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Ne resterait-il qu’un seul technicien...

 
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Deun



Joined: 14 Mar 2005
Posts: 1536
Location: Colombes(92)

PostPosted: 14 Jan 2006 18:01    Post subject: Ne resterait-il qu’un seul technicien... Reply with quote

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Ne resterait-il qu’un seul technicien... il serait le meilleur dans son domaine

Dans les débats autour de la décroissance, on parle souvent d’autonomie comme horizon souhaitable concernant la personne. L’hétéronomie, au contraire, est propre à la société industrielle et à son inertie. L’action hétéronome est déterminée par des nécessités extérieures à la volonté de son auteur. A l’inverse, l’action autonome est une action qui est à elle-même sa propre fin, et elle est appréciée comme telle par son auteur qui peut en décider. On parle alors d’épanouissement de la personne, pour signifier qu’elle se reconnaît elle-même dans ce qu’elle fait.

Mais cette distinction entre hétéronomie et autonomie ne me paraît pas très pertinente dans la société actuelle.

Elle ne permet pas de comprendre comment les personnes peuvent s’investir personnellement pour faire croître le système technicien (donc, en d’autres termes, faire croître la sphère de l’hétéronomie). Pour défendre quand même l’autonomie comme projet politique, on ne peut pas s’en sortir en distinguant la vraie autonomie (sans dire ce que c’est) et la fausse, celle que tend à construire le management dans les organisations de travail. En pratique, pour critiquer la fausse autonomie, il faut postuler une fausse conscience chez la personne concernée, qui l’empêche de reconnaître sa propre aliénation. Evidemment ce genre de critique peut se retourner contre son auteur. Pire, elle est à terme « récupérée » afin d’enrichir la panoplie managériale dans sa recherche constante de mobilisation au travail.

En effet, il faut comprendre que c’est très « amusant » de chercher à accroître l’efficacité, et donc la sphère de l’hétéronomie. La technique devient alors une fin en soi, valant pour elle-même... ce qui est très exactement la définition de l’autonomie. L’efficacité locale s’accroît, et avec elle le système technicien, car l’activité du technicien est autodéterminée. En fait elle fait corps avec le système technicien ; le technicien est un morceau du système technicien fait homme. Elle est à elle-même sa propre justification. Sa morale est l’absence de morale, mais ça n’a rien d’horrible ou de spécialement inhumain. Car cette absence est une morale qui est pleinement symbolisée dans l’exhibition de la performance de l’outil, comme réactualisation permanente de l’efficace. Et cela par la compétition, qui elle aussi est une construction très économe en techniques proprement dites, qui permet la mesure, explicite la performance aux yeux d’autrui dans la mise à l’épreuve. Améliorer une technique, comme morceau de système technicien, ne vaudrait pas une heure de peine sans cette mise en forme de la performance, qui implique de séparer symboliquement la technique du système technicien. De lui donner une forme humaine et anhistorique, ce qui est toujours un rassurant spectacle.

Tout cela est de l’autonomie. Le prestige accordé aux technologies de l’information et de la communication (TIC) ne peut être ignoré, même il est associé à l’œuvre d’une minorité active, mais pleinement autonome, de techniciens-entrepreneurs. Rien de plus excitant que de se rendre auteur d’un morceau de système technicien, mais aussi et par là-même, de rendre ce morceau maîtrisable par les autres.

Car que fait le technicien face à l’autonomie du système technicien ? Il cherche à la surmonter, à la dominer, en divisant les problèmes pour mieux les résoudre un à un. Rien de bien original, certes, sauf à prendre le mesure de la finalité de cette maîtrise elle-même, tant recherchée. Le technicien bascule dans un état où il refuse catégoriquement l’hétéronomie du travail et vise ainsi à se rendre entrepreneur, innovant, motivé à préserver le récit de la domination de la machine par l’homme. En resterait-il un seul, ce serait lui, qui réaliserait effectivement cette domination et à qui on accorderait très officiellement cette réputation. Aussi, le crédit accordé au technicien, son prestige et sa valeur parmi ses pairs et dans la société industrielle, est fonction de la pleine réalisation de son autonomie... et de l’échec des autres à réaliser à l’identique cette autonomie. La modestie affichée du vainqueur signe cette réactualisation permanente du mythe de la performance individuelle et locale. Quelqu’un qui maîtrise un bout de système technicien ne peut qu’en être récompensé et profondément détendu, optimiste, face au monde qui l’entoure. La fonction sociale d’une telle modestie est essentielle : permettre de repousser l’autonomie du système technicien hors du regard et des préoccupation politiques officielles.

Bref, l’autonomie que je décris ici, celle qui est le produit du système technicien et fait corps avec lui, tient en une négociation personnelle, intime avec le système technicien où celui-ci est symboliquement rendu à l’état de décor d’où se détache une technique isolée et performante. Elle préserve le capitalisme, c’est entendu, qui fonctionne directement grâce à de tels gains d’efficacité locale. Mais surtout, elle fonctionne symboliquement. La technique n’y est jamais technique, pure nécessité. Il n’y a pas de raison d’en limiter l’efficacité tant qu’un homme, ne serait-ce qu’un seul, possède la possibilité d’en exhiber socialement la maîtrise. Le profit n’est pas la moindre exhibition de maîtrise, et il n’est pas forcément strictement monétaire. Certains récits faits des activités du technicien-entrepreneur font de lui un chaman, capable de rêver au-dessus de la terrible hétéronomie face à laquelle se trouve la société dans son ensemble, et de faire croire à ce rêve. On aurait tord de s’en priver. Les technologies nous font rêver car, en fin de compte, elles mettent entre les mains du simple consommateur en échange de quelque argent, une puissance qui se doit d’être démesurée (la publicité ne fait que jouer là-dessus). Une puissance qui fait s’envoler son détenteur au-dessus des pesanteurs sociales et techniques, inextricablement mêlées en un système technicien insécable par nature, mais rarement représenté.

Je ne crois pas que notre société ait actuellement la possibilité de résister à cette exhibition de magie et de performance. Mais ce sont précisément cette possibilité que le mouvement pour la décroissance cherche à créer et à rendre désirable. Car tant qu’il est possible de construire socialement une virtuosité technique, pur et viril spectacle rendant invisible le travail en coulisse, le système technicien ne pourra pas être un objet politique. J’entends par là, cette réalité, un peu catastrophique mais commune à tous, à laquelle on croît et qui est digne d’être questionnée. Formulé ainsi, le rêve d’autonomie est donc assez contradictoire avec le projet politique d’une société lucide face à ses propres règles, et à une sphère de la nécessité dont les contours seraient objet de débat où chacun a quelque chose à dire.

La décroissance ne signe pas un refus de la technique, ni de l’efficacité, mais bien plutôt d’une autonomie qui vaudrait par elle-même en tant que performance, et à laquelle il faudrait systématiquement se soumettre. Parce qu’elle mesurerait le degré de civilisation auquel on serait parvenu, une avant-garde de l’humanité que le reste du monde « n’a qu’à » s’efforcer de rejoindre. On a vu ici le coût de cette performance, rendu invisible par la performance elle-même et auquel on ne veut pas croire d’emblée. Affirmer que le « Progrès » est un jeu à somme nulle, dont nous feignons en permanence d’ignorer les contreparties négatives, reste encore quelque peu indécent dans une société industrielle. Le principal souci y est d’occuper les personnes, en créant des jeux sociaux où l’on joue pour de vrai, c’est-à-dire en entretenant et en postulant la rareté. Mais il est sans doute assez simple, politiquement, d’engager chacun sur le débat sur la décroissance, en délimitant en commun la sphère mouvante de la nécessité, et en empêchant la raréfaction du nécessaire.
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