forum.decroissance.info » Forum Index forum.decroissance.info »
Lieu d'échanges autour de la décroissance
 
 FAQFAQ   SearchSearch   MemberlistMemberlist   UsergroupsUsergroups   RegisterRegister 
 ProfileProfile   Log in to check your private messagesLog in to check your private messages   Log inLog in 

Comment Ellul s'inspire de Marx

 
This forum is locked: you cannot post, reply to, or edit topics.   This topic is locked: you cannot edit posts or make replies.    forum.decroissance.info » Forum Index -> Science - technique - energie - ressources
View previous topic :: View next topic  
Author Message
Deun



Joined: 14 Mar 2005
Posts: 1536
Location: Colombes(92)

PostPosted: 30 Jul 2005 21:43    Post subject: Comment Ellul s'inspire de Marx Reply with quote

En proposition de publication sur le site, ce texte, fruit de mes lectures estivales...


Comment Ellul s'inspire de Marx

Je voudrais montrer ici en quoi la pensée de Marx est utile pour comprendre le regard que porte Ellul sur le système technicien. Il est aisé de rejeter Marx à partir de Ellul, et inversement de rejeter Ellul à partir de Marx. Mais cela ne serait à mon avis pas très constructif, tant il est évident pour beaucoup que capitalisme et esprit technicien ont partie lié, et qu'il paraît difficile d'ignorer ces deux auteurs dès lors que l'on veut penser conjointement ces deux phénomènes.

Ellul était un spécialiste de Marx qu'il avait lu très jeune. Pour mettre en évidence les similitudes entre la démarche de Ellul et celle de Marx, je me suis servi de son cours sur la pensée marxiste (1). J'ai donc pris au sérieux la remarque de Ellul comme quoi "on ne peut penser que par rapport à la pensée de Marx", comme d'une manière de commencer à organiser la pensée d'Ellul qui parfois me semblait confuse.

"Un aspect de provocation"

En première analyse, ce qui m'a frappé est la radicalité de la pensée des deux auteurs, dont le style d'exposition peut sembler pessimiste et déprimant. Le lecteur est sommé de regarder en face la réalité de son temps. Au travail vivant réduit à la marchandise au XIXème siècle (Marx), s'ajoute l'auto-accroissement du système technicien au XXème (Ellul). Alors que Marx nie l'intérêt du syndicalisme en tant qu'il se bat pour améliorer les conditions de vie des ouvriers, Ellul ne présente aucune force sociale susceptible d'éviter l'asservissement de l'homme aux nécessités du système technicien.

Cependant, cela peut se comprendre comme une volonté de toucher le lecteur d'une certaine manière. Ainsi, à propos de l'aliénation dans l'argent Ellul écrit : "Marx démontre l'inhumanité du monde capitaliste sans porter de jugement de valeur, en procédant par simple démonstration, par analyse purement intellectuelle" (2). Le prolétaire selon Marx est déraciné à la ville, toujours beaucoup plus malheureux que l'homme rural. Il ne travaille qu'en tant qu'appendice de la machine, son travail n'a plus de sens. Il est exclu de la culture, au contraire du paysan, mais aussi de la vie familiale. Il n'a pas de propriété. Ce n'est qu'ainsi dépouillé de son humanité, touchant le fond de cette misère, qu'il peut prendre conscience qu'il est soumis à une nécessité. Il ne peut donc que se révolter.

Après ces explications, Ellul ajoute que "(...) lorsque Marx procède à cette analyse, que l'on peut trouver parfois très froide, de la dialectique de l'Histoire où il semble que tout fonctionne comme une nécessité, il y a chez lui un aspect de provocation qui fait partie de ce qu'on pourrait appeler sa pédagogie" (3). Cette même remarque peut valoir aussi pour Ellul. Non pas qu'il s'agisse de rendre la réalité plus noire qu'elle ne l'est en réalité. Mais plutôt que le lecteur doit avoir une conscience nette des facteurs déterminants les évolutions de l'Histoire. La réalité est en mouvement, soumises à de multiples forces. Pour autant qu'on s'attache à ce mouvement, Marx et Ellul nous disent "voilà ce à quoi il faut d'abord faire attention, avant le reste ; voilà ce qui est décisif" (4). Cela explique l'insistance de Ellul à faire admettre que la Technique est plus importante à étudier que la politique ou l'économie.

A la contradiction des rapports sociaux entre capitalistes et prolétaires, Ellul substitue le développement massif des forces productives, qui se constituent en véritable "corps étranger" dans la société et le milieu naturel. Ceci est avant tout un constat et non une critique. "Le naturel n'a pas pour moi une valeur éminente et normative", écrit Ellul (5). Le système technicien est devenu le nouveau milieu de l'homme, qui se caractérise par l'abstraction (donc la simplification) et le contrôle. Sa complexité n'est pas celle des écosystèmes, ce que nous découvrons au fur et à mesure que nous les détruisons. Remplacer un phénomène naturel par une technique plus simple, pour pouvoir le rendre manipulable, conduit à rendre plus vulnérables les écosystèmes. "L'épuisement des ressources naturelles n'est pas le résultat d'une utilisation abusive des techniques mais essentiellement de la constitution de la technique comme nouveau milieu de l'homme" (6).

Par ailleurs, centrer l'attention sur le système technicien plutôt que sur des rapports sociaux ne signifie pas une volonté de décourager la lutte politique. Les marxistes qui ont fait ce reproche à Ellul se basaient sur le préjugé comme quoi la technique est neutre (elle a des conséquences négatives si elles est entre de mauvaises mains, par exemple celles des capitalistes). En fait, Marx affirme que cette théorie de la neutralité des techniques est née dans la période de l'industrialisation, au moment où les forces productives prenaient leur forme indifférente au commerce du travail vivant (7). Notre société n'est plus exactement une société capitaliste traversées par un conflit entre capitalistes et prolétariat. Elle est une société technicienne dans laquelle un système technicien s'est installé. La société technicienne n'est pas exactement ce système et il y a donc tensions et conflit. "Et de même que la machine provoque dans le milieu naturel des perturbations, des désordres et met en question le milieu écologique, de même le système technicien provoque désordres, irrationalités, incohérences dans la société, et met en question le milieu sociologique" (Cool. Les technocrates cherchent précisément à soumettre la réalité sociale au système technicien (qui deviendrait en cas une véritable mégamachine) (9).

Comprendre comment l'homme a été éliminé

Une erreur fréquente, souvent faites par les micro-sociologues des techniques pour justifier leur profession, est de faire croire que l'autonomie dont parle Ellul à propos du système technicien veut dire qu'il "marche tout seul". En réalité, la démarche de Ellul à ce propos peut se comprendre plus facilement à partir du travail de Marx sur l'économie de son temps. Quand celui-ci reprend les travaux des économistes classiques, fondateurs de la science économique, il prend acte que la réalité économique est correctement décrite par cette nouvelle science, tout en faisant abstraction du travail vivant. Cela signifie que la réalité économique a éliminé l'homme. La science économique a fait du travail une réalité abstraite, en tant que producteur de "richesses", n'importe lesquelles (ce que mesure le fameux PNB). Dans la société capitaliste, l'abstraction du travail est une vérité pratique, qui est à la base du travail de Marx consistant à dégager les principes d'une économie politique complétant celle des libéraux, qui ne s'interroge pas sur le pourquoi des lois économiques. Pour cela il faut comprendre comment l'homme a été éliminé et voir ce que sa réinsertion dans la théorie économique implique (10). En l'occurrence, cela permettra à Marx de construire sa théorie de la plus-value. Celle-ci montre que la valeur est créée par la force de travail de l'ouvrier, en tant qu'elle est vendue au patron contre une rémunération qui équivaut à l'entretien de cette force de travail. Dans la société capitaliste, la valeur (que les sciences économiques nomment richesse) est créée parce que l'ouvrier produit plus qu'il ne lui est strictement nécessaire de consommer, contraint qu'il est à vendre sa force de travail et à permettre au patron de l'utiliser sans ce sens.

Par conséquent, dire l'autonomie du système technicien n'est pas nier l'expérience humaine, mais présenter une réalité fondamentale qui existe par elle-même, en tant que préalable à cette expérience. "Je ne prétends donc pas fournir la réalité, mais un certain donné indispensable pour connaître cette réalité. Il n'y a en ces matières aucune réalité objective, indépendante de ce que vit l'homme, mais ce que vit cet homme ne se ramène pas à sa subjectivité. Il faut bien tenir compte des règles qui lui sont imposés, des obstacles qu'il rencontre, etc. (...) Ainsi, en décrivant le système, je n'exclus pas les initiatives et choix des individus, mais seulement la possibilité que tout s'y ramène. Je ne donne pas "ce qui se passe", "ce qui est" mais ce que l'homme va modifier, accélérer, perturber, etc." (11).

De même que Marx met en relation des réalités qui étaient présentées séparément par les économistes classiques (monnaie, production, ...), Ellul souhaite donc changer notre attitude à l'égard des objets techniques, qui sont habituellement traités de façon isolée par les spécialistes. Là encore, un contre-sens courant consiste à faire de Ellul un opposant aux techniques, un "technophobe". Comme Marx, l'analyse de Ellul porte sur les réalités de son temps. Ellul ne fait pas une philosophie des techniques qui seraient valable à toutes les époques. Faire de lui un technophobe, c'est très mal comprendre la conversion du regard que demande une lecture attentive de sa présentation du système technicien. La vraie question qu'il pose n'est pas de savoir évaluer positivement ou négativement telle technique, mais de percevoir un ensemble technique fait de relations entre plusieurs techniques, alors que le sens commun considère que nous avons affaire successivement à une voiture, à la comptabilité, à l'ordinateur, qui sont autant de moments séparés. Chaque secteur, du fait de la spécialisation, se développe indépendamment des autres... en apparence. Ce n'est qu'en faisant abstraction de ces relations entre techniques qu'il est permis de penser l'homme comme souverain, trônant au milieu de ses objets. Il y a comme un réflexe de panique, y compris chez les intellectuels, nous dit Ellul, qui commande de considérer les appareils, les méthodes, les objets, sans relation.

L'autonomie du système technicien se déclare à partir des jugements des techniciens de tout rang sur les nécessités de faire croître l'efficacité et l'intégration du système (12). Les techniciens étant imbus de l'idéologie technicienne, on peut en référer au système lui-même, clos sur lui-même pour connaître ses lois propres. Ceci est très proche de la théorie des champs de Bourdieu (bien que visiblement les deux auteurs semblent s'ignorer mutuellement). Tandis que pour Marx (et Bourdieu) le capitaliste est le capital fait homme, pour Ellul le technicien est la technique faite homme.

Une abstraction croissante

Le phénomène d'abstraction, essentiel pour comprendre le système technicien présenté par Ellul, est non moins essentiel dans la pensée de Marx sur le travail. A l'époque de Marx, celui-ci subit une évolution majeure puisque le produit du travail, comme le travail lui-même, devient une marchandise. Le produit du travail, quel qu'il soit, n'est plus destiné à être utilisé, mais avant tout à être vendu. Une telle abstraction du travail devient une vérité pratique, et non pas seulement un concept des économistes. A cela s'ajoute l'abstraction des besoins humains par l'argent, puisque le production de marchandises n'a pas pour but de satisfaire ces besoins, mais de faire déplacer l'argent (13).

Les évolutions ultérieures des forces productives ont confirmé ce mouvement d'abstraction, au sein duquel les mathématiques et l'informatique jouent un rôle essentiel. Le concept d'information est très proche de celui de l'argent. De même que l'argent joue le rôle d'un signifiant absolu, équivalent à toutes les "richesses" possibles, l'information est la forme d'un message transmis, détachée de son sens. La forme du message, l'information, est ce qu'il est possible de traiter abstraitement selon les règles de la logique des mathématiques, chose que sait faire un ordinateur avec une performance sans comparaison avec celle de l'homme. Le système technicien existe en tant que système par les relations d'informations (14). Ce faisant, nous ne marchons pas vers le socialisme, nous dit Ellul, mais en face d'un accroissement du système technicien. Il ne faut pas voir autrement la montée de l'économie des services, l'économie de l'information, dans les sociétés capitalistes développées. Tout ce qui joue le rôle de facteur de corrélation du système technicien, en permettant son accroissement, possède donc une valeur marchande. L'information devient donc une richesse.

Ce constat très actuel n'en signifie pas moins une aliénation toujours renouvelée, puisque la responsabilité des individus servant une telle progression ne peut que diminuer. "L'homme qui souffrait en régime capitaliste par les à-coups et l'insatisfaction spirituelle, qui souffre en régime communiste de la peur et de la contrainte, se trouve délivré par l'adaptation lorsque dans l'un ou l'autre de ces régimes le primat technique se révèle, car même les besoins spirituels de l'homme sont ici comblé partiellement du fait des propagandes, mais aussi parce que la technique exige de lui sa participation active." (15).

Le primat de la production sur la consommation

Marx montre l'unité du système économique (production, consommation, distribution, échange) qui repose en définitive sur la production (16). La présentation par Ellul du système technicien doit à cette conception, le système technicien étant le facteur commun d'un ensemble de phénomènes généralement décrits de façon séparés (consommation, industrie, bureaucratie, information). La consommation est donc appréhendée à partir des nécessités du système technicien. Ainsi, "les objets sont objets de notre mépris profond. Mais alors ? c'est qu'en réalité ces objets n'ont aucune espèce de valeur ni d'importance, ils ne sont là que comme produits du mécanisme technique. Ce qui caractérise cette société ce n'est pas l'objet c'est le moyen. Ce n'est pas l'envahissement par des objets mais la multiplication à l'infini des moyens." (17).

Deun

__



(1) Jacques Ellul, La pensée marxiste. Cours professé à l'Institut d'études politiques de Bordeaux de 1947 à 1979, La Table Ronde, 2003.
(2) La pensée marxiste, p. 227.
(3) La pensée marxiste, p. 242.
(4) On mesure alors l'écart entre le propos de Ellul sur le système technicien et les recherches micro-sociologiques sur l'usage des techniques. Ces recherches semblent avoir développé une capacité à entretenir le mystère de leurs objets de recherche, tout en répondant à une demande sociale de court terme concernant la connaissance détaillée des " pratiques " de tel ou tel segment de la population. Plus généralement, les sciences sociales ont ainsi renoncé au caractère prédictif normalement attaché aux théories scientifiques (prêtant le flan à la guerre médiatique entre sciences " dures " et sciences humaines), et s'en contentent très bien. On pourrait en dire autant des techniques marketing, qui elles par contre doivent faire avec l'instabilité des marchés, qui est une réalité.
(5) Le système technicien, p. 58.
(6) Le système technicien, p. 56.
(7) Le système technicien, p. 161.
(8 ) Le système technicien, p. 30.
(9) L'intention des techniciens peut être relayée par d'autres groupes sociaux, comme ceux qu'Ellul appelle les " Utopistes ", de par leurs promesses de liberté totale et de suppression du pouvoir politique. (p. 31).
(10) Le système technicien, p. 97. La pensée marxiste, pp. 108-119.
(11) Le système technicien, p. 98.
(12) Le système technicien, p. 134.
(13) La pensée marxiste, p. 227
(14) Le système technicien, p. 102.
(15) La technique ou l'enjeu du siècle, Economica, 1960, p. 208.
(16) La pensée marxiste, p. 120.
(17) Le système technicien, p. 55.
Back to top
View user's profile Send private message
ktche



Joined: 15 Jun 2004
Posts: 1383

PostPosted: 02 Aug 2005 13:52    Post subject: Reply with quote

Je me réjouis de voir que Marx revient parmi les penseurs reconnus comme nécessaire à une comprehension de notre monde (et de celui à venir)

Ce sont de saines lectures de vacances (quand y'a plus de Da Vinci Code à la maison de la presse de Ploumalec M. Green)
Back to top
View user's profile Send private message
bug-in



Joined: 13 Mar 2003
Posts: 4057
Location: prox. Montpellier

PostPosted: 02 Aug 2005 14:25    Post subject: Reply with quote

et zou... -> http://www.geocities.com/nemesisite/technophobie.1.html.htm
Back to top
View user's profile Send private message
Deun



Joined: 14 Mar 2005
Posts: 1536
Location: Colombes(92)

PostPosted: 02 Aug 2005 15:46    Post subject: Reply with quote

Merci bug-in; j'étais justement tombé sur cette critique de Ellul avant mes vacances, et c'est ça qui m'avait motivé à comprendre les liens entre Marx et Ellul. Faut que je lise ça d'un peu plus près maintenant...
Back to top
View user's profile Send private message
Deun



Joined: 14 Mar 2005
Posts: 1536
Location: Colombes(92)

PostPosted: 02 Aug 2005 16:38    Post subject: Reply with quote

Je comprends pas ce passage :

Quote:
Le capitaliste, depuis toujours, est ce masque faussement individuel pour une simple et abstraite fonction sociale ; ce personne désincarné qui a totalement abdiqué, et consenti à se soumettre sans restriction à une loi qu’il ne supporte qu’en voulant aussi l’imposer à tous les autres, cet esclave de l’économie qui préconise son esclavage et prétend la transmuer en pouvoir : ce nul qui ne se supporte qu’en se vengeant sur l’humanité entière. Quelle est sa jouissance lorsqu’il voit des centaines de milliers de débiles se masturber sur des jeux vidéo qui lui donnent raison ! Les voici assujettis à la même loi que lui, mais devenue mille fois plus inepte et plus ridicule. Et pour bien faire, cet instrument d’abrutissement par lequel il se venge, il le leur vend ! Comment toute cette racaille qui achète de la machine pourrait-elle encore discuter la méga-machine qu’est devenue le capital ? Le plaisir du consommateur et celui de l’entrepreneur se rejoignent ainsi dans la consolidation subjective d’une nécessité impersonnelle, selon laquelle le capital ne doit le prolongement de sa domination qu’à la généralisation de la technique et de sa logique.


Sur la suite, où l'auteur s'en prend violemment à Ellul, j'ai pour l'instant survolé et déjà trouvé plusieurs contresens (rapprochement de Ellul du postmodernisme, de Heidegger, confusion entre technique et système technicien, etc) qui m'incite à penser qu'il ne parle de la pensée d'Ellul mais d'autre chose...
Back to top
View user's profile Send private message
Deun



Joined: 14 Mar 2005
Posts: 1536
Location: Colombes(92)

PostPosted: 03 Aug 2005 4:53    Post subject: Reply with quote

ktche wrote:
Je me réjouis de voir que Marx revient parmi les penseurs reconnus comme nécessaire à une comprehension de notre monde (et de celui à venir)

Ce sont de saines lectures de vacances (quand y'a plus de Da Vinci Code à la maison de la presse de Ploumalec M. Green)


En même temps il faut vraiment lire "le système technicien" de Ellul ! C'est vraiment très riche, avec pas mal de recoins à explorer, beaucoup plus clair et précis que Illich par exemple, avec quasiment pas de jargon. Il est clair que la pensée de Ellul sur le système technicien n'a pas du tout été exploitée, qu'il y a à défricher.

La pensée de Marx c'est moins simple de savoir quoi en faire. D'abord comment faire abstraction des usages qui en ont été faits? Est-ce que pour autant, en un siècle, le travail a cessé d'être une marchandise? Ellul permet à mon avis de comprendre pourquoi, tout en ayant eu la volonté de ne pas constituer de doctrine, justement en réaction à Marx. Ca le fait passer pour pessimiste, mais c'est vraiment déplacé parce que justement Ellul ne promet rien.

L'évolution du capitalisme me paraît s'être faite et se faire sur des nécessités techniques avant tout, et non sur un projet conscient et maîtrisé d'un rapport social orchestré par une classe capitaliste. Peut-être que certains anticipent mieux que d'autres ces nécessités, et en tirent profit. Mais dire ça c'est pour Ellul tourner autour du pot ! L'important c'est que le système technicien croît, devient de plus en plus intégré, ne sait pas se corriger (il ne sait que croître), et qu'il n'y a pas de raison que ça s'arrête. Que l'économie administrée comme en URSS ait disparu au profit de l'économie capitaliste de marché, cela vaut en tant que nécessité interne du système technicien et non en tant que puissance intrinsèque lié au "capital" ou de la "manchandise". Si aujourd'hui, la propriété des choses devient moins important que l'accès, c'est une nécessité afin que continue à croître le système technicien, et même si c'est en définitive portée par une génération nouvelle de capitalistes-technicien...

Le gros problème de Marx c'est de ne pas interroger les techniques, et donc son idéologie du progrès qui bien-sûr va avec.

L'erreur fondamentale, et répandue absolument partout, est de faire des techniques un bien commun de l'humanité. C'est totalement fou et en désaccord avec la réalité à n'importe quel moment, mais pourtant c'est réellement ça qui sous-tend l'idéologie du progrès et la croissance du système technicien. On va accepter la croissance pour cette raison invraisemblable de liberté de l'homme, toujours reportée, en face des techniques.

Pour faire ça, il faut en permanence falsifier l'histoire, notamment celle du 19ème... les artisans, petits propriétaires et travailleurs indépendants n'avaient pas attendu Marx pour se rendre compte que l'industrialisation cassaient leur métier, et qu'il fallait donc fort logiquement s'opposer au salariat. Ce sont eux, et non pas la classe ouvrière tout juste naissante, qui portaient le mouvement syndical (que Marx pensait nuisible en passant). Une fois ces petits producteurs disparus, la salariat était installé pour de bon, ce qui est capital pour la croissance sans limites.

Aujourd'hui, dans une société salariale, et maintenant que les prévisions de Marx au 19ème se sont avérées justes, à quoi peut servir Marx au 20/21ème? A comprendre Ellul Clin d'oeil ...
Back to top
View user's profile Send private message
Deun



Joined: 14 Mar 2005
Posts: 1536
Location: Colombes(92)

PostPosted: 03 Aug 2005 16:39    Post subject: texte qui tue de Pascal Robert Reply with quote

Pascal Robert, auteur peu connu, est à mon avis le seul chercheur français pertinent sur l'informatique actuellement pour une perspective critique.


Ce texte est à lire absolument :

Pascal Robert, "Entre critique et modélisation, pour une « nouvelle posture critique » face à l’informatisation.", 13° colloque de CREIS/Terminal,
Société de l’information, Société du contrôle ?
Evolutions de la critique de l’informatisation
, Paris, 2004

http://www.creis.sgdg.org/colloques%20creis/2004/Robert.htm

Ce passage tiré de ce texte justifie pleinement les intuitions de Ellul sur ce que j'appelle juste au dessus les "nécessités techniques", en allant un cran plus loin dans l'explication sociologique (qui manque à mon sens des livres de Ellul, et qui du coup prête le flan à la critique marxiste orthodoxe) :


Quote:

Ce qui engage dans un mouvement que j’appelle le « processus de gestionnarisation ». Un mouvement qui suscite une requalification de l’identification de tout problème en problème de technique de gestion et toute réponse en mode gestionnaire-informatique de résolution de problème. Un tel procès repose sur une opération fondamentale qui est celle de l’équivalence entre gestion et informatique en ce sens que tout problème de gestion peut toujours être exprimé comme un problème de gestion de l’information et ouvre ainsi sur son informatisation potentielle, et que toute informatisation ouvre sur la possibilité de lire et le problème et sa résolution comme un problème d’optimisation de la gestion de l’information et donc fondamentalement comme un problème de gestion. La mise en équivalence n’a rien d’obligatoire, mais sa possibilité est toujours ouverte. Le déploiement d’une véritable « logistique informationnelle »[11] fondée sur de lourds macro-systèmes techniques[12] finement reliés désormais au monde domestique, n’accroît-elle pas la probabilité qu’il se trouve au moins un acteur pour tenter de l’actualiser ? L’informatique conviviale et réseautique, en haussant considérablement le niveau technique moyen de la population, en l’habituant à « penser informatique » n’accroît-elle pas d’autant la probabilité qu’une telle actualisation puisse être effectivement mise en œuvre ?


La phrase en gras résume tout. En gros les individus ne feraient qu'actualiser des potentialités techniques, la société entière étant -jusqu'à la saturation- préparées à les accepter comme naturelles... Faudra revenir là-dessus.

Toutes les notions de Pascal Robert développées dans son article, "formatage généralisé", "impensé informatique", etc découlent très directement des intuitions de Ellul sur l'autonomie du système technicien, et le rôle de l'informatique dans la constitution de ce système. Déroulés concrètements, de telles explications ont directement à voir avec l'histoire sociale récente, le déclin du mouvement ouvrier, les délocalisations des emplois industriels, l'intensification et la déqualification du travail, bref un durcissement de la contrainte capitaliste depuis 30 ans.

Le plus étonnant est le nombre de chercheurs actuellement complètement intoxiqués par l'idéologie du libre (du logiciel libre) et qui ne font absolument pas un travail honnête sur l'informatisation... Ce qui est une autre confirmation ce qu'écrivait Ellul il y a 30 ans dans le "système technicien", à savoir que les gens et surtout les experts disent n'importe quoi sur la technique Très content
Back to top
View user's profile Send private message
Deun



Joined: 14 Mar 2005
Posts: 1536
Location: Colombes(92)

PostPosted: 06 Aug 2005 15:29    Post subject: Reply with quote

La version définitive du texte, avec un nouveau titre, est proposée en publication sur le site...
Back to top
View user's profile Send private message
Kobayashi



Joined: 08 Apr 2004
Posts: 1885

PostPosted: 25 Aug 2005 18:22    Post subject: Reply with quote

Salut ! (de retour !) Ba.. cela faisait un moment que je voulais réagir à l'excellentissime titre de la version définitve de l'article de Deun : l'élimination de l'humain !

En fait derrière tout les clichés - produits et entretenus par les différents marxismes - que l'on peut avoir sur l'oeuvre de Marx, se profile une thèse décisive et centrale de Marx, qui constitue le seul apport de Marx.

Cet apport ce n'est même pas les critiques internes qu'il fait à l'Economie politique (entendre, la science économique) ou encore son analyse du capitalisme, NON !

L'apport de Marx est une ontologie nouvelle qui apparait à travers une critique radicale du langage (dans ses termes de l'idéologie, mais il ne faut surtout pas comprendre là l'idéologie du capitalisme, c'est toute idéologie dont il s'agit). Pour Marx, la réalité réelle, la seule vérité est celle du VIVANT. C'est tout ! voilà résumer le fondement même de la pensée de Marx. Plus rien n'importe ! Tout ce qu'il peut raconter après, toutes les théories - pertinentes ou fumeuses - qu'il déblattère, ont leur propre fondement ontologique dans cette affirmation principielle.

Explication... Ce qui est " vivant ", c'est la subjectivité radicale au sein de la praxis de l'homme : c'est-à-dire... Quand on exécute une tâche (on se lève par exemple et on va se chercher une bière dans le frigo...), ce que la science appelerait un " mouvement objectif ", n'est autre qu'une praxis subjective. L'individu que nous sommes ne peut pour Marx être défini par la pensée ou la conscience, structure de l'objectivité. Pour Marx, l'individu qui crée l'économie ne s'est pas créé lui-même, l'homme est naturé et non naturant (chose auxquels les marxistes non jamais rien compris), c'est-à-dire : l'homme est immergé dans la vie, submergé par ses besoins, l'homme participe sans qu'il l'ait voulu, à l'engendrement initerrompu du vivant qui fuse à travers lui. La vie travaille (l'utilisation ici du terme de travail est capital pour après comprendre ce que Marx appelle travail et valeur) sans cesse de façon pulsionnelle, subjective, sans distance vis-à-vis de soi, dans un écrasement pathétique de Soi à Soi, à transformer son malaise (faim, froid, douleur...) en auto-accroissement d'elle-même en soi (dépassement de soi, bien-être, satisfaction, débordement de joie, quand la vie est gorgée d'elle-même...). Point barre ! Marx c'est fini, y'a plus rien à voir !

A part que toute l'analyse du capitalisme faite par Marx vient de la reconnaissance du fondement ontologique absolu dans ce Vivant. Voilà pourquoi la critique de Marx est si virulente, c'est parce qu'elle est bâti sur cette affirmation ontologique inouïe.

Maintenant, Marx n'a plus qu'à facilement dégager une théorie du travail puis une théorie de la valeur.

Théorie du travail : Pour Marx ce que nous appelons le monde n'est que l'effet de cette praxis subjective qui le transforme. L'univers économique est coextensif à l'histoire de cette formidable transformation. Il repose en effet sur la " force de travail " des individus qui produisent plus qu'ils ne consomment. Or, ce travail n'est pas mesurable, calculable, il est inobjectivable en raison de l'effort subjectif diversement vécu par les Vivants. Si travail il existe, il n'existe qu'un travail subjectif . Le drame qu'est le capitalisme, c'est que pour échanger les produits de ce travail subjectif, il a fallu inventer des équivalents objectifs abstraits prétendant le mesurer. L'argent, valeur d'échange à l'état pur, prétend alors représenter - grâce à ces équivalents objectifs abstraits -, le travail subjectif : un bluff ontologique où le langage (le mot) l'emporte sur la chose. Or pour Marx la réalité économique est immatérielle : elle n'est ni celle de l'individu ni celle de l'univers matériel (encore quelquechose dont les marxismes n'ont strictement rien compris).

La valeur que créée le travail subjectif n'est pas quantifiable, elle est subjective. La détermination de la valeur du travail subjectif est très difficile : comment dire " l'éprouver " ? comment narrer le pathos ?

L'individu crée plus de valeur d'usage qu'il n'en a pour lui même (voilà déjà un fondement du paradigme de la croissance et de son idéologie : sur ce point d'ailleurs on voit bien que nous autres décroissants nous ne devons pas dénoncer seulement l'idéologie de la croissance, mais reconnaître à travers l'oeuvre de Marx, le fondement ontologique même de la croissance). C'est-à-dire qu'il y a un " surtravail " individuel (créateur de plus-value) dans le capitalisme, à cause de la substitution ontologique qu'il institue, passant du rapport entre valeur d'usage/ travail subjectif en un rapport valeur d'échange / travail idéologique. Grâce à cette rupture ontologique et historique (que Marx situe lors de la mutation des agriculteurs à l'ère industrielle en Angleterre - mais ce genre de datation me semble suspect) ce n'est plus la valeur d'usage (ce dont la vie a besoin) qui est le moteur du système mais l'accroissement du capital, c'est-à-dire qu'un écart s'est créé entre ce dont la vie a besoin et ce qu'elle peut produire. Bref la vie des individus ne sert plus à faire vivre la vie, mais à produire de l'argent. Marx dit alors que le Capital est tel un vampire pompant le sang des Vivants, pour produire de l'argent comme un poirier produit des poires. Le travail n'est plus dès lors la praxis d'un travail subjectif où la vie travaille à transformer, dans un écrasement pathétique de soi à soi, son propre malaise en un auto-accroissement d'elle-même en elle-même. Désormais le travail n'est plus qu'une simple détermination économique dans le système, il n'en est plus le moteur. Alors que la production visant la satisfaction des besoins est limitée (valeur d'usage), l'élimination de la vie par des idéalités, permet la production illimitée de l'argent (valeur d'échange). Le procés réel de l'économie de la vie est désormais démis de sa finalité vitalité, pour la recherche d'un développement infini de la production. Le procès actuel de l'économie repose sur du vide !

Marx, Michel Henry et la technique :

Je quitte Marx pour Michel Henry, car Marx à son époque n'a pas vu les effets de la mutation technique sur le capitalisme, et c'est normal. Mais à l'image de J. Ellul qui s'inspire de Marx pour élaborer son analyse de la technique comme tu nous le montres Deun dans ton article, Henry fait lui aussi partir son analyse de la technique de l'oeuvre de Marx. Que dit Henry (rapidement) :

La technique sert dans le nouveau procès de l'économie (le capitalisme) à augmenter la productivité pour accroitre la plus-value. Or la technique ne fait pas que remplacer le travail subjectif par des idéalités comme le fait le capitalisme (car dans le capitalisme même si celui-ci croit représenter le travail subjectif par des idéalités, il n'y arrive pas, car la vie est toujours là, elle n'est pas éliminée : c'est d'ailleurs le fondement ontologique de ce que Marx appelle d'ailleurs la contradiction du capitalisme. Cette contradiction entre la vie et son idéalité, génère donc ce que nous appelons aujourd'hui les " conflits sociaux "). Bon en effet, la technique va bien plus loin que le capitalisme car elle ne fait pas que nier le travail subjectif elle l'élimine carrément en le remplaçant par des automates. Dans la technique, l'action n'est plus le produit d'un sujet, d'une subjectivité, elle est le fonctionnement objectif d'une machine.

Mais ce que ne comprend même pas le capitalisme, c'est la technique enraye son propre procès économique actuel. En effet, l'élimination du travail vivant et non plus sa simple négation, entraine l'incapacité même à produire de la valeur d'échange. Valeur d'échange (idéalité du travail subjectif), rappellons le, qui était une prétention à objectiver le travail subjectif. La valeur d'échange gardait donc un fondement minime dans la réalité du travail subjectif, même si la tension instituée entre la Vie et l'idéalité était et est encore, une source de conflits.

Dans la mutation technique du procès de l'économie (capitalisme), le nouveau procès repose désormais sur du vide, M. Henry dit, sur de la mort ! Alors que le capitalisme avait encore un pied dans la vie !

Henry alors, comme Marx analysait la contradiction du capitalisme, analyse la contradiction du nouveau procès de l'économie engendrée par la technique : Il y a pléthore de biens (produit donc par la technique sans l'homme) et pas d'argent (puisque la technique détruit la possibilité même de la valeur d'échange puisqu'elle élimine carrément le travail subjectif) pour en acheter !

Avec la technique, véritable empire de la mort, le capitalisme se donne lui-même la mort ! Le techno-capitalisme qui a perdu sa référence ontologique à la vie, entre dès lors dans une crise permanente... Quand le procès de production sera devenu purement technique, il n'y aura ni travailleurs, ni salaires, ni hommes... La terre ne sera même plus recouverte d'un blanc manteau de magasins (la décroissance ne serviva plus à rien, puisque l'on ne pourra même plus consommer !). Ici, là-bas comme ailleurs, partout l'empire de la mort qu'est la technique nous enveloppera...

Pour retrouver les passages de M. Henry sur la technique voir deux chapitres dans son ouvrage paru en 1987, La Barbarie :

- " La science jugée au critère de l'art ".
- " La science seule : la technique ".
- il faut aussi le chapitre " L'empire de la mort : l'univers technico-économique " dans Du Communisme au Capitalisme : théorie d'une catastrophe, que M. Henry écrit en 1991 au moment de la chute de l'Empire soviétique. Rappelons que pour Henry l'élimination de fait de l'individu vivnt dans le système techno-capitaliste rejoint la négation théorique de cet individu dans les marxismes et régimes marxistes.
Back to top
View user's profile Send private message
Display posts from previous:   
This forum is locked: you cannot post, reply to, or edit topics.   This topic is locked: you cannot edit posts or make replies.    forum.decroissance.info » Forum Index -> Science - technique - energie - ressources All times are GMT + 1 Hour
Page 1 of 1

 
Jump to:  
You can post new topics in this forum
You can reply to topics in this forum
You cannot edit your posts in this forum
You cannot delete your posts in this forum
You cannot vote in polls in this forum


Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB Group