin, déjà, à la fin de son dernier opus, Fauves, nous nous retrouvons (enfin un de ses personnages, le fils du personnage principal) dans l’espace, avec spacionaute dialoguant avec les terriens que nous sommes… Il est vrai que l’espace est infini, mais tout de même ! Pour en arriver là, il aura fallu bien des détours et bien des discours dont l’imagination fertile de l’auteur nous aura comblé. Faudra-t-il bientôt ouvrir les portes de la salle pourtant vaste du Théâtre de la Colline ? Avant cet improbable épilogue, Wajdi Mouawad nous aura saisi à la gorge près de quatre heures durant et n’aura jamais desserré son étreinte, car autant le dire, même avec des développements à la logique aussi tortueuse qu’improbable, l’auteur parvient à nous convaincre de l’accompagner dans l’exploration de son roman familial. Il joue d’ailleurs cartes sur table et intitule carrément son œuvre de Fauves… Un titre qui nous renvoie directement à une autre de ses œuvres, romanesque celle-là, sur laquelle il travailla une dizaine d’années, une œuvre monumentale dans tous les sens du terme, Anima. Ce n’est d’ailleurs pas seulement le titre qui rapproche Fauves d’Anima : il y a là un même impitoyable développement, une sorte de machine infernale, comme aurait dit Cocteau, mise en branle. Ce n’est pas tout à fait un hasard non plus si Wajdi Mouawad s’est intéressé de très près aux tragiques grecs, revenant sur la question des origines, du deuil, de l'inceste, des meurtres, de l’inéluctable marche du destin.

Rien d’étonnant si, une fois de plus, la pièce débute par la convocation chez un notaire d’un homme dont la mère vient de disparaître. C’est l’ouverture d’une incroyable boîte de Pandore… Habile, Mouawad multiplie les mises en abîme : l’homme en question est un cinéaste en plein tournage, et que tourne-t-il justement ? On vous laisse l’imaginer. L’intérêt du spectacle, c’est que le metteur en scène, ici, prend matériellement le relais de l’auteur et multiplie de son côté les mises en abîme, car, bien évidemment l’une des scènes filmée, un meurtre comme par hasard, doit être prise et reprise, développée avec un infime écart à chaque fois et surtout visualisée selon un angle différent. Et Wajdi Mouawad propose différents angles de vue, reprend la scène, cherche comment la saisir et la filmer, et c’est en même temps le metteur en scène qu’il est qui cherche comment raconter sa propre histoire. Il y a là, dans cette recherche, quelque chose d’éminemment touchant et de vraiment novateur à défaut d’être toujours convaincant.

Recherche et maîtrise, car la gestion du travail théâtral dans les solutions proposées, et surtout dans la direction d’acteurs est particulièrement probante. Tous jouent le jeu, c’est le cas de le dire, avec rigueur et générosité, à commencer par Jérôme Kircher qui interprète de rôle du cinéaste au prénom prédestiné d’Hippolyte, entouré de Ralph Amoussou, Lubna Azabal, Jade Fortineau, Hugues Frenette, Julie Julien, Reina Kakudate, Maxime Le Gac-Olanié,, Norah Krief, Gilles Renaud et Yuriy Zavalnyouk, une formidable équipe pour une gigantesque saga, avec ses boursouflures, ses redites, mais il faut se faire une raison et saisir Wajdi Mouawad avec ses excès, ce que l’on pourra appeler ses délires. Mais sans ces excès Wajdi Mouawad serait-il encore Wajdi Mouawad ?

Jean-Pierre Han

lundi 20 mai 2019

Une belle réussite

Le Pas de Bême, mise en scène et écriture d’Adrien Béal. Théâtre de la Tempête. Jusqu’au 26 mai à 20 h 30. Tél. : 01 43 28 36 36. www.la-tempête.fr

Qui dira que le théâtre, soir après soir, est l’éternel reproduction du même ? Après cinq années de travail, de tournées dans différents lieux et selon différentes configurations, Le Pas de Bême d’Adrien Béal et de ses camarades fait une halte de trois semaines au théâtre de la Tempête, et peut ainsi donner toute sa mesure après moult développements : de la toute première proposition au minuscule théâtre de la Loge au vaste espace de la Tempête, la transformation ou plutôt l’affirmation de ce véritable essai théâtral est bien sûr patente. Car le résultat est là, ce qui se donne aujourd’hui dans la petite salle de la Tempête, a l’aspect d’une mécanique bien réglée qui montre cependant la fragilité de l’acte théâtral et qui en fait toute sa valeur. Trois comédiens ont la charge d’habiter et de faire vivre l’espace vide du théâtre enserré dans le dispositif quadri frontal proposé ; assis parmi le public, ils se lèvent de leurs sièges, avant d’y retourner selon les séquences dans une constante circulation entre ce qui tient lieu de scène et la salle. Il y a là une constante circulation entre ce que l’on pourrait appeler le dehors, celui du spectateur, et le dedans, celui du jeu théâtral. C’est assez troublant et réalisé avec une extrême habileté. De même que s’ajoute à ce dispositif le fait que tous sont chargés de passer très rapidement et sans transition marquée d’un personnage à une autre. Pas le temps de souffler et de s’installer : les comédiens nous entraînent dans cette gymnastique qui laisse le spectateur dans un état d’équilibre précaire. Inutile de dire qu’il faut une habileté et une intelligence de jeu, en même temps qu’une véritable complicité les trois comédiens, Olivier Constant, Charlotte Corman et Etienne Parc. De leur entente dépend la réussite de l’opération, ce dont ils s’acquittent à la fois avec modestie et brio, bien dirigés qu’il sont par leur metteur en scène, Adrien Béal, dans un travail où ils ont aussi mis la main à la pâte de l’écriture et du jeu. Alors peut se développer cette histoire d’un adolescent dénommé Bême qui, par sa très simple attitude, finit par remettre en question le fragile édifice de tout le système social, une thématique qui eut comme point de départ le roman de Michel Vinaver, L’Objecteur, mais qui s’en détache rapidement pour voler de ses propres ailes. L’enfant sage et sans problème, Bême, bon fils, bon camarade, bon élève, rend toujours une copie blanche lors des devoirs sur table… De séquence en séquence quelque chose comme un minuscule grain de sable vient gripper la belle machine sociale, un peu comme la laideur d’Yvonne, princesse de Bourgogne de Witold Gombrowicz venait faire exploser la cour du royaume évoqué. Tout le monde, parents, camarades, professeurs… se heurte à cette tranquille, mais très butée, attitude du protagoniste principal. En tout cas l’équipe menée par Adrien Béal semble avoir eu la même très subtile « tranquillité » dans leur manière de mener à bien leur projet, le transformant ainsi en authentique réussite.

Jean-Pierre Han

dimanche 19 mai 2019

Tragique psychologique

Électre/Oreste d’Euripide. Mise en scène d’Ivo Van Hove. Comédie-Française, jusqu’au 3 juillet à 20 h 30. Tél. : 01 44 58 15 15. www.comedie-francaise.fr

Ivo van Hove le clame à qui veut l’entendre, son Électre/Oreste, réunion de deux pièces d’Euripide composées à des moments différents, est le second volet d’un diptyque dont le premier opus, présenté ici même en 2016, à la Comédie-Française, était les Damnés d’après le film de Visconti. L’œuvre du cinéaste italien se passait durant la montée du nazisme à partir des années 1933 ; terrible tragédie pour tenter d’expliquer notre aujourd’hui, un schéma que reprit Ivan van Hove. Qu’il rappelle maintenant l’importance de ce premier volet du diptyque, voilà qui indique sous quel signe il entend placer son nouveau travail, notamment sur la contemporanéité, voire l’actualité (politique ?), des pièces présentées, ce qu’il avait déjà fait sans grande réussite avec son Antigone de Sophocle. Rien là de très novateur, mais pourquoi pas ? On ne manquera non plus pas de remarquer qu’à évoquer les destins des deux représentants de la famille des Atrides, Électre et Oreste, il choisit délibérément de s’appuyer sur les textes d’Euripide, et non pas sur ceux d’Eschyle et de Sophocle : or on sait très bien qu’avec Euripide, et Nietzsche n’avait pas manqué de le souligner à la suite de Schiller, la tragédie amorce son déclin pour se tourner vers le drame psychologique. Ce n’est pas un hasard si Aristophane dans sa pièce Les grenouilles, qui met aux prises Eschyle et Euripide, accorde finalement ses faveurs au premier nommé accompagné de Sophocle. Avec Euripide la tragédie se normalise et le héros tragique devient un être ordinaire. Tel est le choix d’Ivo van Hove sur lequel on ne peux pas dire grand-chose, sauf à constater ses conséquences. En effet le problème réside bien dans la résolution de ce choix sur le plateau. De la grandeur tragique sur la scène de la Comédie-Française, il n’est plus guère question, le tout étant rabaissé à notre petit niveau humain, comme cette figure d’Électre exilée et donnée en mariage à un laboureur, et Ivo van Hove de développer et d’enfoncer le clou en affirmant qu’il est attaché « aux émotions et à la psychologie des personnages ». Ce qu’il entend montrer, c’est le processus d’un véritable radicalisation de certaines de ses figures, comme se radicalisent en devenant nazis deux jeunes hommes à la fin des Damnés, et alors même que pour lui, « la fin des Damnés est le point de départ d’Électre/Oreste ». Dont acte, mais difficile pour ceux qui n’ont déjà guère goûté au premier spectacle, avec son esthétique « coup de poing à l’estomac » aux mauvais relents, de prendre et d’apprécier le chemin suivi dans ce deuxième volet du diptyque, même si – on s’en réjouit vivement – il n’y a plus cette fois-ci usage immodéré d’images filmées en direct du plateau. Nous sommes au théâtre, rien que le théâtre, mais quel théâtre ! À la limite de la caricature, même dans la scénographie intéressante de Jan Versweyveld, un seul et même lieu pour les deux pièces alors que nous sommes censés être, avec Électre, devant la maison du fermier, le mari de la jeune femme, et ensuite à Argos, devant le palais d’Agamemnon pour Oreste, le tout situé en fond de scène et au centre, alors que le reste du plateau est recouvert d’une boue dans laquelle se débattront les protagonistes, toujours en déséquilibre. Pour le symbole on aura compris. Et ce n’est pas tout, puisque volonté il y a de la part du metteur en scène d’être dans la brutalité des rapports entre les protagonistes, leur circulation est faite de trajectoires rectilignes très basiques… avec les riches en complets-veston, bien propres sur eux, et les pauvres dont le chœur uniquement composé de femmes en haillons évoluant dans un travail chorégraphique de Wim Vandekeybus, pourtant pas n’importe qui, frise le ridicule. Quant au jeu des comédiens, tous sonorisés, on se demande bien pourquoi, et à part les deux protagonistes principaux, Suliane Brahim (Électre) et Christophe Montenez (Oreste), qui sauvent les meubles, il est pour le moins affligeant dans la mesure où – excellents comédiens par ailleurs – ils ont sans doute simplement répondu aux attentes et aux indications du metteur en scène. On reste, par exemple, abasourdi et malheureux de voir un comédien de la trempe et du talent de Didier Sandre éructer dans une attitude prétendument hiératique, comme il le fait… Contemporain ce tragique grec revisité ? Non seulement poussiéreux et à la symbolique lourde.

Jean-Pierre Han

vendredi 19 avril 2019

Un vent de folie salutaire

Tchekhov à la folie (La demande en mariage/L’Ours) de Tchekhov. Mise en scène de Jean-Louis Benoit. Théâtre de Poche Montparnasse. Jusqu’au 14 juillet à 19 heures. Tél. : 01 45 44 50 21.

Le titre du spectacle, Tchekhov à la folie, qui regroupe deux pièces en un acte très connues de l’auteur russe, La demande en mariage et l’Ours, est une belle invite à venir voir ce qu’il se passe sur la scène du Poche Montparnasse à Paris. Il a aussi l’immense mérite de nous donner dans le même élan les clés de la mise en scène de Jean-Louis Benoit. De folie en effet, il est bel et bien question dans cette représentation. De folie furieuse doit-on même ajouter. Le docteur Tchekhov devait s’y connaître en la matière. Et Jean-Louis Benoit qui a toujours eu l’art, depuis l’ancien temps où il dirigeait le Théâtre de l’Aquarium avec ses compères Jacques Nichet et Didier Bezace de décortiquer avec une belle et parfois ironique subtilité les textes qu’il mettait en scène, ne se fait pas faute cette fois-ci d’aller y voir de très près ce que recèlent les répliques de Tchekhov. Un auteur qu’il avait déjà abordé dans Une histoire de famille, en 1983.



Puisque farce (ou plaisanteries comme elles furent traduites dans un premier temps) il y a – c’est ainsi que sont dénommées par leur auteur ces deux pièces en un acte – autant y aller. Et la traduction d’André Markowicz accentue si faire se peut, et à son habitude, le côté rugueux des choses. Cela cogne donc très fort mais il n’empêche qu’à y regarder de près, il y a quand même, et comme toujours chez Tchekhov, un mélange des genres. Sous la rudesse des répliques vient parfois se nicher d’étranges fêlures qui rendent les personnages, malgré la caricature, humains trop humains... Reste que l’ensemble est d’une impitoyable drôlerie. D’autant qu’ici tout cela est porté par un trio d’acteurs absolument saisissants de drôlerie, et c’est bien le premier mérite du metteur en scène de les avoir ainsi réunis. Émeline Bayart dans son comportement et ses mimiques, d’abord en « jeune fille  à marier », puis en veuve éplorée, et paradoxalement sans que cela paraisse à aucun moment chargé, est simplement prodigieuse. Face à elle le madré et impayable Jean-Paul Farré lui donne la réplique alors que Manuel Le Lièvre en prétendant qui n’arrive jamais à formuler sa demande en mariage, arrive à faire surgir dans la caricature une charge d’humanité surprenante. On rit aux éclats, dans la plus grande fidélité à l’auteur, ce qui, par les temps qui courent relève du miracle.

Jean-Pierre Han

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