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L'article " La Technique " de Cornélius Castoriadi

 
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Kobayashi



Joined: 08 Apr 2004
Posts: 1885

PostPosted: 21 Aug 2006 19:43    Post subject: L'article " La Technique " de Cornélius Castoriadi Reply with quote

Ivani m'a passé l'article " La technique " que Castoriadis a écrit pour l'Encyclopédie Universalis.

Je le mets là. C'est un peu énorme quand même...

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La Technique

À l'idée grecque de l'homme, zoon logon echon - vivant possédant le logos, le
parler-penser - les modernes ont juxtaposé, et même opposé, l'idée de l'Homo
faber, l'homme défini par la fabrication d'instruments, donc la possession
d'outils. Les documents anthropologiques ont paru, un temps, leur donner raison,
mais ce n'était qu'apparence : les galets éclatés se conservent, tandis que
seules des inférences indirectes sont possibles sur la parole avant l'écriture.
Les progrès de l'anthropologie permettent aujourd'hui de relativiser
considérablement cette opposition (ce qui ne veut pas pour autant dire que les
énigmes de l'hominisation soient résolues). Certes, le cortex des singes
supérieurs montre que chez eux « articulation et gesticulation sont équipées de
manière infra-humaine », mais « les possibilités physiques d'organiser les sons
et les gestes existent déjà dès les premiers anthropiens connus ». « L'homme
fabrique des outils concrets et des symboles [...], les uns et les autres
recourant dans le cerveau au même équipement fondamental [...]. Le langage et
l'outil [...] sont l'expression de la même propriété de l'homme. » Ce qu'André
Leroi-Gourhan (Le Geste et la parole, t. I) considère ainsi comme pratiquement
certain à partir des données matérielles se rencontre avec ce que la réflexion
philosophique sur la technique et le langage pourrait constater. Dans les deux
cas, le même dégagement par rapport à l'immédiat est en jeu ; dans les deux cas
émergent une temporalité et un ordre sui generis qui se superposent à la
temporalité et à l'ordre naturels et en inversent les signes ; dans les deux
cas, on a, pour parler comme Marx, une extériorisation ou « objectivation » de
l'homme, qui reste inintelligible si on la coupe d'une intériorité pourtant
elle-même inaccessible ; outil et parole doublent immédiatement leur existence
empirique, de fait, par un eidos universel (ils ne sont outil ou parole que
comme instances concrètes de cet outil, de ces mots) ; enfin, pour les deux, il
y a la réalité et l'apparence de leur maîtrise par l'individu utilisateur,
l'apparence et la réalité de leur maîtrise sur l'individu auquel ils préexistent
et qui, sans eux, ne serait pas.
Mais, depuis bien des lustres, la question de la technique a cessé d'être simple
objet de recherche scientifique ou de réflexion philosophique pour devenir
source d'une préoccupation qui va grandissant. Résultat évident de l'énorme
impact de la technologie contemporaine sur l'homme concret (à la fois comme
producteur et comme consommateur), sur la nature (effets écologiques alarmants),
sur la société et son organisation (idéologie technocratique, cauchemar ou rêve
paradisiaque d'une société cybernétisée), cette préoccupation reste massivement
marquée, au niveau sociologique, d'une duplicité profonde. L'émerveillement
devant les artefacts, la facilité avec laquelle le commun des mortels comme les
« prix Nobel » se laissent emprisonner dans de nouvelles mythologies (les «
machines qui pensent » - ou « la pensée comme machine ») accompagnent, souvent
chez les mêmes, une clameur qui monte contre la technique rendue soudain
responsable de tous les maux de l'humanité. La même duplicité se manifeste sur
le plan socio-politique, lorsque la « technicité » sert de paravent au pouvoir
réel, et que l'on maudit les « technocrates » auxquels on serait pourtant prêt à
confier la solution de tous les problèmes. Ici s'exprime simplement l'incapacité
de la société de faire face à son problème politique. Mais il n'en va pas
autrement de l'attitude globale à l'égard de la technique : la plupart du temps,
l'opinion contemporaine, courante ou savante, reste empêtrée dans l'antithèse de
la technique comme pur instrument de l'homme (peut-être mal utilisé
actuellement) et de la technique comme facteur autonome, fatalité ou « destin »
(bénéfique ou maléfique). Par là, la pensée continue son rôle idéologique :
fournir à la société le moyen de ne pas penser son problème véritable, et
d'esquiver la responsabilité devant ses créations.
Il a paru préférable, dans la prolifération actuelle d'une littérature aisément
accessible sur le sujet, de se concentrer ici sur quelques thèmes nodaux,
pouvant fournir des points de repère à la réflexion sur une réalité coextensive
à l'histoire humaine.


1. Le sens de la technique


La « technè » grecque

Technique, du grec technè, remonte à un verbe très ancien teuchô (uniquement
mais innombrablement attesté par les poètes, radical t(e)uch-, indo-européen *
th(e)uch-), dont le sens central chez Homère est « fabriquer », « produire », «
construire » ; teuchos, « outil », « instrument », est aussi l'instrument par
excellence : les armes. Déjà chez Homère s'accomplit le passage de ce sens à
celui de causer, faire, être, amener à l'existence, souvent détaché de l'idée de
fabrication matérielle, mais jamais de celle de l'acte approprié et efficace ;
le dérivé tuktos, « bien construit », « bien fabriqué », en vient à signifier
achevé, fini, complété ; tektôn, au départ le charpentier, est aussi chez Homère
l'artisan ou l'ouvrier en général, et ultérieurement le maître dans une
occupation donnée, finalement le bon constructeur, producteur ou auteur. Technè,
« production » ou « fabrication matérielle », devient rapidement la production
ou le faire efficace, adéquat en général (non nécessairement relié à un produit
matériel), la manière de faire corrélative à une telle production, la faculté
qui la permet, le savoir-faire productif relatif à une occupation et (à partir
d'Hérodote, de Pindare et des tragiques), le savoir-faire en général, donc la
méthode, manière, façon de faire efficace. Le terme arrive ainsi à être utilisé
(fréquemment chez Platon) comme quasi-synonyme du savoir rigoureux et fondé, de
l'épistèmè. Dans la période classique, il est connoté par les oppositions
technè-paideia (occupation professionnelle lucrative opposée à l'apprendre
désintéressé), technè-tuchè (causation par un faire efficace car conscient,
s'opposant à un effet du hasard), enfin technè-physis (cf. infra). Les stoïciens
définiront la technè comme hexis hodopoiètiké, « habitus créateur de chemin ».
Parallèlement à ce dégagement, que les documents font apparaître immédiat, du
sens du savoir-faire approprié et efficace à partir d'un sens de fabrication, il
importe de constater le dégagement, infiniment plus lent et incertain jusqu'à la
fin, à partir du « fabriquer » matériel, du concept de création (poièsis) auquel
finalement Aristote amarrera la techné. Des deux sens initiaux du verbe poieô
(to make et to do), seul le premier (donc : produire, construire, fabriquer)
existe chez Homère et presque comme synonyme parfait de teuchô. Le troisième :
créer, ne surgira qu'à l'époque classique. À ses débuts, la pensée grecque ne
peut prendre en considération le ex nihilo (incapacité en laquelle la rejoindra
en fait toute la philosophie jusqu'à nos jours). Ce qui fait exister autre chose
que ce qui déjà était, ou bien est physis (et donc l'autre chose n'est pas
vraiment autre), ou bien est technè, mais la technè procède toujours à partir de
ce qui est déjà là, elle est assemblage, ajustement réciproque, transformation
appropriée des matériaux. Homère ne dit pas de Zeus qu'il fait être un orage de
pluie et de grêle, mais qu'il le t{uhei (Iliade), il le fabrique, le produit,
l'assemble. Les dieux sont dans la technè, ils en sont les possesseurs initiaux
(Eschyle, Prométhée, v. 506 : toutes les technai viennent aux mortels de
Prométhée). Optique qui restera dominante jusque dans le Timée, dont le dieu
construit le monde à partir d'éléments préexistants de tous ordres qu'il
assemble, mélange, transforme, ajuste les uns aux autres à la lumière de son
savoir, en véritable technitès-démiurge au sens classique du terme, ce qu'on
appelle aujourd'hui « artisan ».

La « technè » et la « poièsis » chez Platon

C'est pourtant Platon qui donnera le premier la pleine détermination de la
poièsis : « Cause qui, quelle que soit la chose considérée, fait passer celle-ci
du non-être à l'être » (Banquet, 205 b), de sorte que « les travaux qui
dépendent d'une technè, quelle qu'elle soit, sont des poièsis et leurs
producteurs sont tous les poètes (créateurs) ». Ce que Platon aura ainsi, une
fois de plus, semé en passant sera repris et explicité par Aristote : la technè
est une hexis (habitus, disposition permanente acquise) poiètikè, à savoir :
créatrice, accompagnée de raison vraie (méta logou alèthous, Éthique à
Nicomaque, VI, 4) ; comme la praxis, elle vise « ce qui pourrait aussi être
autrement », donc son champ est le possible (endéchoménon kai allôs échein, ce
qui accepte en lui-même d'être tout autant disposé autrement), mais elle diffère
de la praxis en ce que sa fin est un ergon (œuvre, résultat) existant
indépendamment de l'activité qui l'a fait être et valant plus qu'elle (ibid. I,
1). Elle a toujours souci de la genèse, considère comme faire advenir ce qui, en
lui-même, pourrait aussi bien être que ne pas être « et dont le principe se
trouve dans le créateur et non dans le créé », elle laisse donc hors de son
champ tout ce qui « est ou advient par nécessité ou selon la nature, et par
conséquent possède en lui-même son principe » (ibid.). Il y a donc un domaine où
le faire humain est créateur : « La technè en général ou bien imite la physis ou
bien effectue ce que la nature est dans l'impossibilité d'accomplir » (Physique,
B, 8, 199 a 15-17).

La nature, le possible et la « technè » chez Aristote

On constatera que les interprétations de Heidegger (« La Question de la
technique », in Essais et conférences, et Nietzsche, vol. I), selon lesquelles «
le point décisif dans la technè ne réside aucunement dans l'action de faire et
de manier, pas davantage dans l'utilisation des moyens, mais dans le
dévoilement... », n'ont, dans ce cas, ni plus ni moins de rapport que d'habitude
avec le monde grec. Le célèbre chœur d'Antigone (v. 332-375, « nombreux sont les
terribles, mais aucun plus que l'homme... ») chante la puissance humaine de
faire, manier, fabriquer sur le plan matériel, et de créer, inventer, instituer
sur le plan non matériel. Si « le principe de l'être ou de l'advenir se trouve
dans le créateur et non dans le créé », comme le dit Aristote à propos de la
technè, le seul « dévoilement » dont il puisse être question, c'est le
dévoilement du producteur en tant que source du principe de l'être ou de
l'advenir. C'est à peu près ce que dira Marx vingt-trois siècles plus tard. Mais
Aristote n'est pas Marx (et Marx ne sera pas non plus tout à fait Marx, comme on
tentera de le montrer plus loin). L'idée de création, poièsis et technè, reste
nécessairement chez le premier ambiguë et énigmatique ; la phrase de la Physique
citée plus haut pourrait tout aussi bien être traduite : « La technè [...]
parachève (èpitèlei) ce que la nature est dans l'impossibilité d'élaborer
jusqu'au bout (apergazesthai). » En tout cas, le faire créateur est fondé sur
deux présupposés : il y a du possible, le monde n'est pas épuisé par l'ananké ;
et il y a logos alèthès (disons : vraie raison ; et l'absence d'art, l'atechnia,
est explicitement liée par Aristote au logos pseudès, à la raison fausse). Ces
deux présupposés sont loin d'être sans rapport : c'est évidemment le logos
alèthès qui perçoit qu'une chose pourrait être ou ne pas être, advenir ou non
et, à un autre niveau, connaissant non seulement le ce-que mais le pour-quoi,
permet à l'agir qu'il éclaire de poser dans le rapport approprié les protéra et
hystéra, les antécédents et les conséquents, dont il trouve dans la physis le
modèle à la fois général et spécifique de la production considérée (cf.
Physique, B, 8, ibid.). Mais si la technè effectue ce que la nature est dans
l'impossibilité d'accomplir, c'est que cette chose était déjà portée par
l'endéchoménon, donc elle est actualisation non naturelle d'un possible qui ne
peut pas ne pas être naturel, par l'intermédiaire de cet agent particulier,
l'homme, dont la physis propre contient précisément la virtualité d'actualiser
le virtuel de la physis en général. Il n'est pas difficile de tirer cette idée
vers la tautologie canonique et vide de la philosophie traditionnelle : le
nouveau n'est qu'actualisation d'un possible donné d'emblée (à qui ?) avec
l'être. Il est en tout cas significatif que, lorsque Aristote considérera la
technè poiètikè par excellence, celle que nous appelons encore la poésie, il la
définira (comme déjà Platon) par l'imitation, et, s'agissant de la tragédie, d'«
imitation d'un acte important et parfait ». Un tel acte est-il dans la physis ?
La praxis est physei chez l'homme (comme le désir de savoir) ; mais l'« acte
important et parfait » qu'imite la tragédie est exclusivement l'abus de pouvoir,
le parricide, l'inceste, l'infanticide. La physis de l'homme contient
essentiellement le crime et la démesure, l'anomie et l'hybris ; c'est ce que «
représente » la tragédie, qui vise en même temps la modification de cette nature
de l'homme « par la pitié et la terreur ». Mais par là encore on pourrait y voir
« l'homme qui se guérit (se traite médicalement) lui-même ; et c'est à celui-là
que ressemble la physis » (Physique, B, 8, 199 b 30-32). Et pourtant, « le
principe est dans le créateur et non dans le créé. »

On ne peut pas aller plus loin : à la frontière aristotélicienne, la technè est
l'autre de la physis, mais la technè par excellence, la poésie, est imitation
d'une physis qui n'est pas physis tout court.

La conception occidentale de la technique


La technique, l'éthique et la politique

Langue et culture contemporaines n'ont à peu près rien écarté de la
constellation de significations du terme grec. La technique est ainsi mise en
œuvre d'un savoir, pour autant qu'elle se distingue de ce savoir comme tel ;
pour autant aussi qu'elle ne prend pas en considération les fins ultimes de
l'activité dont il s'agit : déjà Aristote disait que « dans la technè, celui qui
volontairement agit mal est préférable » (Éthique à Nicomaque, VI, 5) ; donc,
les domaines de la technè et de la vertu éthique sont séparés. Mise en œuvre de
moyens, on ne doit la juger que sur l'ajustement efficace de ces moyens à la fin
visée, qui est posée par une instance autre. On oppose ainsi les considérations
« techniques » aux considérations « politiques », et les techniques artistiques
(pianistiques, par exemple) à l'expression et à l'interprétation proprement
dites. Mais il y a aussi un dépassement du sens grec, pour autant que l'activité
efficace est toujours considérée comme volontaire et à la disposition du sujet,
mais non comme découlant nécessairement d'un savoir explicité ; elle peut être
simplement une pratique efficace héritée, pourvu qu'elle soit standardisée,
canonique et investie, à savoir « matérialisée » en fonction d'une dépense,
d'objets ou de temps, dans un dispositif interne ou externe qui peut être
considéré pour lui-même. Ainsi, pour l'époque contemporaine, la ou les
techniques sont-elles à la fois : le pouvoir de produire, par un mode d'action
approprié et à partir d'éléments déjà existants, de façon conforme à... ; et la
disposition d'un ensemble cohérent de moyens déjà produits (instruments) dans
lequel ce pouvoir s'incarne. Ce qui revient à dire que la technique est séparée
de la création (dont elle serait au mieux la servante plus ou moins habile),
qu'elle est aussi séparée des questions concernant ce qui est ainsi produit, et
pour quoi il l'est.

Marx

Paradoxe apparent : cette notion « vulgaire » de la technique, comme instrument
ancillaire et neutre, est celle d'une époque où est née la première grande
conception qui, dépassant l'idée grecque de la technè, a posé explicitement la
technique comme moment à la fois central et créateur du monde social-historique.
Il s'agit évidemment de Marx (le terme « technique » n'est pas fréquent chez
lui, mais la chose n'en est pas moins visée lorsqu'il s'agit de « travail », d'«
industrie », de « forces productives »). Ce n'est pas ici le lieu de retracer la
filiation qui relie Marx à tout ce qui, dans la philosophie classique allemande,
depuis Kant et surtout depuis Fichte jusqu'à Hegel, est autoposition du sujet.
Notons que les premières formulations de Marx sont à la fois très proches de
Hegel, qu'il loue d'avoir vu « dans le travail [...] l'acte d'engendrement de
l'homme par lui-même », et déjà très éloignées de celui-ci, car « le seul
travail que Hegel connaisse et reconnaisse, c'est le travail spirituel abstrait
» (Manuscrits de 1844). Dès 1844, l'homme qui s'engendre lui-même par le travail
n'est pas pour Marx un « moment » dans la dialectique d'une conscience déjà
posée au départ, mais l'homme entier, en chair et en os, l'« homme générique »
et non l'individu, l'homme historique : « ...toute la prétendue histoire du
monde n'est rien d'autre que la production de l'homme par le travail humain ...
» « Ce n'est que par l'industrie développée que l'être ontologique de la passion
humaine devient dans sa totalité aussi bien que dans son humanité... » « ...
L'histoire de l'industrie [...] est le livre ouvert des facultés humaines... » «
L'industrie est [...] la révélation exotérique des forces de l'être humain »
(ibid.). L'auto-engendrement par le travail est création par l'homme de l'homme
et du monde humain, médiatisée par les objets ; cette création n'est plus
autoposition transcendantale, ni mystère d'une « création artistique », mais
autoposition effective (wirklich) dans toutes les connotations de ce mot.

Le sens de cette création, de cet auto-engendrement de l'homme par le travail,
se restreindra cependant de plus en plus, et sera pratiquement identifié à la
création technique, en tant que celle-ci en constitue le noyau vraiment actif
(de la Misère de la Philosophie, 1847, à la préface de la Critique de l'économie
politique, 1859, les formulations catégoriques en ce sens abondent ; l'humus des
textes, surtout des textes de jeunesse, est plus riche et plus contradictoire,
cependant il serait futile de nier que c'est dans la direction indiquée que la
pensée de Marx se fixe).
Ce rétrécissement aura des conséquences lourdes, qui seront évoquées plus loin
(cf. La technique et la vie sociale, in chap. 2 et Technique et politique, in
chap. 3). Un point doit retenir l'attention : en quel sens travail, industrie,
forces productives, technique sont-ils auto-engendrement et création de l'homme
? L'idée est dès le départ ambiguë : l'homme s'engendre lui-même par le travail
parce que socialité et travail ne peuvent être posés et pensés qu'ensemble,
parce qu'il se fait ainsi exister en tant qu'être déployant des facultés et en
tant qu'« être objectif », et qu'il fait exister pour lui une nature « humaine »
en transformant son milieu (l'idée est poussée à l'absurde dans un passage de
l'Idéologie allemande où Marx transgresse mal la frontière de la physis : il est
vrai, comme il le dit, que le cerisier serait absent du paysage allemand si les
hommes ne l'y avaient importé ; mais ils n'y ont pas transplanté l'air, les
montagnes ou les étoiles. Et dire que les étoiles aussi appartiennent à une
nature « humaine » est vrai en un sens - à condition de ne pas oublier que ce
n'est point par l'activité technique comme telle que les étoiles sont devenues «
humaines ».) Mais, d'autre part, la technique est création en tant que
déploiement de rationalité ; c'est ce sens qui deviendra rapidement dominant.
Encore faut-il préciser le sens de ce terme. La rationalité dont il s'agit,
Marx, finalement, la pense par référence à deux points fixes : la postulation
d'une nature « scientifique », que l'homme apprend progressivement à connaître,
notamment au moyen de sa « pratique », donc en premier lieu de son travail (cf.
la deuxième des Thèses sur Feuerbach) ; et les besoins humains dont Marx
souligne au départ le caractère « historique » (« la production de nouveaux
besoins est le premier acte historique »), mais sans jamais par la suite le
prendre véritablement en compte, ni encore moins indiquer en quoi il consiste.
En définitive, l'homme n'apparaît plus comme l'être qui s'auto-engendre, mais
comme celui qui vise à « dompter, dominer et façonner les forces de la nature »
et qui, aussi longtemps qu'il n'y parvient pas « réellement », y supplée
mythologiquement (Introduction à une critique de l'économie politique, inédit
posthume rédigé vers la fin des années 1850). Ainsi l'histoire devient
progression réelle dans la rationalité, et la technique médiation instrumentale
entre deux points fixes : la nature rationnelle, domptable, façonnable, et les
besoins humains qui définissent le vers-quoi et le pour-quoi de cette
domination.

Finalement, tout comme dans la notion « courante », on n'a à se préoccuper ni de
ce qui est produit, ni du pour-quoi de cette production. Marx, qui, jeune,
insistait sur « l'importance qu'il faut attribuer aussi bien à un nouveau mode
de production qu'à un objet nouveau de production » (Manuscrits de 1844), ne met
plus tard vraiment en cause ni les objets ni les moyens de la production
capitaliste, mais l'appropriation des uns et des autres, le détournement
capitaliste de l'efficacité, en elle-même irréprochable, de la technique au
profit d'une classe particulière. La technique n'est pas seulement devenue «
neutre », mais positive dans tous ses aspects, raison opérante ; il faut et il
suffit que les hommes reprennent le contrôle de ses opérations.

Les critiques de la technique


Sans pouvoir y insister, on mentionnera seulement la conception opposée qui, dès
longtemps avant John Ruskin jusqu'à Jacques Ellul en passant par plusieurs
textes de Heidegger (et nonobstant d'autres textes du même auteur), conduit aux
imprécations, au désespoir ou au mépris devant ce que l'on pose comme le
caractère « intrinsèquement » négatif de la technique moderne. On a relevé
justement dans cette optique une foule de conséquences néfastes du développement
technique sous le capitalisme, tout autant sinon plus importantes que ses effets
écologiques ; on a vigoureusement dénoncé (notamment par la plume de Jacques
Ellul) l'illusion de la « neutralité » et de la pure instrumentalité de la
technique, et insisté sur l'autonomisation quasi irréversible du processus
technologique contemporain. Il est pourtant légitime de se demander si, au
niveau le plus profond, il y a par rapport à Marx autre chose de changé que le
signe algébrique affectant la même essence du technique.

Le processus irrésistible qui devait conduire l'humanité à l'abondance et au
communisme la conduit vers la déshumanisation totale et la catastrophe. L'avenir
de l'homme était le « règne de la liberté » ; le « destin de l'être » conduit
maintenant à l'« absence des dieux ». Là où l'on s'aperçoit que le mouvement
technologique contemporain possède une inertie considérable, qu'il ne peut être
dévié ou arrêté à peu de frais, qu'il est lourdement matérialisé dans la vie
sociale, on tend à faire de la technique un facteur absolument autonome, au lieu
d'y voir une expression de l'orientation d'ensemble de la société contemporaine.
Et là où l'on peut voir que « l'essence de la technique n'est absolument rien de
technique » (Heidegger, La Question de la technique), on replonge immédiatement
cette essence dans une ontologie qui la soustrait au moment décisif du monde
humain - au faire.

Technique, création et constitution du monde humain


La technique comme création absolue


Il faut reprendre les fils laissés par Aristote et Marx ou cassés entre leurs
doigts, et les renouer ; il faut aussi renouveler le regard et mettre de côté
une bonne partie (et une partie bonne) de la tradition philosophique qui empêche
dans ce cas de voir ce qui est. Ce qui, ici, empêche de voir, c'est l'eidos
platonicien, le paradigme éternel nécessaire de tout ce qui pourra jamais être,
et sa conséquence, la mimésis. Ce que la technique amène à être, dans les cas
décisifs, n'est pas une imitation ou une reprise d'un modèle naturel (même si un
vague analogue peut se trouver réalisé dans la nature par accident) ; c'est
quelque chose qui, par rapport à la nature, est « arbitraire ». La technique
crée « ce que la nature est dans l'impossibilité d'accomplir ». Une roue autour
d'un axe, une décoction bouillie, un piano, des signes écrits, la transformation
d'un mouvement de rotation en mouvement linéaire alterné ou la transformation
inverse, aussi bien qu'un filet de pêcheur, sont des « créations absolues ». Il
n'y a pas dans la nature d'équivalent proche ou lointain de la poulie, de
l'étrier, de la roue de potier, de la locomotive ou de l'ordinateur ; un
ordinateur n'« imite » pas le système nerveux central, il est construit sur
d'autres principes (J. von Neumann, The Computer and the Brain, 1959). Créations
absolues, l'expression ne peut être comprise que si l'on se débarrasse d'une
sophistique infantile pour laquelle ou bien tout, y compris la permanence dans
l'être un instant de plus, serait création, ou bien rien ne le serait. La
matière précise de l'objet créé par la technique, ou sa forme, ou la manière
dont il détourne l'efficace des lois physiques ou sa finalité, ou tout cela à la
fois, sont généralement sans antécédent naturel ; créer un objet technique ce
n'est pas altérer l'état présent de la nature, comme on le fait aussi bien en
bougeant la main ; c'est constituer un type universel, poser un eidos qui
désormais « est » indépendamment de ses exemplaires empiriques. Cet eidos, bien
évidemment, s'inscrit à son tour dans une hiérarchie ou un réseau ; c'est ce qui
permet à Leroi-Gourhan, à travers les innombrables variétés d'herminette que
l'on rencontre réellement, de parler explicitement de l'herminette comme d'une
essence ou d'un type idéal, ou du propulseur, « impersonnel, inexistant, qui qui
est à la fois le premier degré du fait et la tendance elle-même » (L'Homme et la
matière).

La constitution du réel


Mais la technique n'est pas seulement création prise en elle-même ; elle est
dimension essentielle de la création d'ensemble que représente chaque forme de
vie sociale, et cela avant tout parce qu'elle est, tout autant que le langage,
élément de la constitution du monde en tant que monde humain, et en particulier
de la création par chaque société, de ce qui, pour elle, est réel-rationnel, par
quoi nous entendons ce qu'elle pose comme s'imposant à elle ; la magie dans une
société archaïque est une pièce centrale du « réel-rationnel » de cette société.
Toute société est plongée dans un milieu qui résiste, et est elle-même parcourue
par un tel milieu interne. Ce milieu, cependant, ne résiste pas n'importe
comment et ne résiste pas tout court. Il ne résiste pas tout court : ce qui rend
possible non seulement la technique mais un faire quelconque, c'est que le réel
brut n'est pas figé, qu'il comporte d'immenses interstices permettant de
mouvoir, rassembler, altérer, diviser ; et aussi, que l'homme peut s'insérer
comme cause réelle dans le flux du réel. Mais surtout le milieu ne résiste pas
n'importe comment : qu'il s'agisse de la nature extérieure, de la tribu voisine,
du corps des hommes ou de leurs actions et réactions, cette résistance est
réglée, elle présente des lignes de force, des nervures, des déroulements en
partie systématiques. Comme tout faire, comme tout savoir, comme l'observation
pure et simple (que l'on pense à la taxinomie biologique ou à l'astronomie
primitives), la technique prend appui sur cette « rationalité du réel ». Mais
elle fait beaucoup plus : elle explore, découvre activement, force à apparaître
ce qui était simplement virtuel, et virtuel au sens le plus abstrait du terme.
L'extraordinaire briquet à compression d'air des Dayak de Bornéo (et l'on peut
en dire autant de toutes les inventions non triviales : on en trouvera des
exemples par centaines dans Leroi-Gourhan, Milieu et technique et L'Homme et la
matière) met à contribution un ensemble de propriétés cachées de la nature qui
ne se trouvent jamais concourir de cette façon, dont on peut dire non seulement
que dans la nature elles sont sans contact les unes avec les autres, mais
qu'elles étaient condamnées, physei, à le rester à jamais. La technique opère
ainsi la division du monde en ces deux régions fondamentales pour le faire
humain : celle qui résiste de toute façon et celle qui (à une étape donnée de
l'histoire) ne résiste que d'une certaine façon. Elle constitue dans le réel
brut ce par rapport à quoi on ne peut rien, et ce par rapport à quoi un faire
est possible. La technique est création en tant qu'utilisation arbitraire à la
fois de la facture rationnelle du monde et de ses interstices indéterminés.

L'indétermination des fins


Les deux parties de cet énoncé sont essentielles. Leroi-Gourhan a raison
d'écrire (Milieu et technique) : « Il y a donc tout un côté de la tendance
technique qui tient à la construction de l'univers même. » Mais on ne saurait
souligner assez fortement que ce qui « tient à l'univers même » doit être dégagé
et ne peut l'être qu'en fonction d'un autre terme : s'il est « normal que les
toits soient à double pente, les haches emmanchées, les flèches équilibrées au
tiers de leur longueur », il n'est ni « normal » ni « anormal » qu'il y ait des
maisons, des haches et des flèches, c'est « arbitraire ». Certes, la rationalité
du réel est chaque fois mise à contribution, mais pour qu'elle le soit de façon
féconde, pour qu'elle se dégage, il faut la « position absolue » de la maison,
de la hache, de la flèche. Il est vrai qu'il y a « des solutions obligatoires »
(Leroi-Gourhan, ibid.) ; mais il est tout aussi essentiel d'observer qu'il n'y a
pas, pour l'homme, des problèmes obligatoires. Or, ici encore nous touchons un
aspect essentiel de la création technique : il n'y a pas un ou quelques
problèmes de l'homme définis une fois pour toutes, et auxquels il apporterait,
au cours des âges, des solutions « obligatoires » ou progressivement améliorées
; il n'y a pas un point fixe des « besoins » humains. L'abîme qui sépare les
nécessités de l'homme comme espèce biologique et les besoins de l'homme comme
être historique est creusé par l'imaginaire de l'homme, mais la pioche utilisée
pour le creuser, c'est la technique. Encore l'image est-elle défectueuse, car
ici non plus la technique prise in toto n'est pas simple instrument, et sa
spécificité codétermine chaque fois de façon décisive ce qui est creusé : le
besoin historique n'est pas définissable hors son objet. L'industrie n'est pas
seulement le livre ouvert des facultés humaines, elle est aussi le texte
interminablement continué de l'impossible traduction du désir en visée
réalisable.

L'organisation sociale

Il n'a été question jusqu'ici que de la technique « matérielle », des rapports
de la société avec la nature. Il devait être clair que ce qui vient d'être dit
vaut a fortiori pour l'autre aspect de la constitution par la société de ce qui
est pour elle réel-rationnel : de sa propre constitution par elle-même, de son
auto-institution - et de l'immense composante technique que celle-ci comporte.
Il n'est possible de donner ici que quelques indications. D'une part, comme l'a
fortement souligné Lewis Mumford (The Myth of the Machine), une des inventions
les plus extraordinaires de l'histoire a été la construction non pas d'une
machine matérielle quelconque, mais de la « machine invisible », « machine du
travail » ou « méga-machine » : le rassemblement et l'organisation, par les
royautés d'il y a cinq mille ans, d'immenses masses d'hommes sous une division
minutieuse et rigide du travail qui a rendu possible l'accomplissement de
travaux d'un type et à une échelle inconnus jusqu'alors et comparables à ceux
d'aujourd'hui. (Marx disait déjà que « le mode de collaboration est lui-même une
force productive », Manuscrits de 1844.)

Mais sous une forme à la fois moins spectaculaire et beaucoup plus générale,
cela est vrai de toute société connue : de toutes les « techniques », la plus
importante est l'organisation sociale elle-même, l'appareil le plus puissant
jamais créé par l'homme est le réseau réglé des rapports sociaux. Certes, il
faut reconnaître que ce réseau c'est l'institution, et l'institution est
beaucoup plus et autre chose que la technique ; mais elle contient
indissociablement la « technique » sociale - la « rationalisation » des
relations entre hommes telle qu'elle est constituée par la société considérée -
et est impossible sans elle (cf. Pierre Chaulieu Sur le contenu du socialisme ;
Paul Cardan, Marxisme et théorie révolutionnaire).

La « neutralité » de la technique

Les considérations qui précèdent peuvent être éclairées si l'on tente de
répondre à cette question : que vaut la distinction traditionnelle entre moyens
mis en œuvre et fin visée ? Sans doute, considérée en et pour elle-même,
l'activité technicienne ne prend pas en compte la valeur des fins qui lui sont
proposées. Valeur, pour elle, veut dire efficacité ; une technique nucléaire est
bonne si elle produit à bon compte des mégawatts ou des mégamorts, mauvaise dans
le cas contraire. On ne peut pas négliger ce point de vue, et confondre
l'ingénieur responsable des calculs d'un pont qui s'écroule avec celui qui
construit, car telle est la commande, un pont solide là où il ne sert à rien.
Ainsi la technique apparaît comme wert-frei, neutre quant à la valeur, référée à
l'efficacité comme seule valeur.
Mais, à l'échelle sociale et historique, ces considérations deviennent des
sophismes. Ce qui est liberté d'utilisation de tel ou tel instrument ou procédé
pris isolément disparaît totalement lorsqu'il s'agit de l'ensemble des
techniques dont « dispose » une société ou époque donnée, mais qui tout autant «
disposent » d'elle. On peut, aujourd'hui, choisir entre centrale thermique,
hydraulique ou nucléaire, préférer tel emplacement à tel autre. Mais il n'y a
aucun choix quant à l'ensemble des techniques utilisées, lesquelles
appartiendront bien de toute façon au type spécifique qui définit le spectre
technologique de notre époque ; elles comportent en effet des méthodes
spécifiques, et un type spécifique de rapport à un type spécifique de savoir ;
ainsi que des porteurs humains spécialisés, elles sont lourdement investies dans
la totalité des installations, des routines, du savoir-faire, de la dextérité
manuelle et intellectuelle de centaines de millions d'hommes, et elles ont,
comme on commence à le voir, des effets massifs que rien ni personne ne contrôle
(même les moyens imaginés actuellement pour parer à ces effets indésirables
appartiennent au même spectre technologique). Neutralité et liberté de choix,
dans ces conditions, n'ont aucun sens ; une telle liberté n'existerait que dans
le cas d'une révolution totale, sans précédent dans l'histoire, où la société se
poserait explicitement la question de la transformation consciente de sa
technologie ; encore se trouverait-elle au départ conditionnée et limitée par la
technologie même qu'elle voudrait transformer (chap. 3, Technique et politique).

Il ne saurait davantage être question de neutralité quant au sens et à
l'interprétation - aussi difficile soit-elle - du rapport d'une société et de sa
technique. Comment pourrait-on séparer les significations du monde posées par
une société, son « orientation » et ses « valeurs », de ce qui est pour elle le
faire efficace, dissocier l'organisation qu'elle impose au monde de
l'incarnation la plus proche de cette organisation : son instrumentation dans
les procédés canoniques de ce faire ? C'est une chose de dire que l'on ne peut
pas penser le rapport de ces deux termes comme une dépendance causale simple ou
complexe (chap. 2). C'en est une autre que d'oublier que dans les deux
s'expriment, à des niveaux différents et pourtant articulés, la création et
l'autoposition d'une société donnée. Dans l'organisation sociale d'ensemble,
fins et moyens, significations et instruments, efficacité et valeur ne sont pas
séparables selon les méthodes de conceptualisation classiques. Toute société
crée son monde, interne et externe, et de cette création la technique n'est ni
instrument ni cause, mais dimension ou, pour utiliser une meilleure métaphore
topologique, partie partout dense. Car elle est présente à tous les endroits où
la société constitue ce qui est, pour elle, réel-rationnel.

2. Technique et organisation sociale


La thèse marxiste

Platon, dans La République, retrace une genèse de la cité parallèle à la
diversification et à la division des travaux ; et l'on a vu à juste titre dans
une célèbre remarque d'Aristote (faisant de la non-existence d'esclaves
mécaniques la condition de l'esclavage des hommes) une des premières
formulations du matérialisme historique. Un siècle et demi après son apparition,
et malgré toute la littérature qu'elle a suscitée, c'est la grande thèse de Marx
qui domine encore aujourd'hui le sujet : l'état de la technique (des « forces
productives ») à un moment donné détermine l'organisation de la société, car il
détermine immédiatement les rapports de production, et médiatement
l'organisation de l'économie d'abord, de l'ensemble des « superstructures »
sociales ensuite ; le développement de la technique détermine les changements de
cette organisation. Sans qu'on puisse réduire à cette thèse Marx en général, ou
même Marx sur ce point particulier, on ne peut cacher qu'il l'a exprimée
catégoriquement, fréquemment et clairement, qu'elle a été le thème central de la
vulgate marxiste, qui fut elle-même composante essentielle des idées dominantes
pendant presque tout le XXe siècle, enfin qu'elle est, de prime abord,
suffisamment plausible pour permettre d'ordonner autour d'elle le débat sur la
question.

La technique et la vie sociale

C'est une chose de dire qu'une technique, une organisation du travail, un type
de rapport de production vont de pair avec un type de vie et d'organisation
sociale d'ensemble ; c'en est une autre de parler de détermination de celui-ci
par ceux-là. Au-delà de toute querelle sur la question de la causalité dans le
domaine socio-historique, un prerequisit essentiel de toute idée de la
détermination n'est pas ici rempli : la séparation des termes déterminants et
déterminés. Il faudrait d'abord pouvoir isoler le « fait technique », d'une
part, tel autre fait de la vie sociale, d'autre part, et les définir de manière
univoque ; il faudrait ensuite pouvoir établir des relations bi-univoques entre
les éléments de la première classe et ceux de la seconde. Ni l'une ni l'autre de
ces possibilités ne sont données. La postulation de la première paraît être
l'effet banal d'une projection socio-centrique (dans notre société, « faits » et
« objets » techniques semblent bien distincts des autres réalités) et d'un
glissement de sens, poussant à identifier fait technique et objet matériel qui
lui correspond. Or cet objet n'est pas forcément, pour la majorité des cultures
connues, « instrument » pur ; il est pris dans un réseau de significations dont
l'efficacité productive n'est qu'un moment. Plus important, car plus spécifique
: le fait technique ne peut absolument pas être réduit à l'objet. L'objet n'est
rien comme objet technique hors de l'ensemble technique (Leroi-Gourhan) auquel
il appartient. Il n'est rien non plus hors les dextérités corporelles et
mentales (qui ne vont nullement de soi ni ne sont automatiquement induites par
la simple existence de l'objet) qui en conditionnent l'utilisation ; l'outil
comme tel, Leroi-Gourhan le dit bien (L'Homme et la matière), « n'est que le
témoin de l'extériorisation d'un geste efficace ». Ensemble technique et
dextérités peuvent tout aussi bien induire l'invention, ou l'emprunt d'un objet,
qu'en modifier, parfois « régressivement », les modalités d'usage (les Esquimaux
et les Lapons ont « réduit » à leur niveau technique les ciseaux à bois apportés
par les Européens pour les intégrer dans leurs herminettes traditionnelles), ou
en conditionner le rejet. Enfin, cet objet est lui-même un produit ; sa genèse
met donc à contribution la totalité de l'existence sociale de la collectivité
qui le fait naître : non seulement ses « aptitudes mentales », mais son
organisation du monde et le biais spécifique qui la caractérise. Ce n'est pas
seulement qu'il y a un « style » des inventions et des artefacts propres à
chaque culture (ou à des classes de cultures), correspondant à peu près à ce que
Leroi-Gourhan (Milieu et technique) appelle « le groupe technique », c'est que
dans l'ensemble technique s'exprime concrètement une prise du monde.
Mais l'ensemble technique lui-même est privé de sens, technique ou quelconque,
si on le sépare de l'ensemble économique et social. Il n'y a certes pas
d'économie capitaliste sans technique capitaliste - mais il est lumineusement
évident qu'il n'y a pas de technique capitaliste sans économie capitaliste. Un
nombre immense de techniques précapitalistes et quasi industrielles ne sont pas
utilisables, ne sont tout simplement pas applicables socialement, sans
l'existence d'une quantité importante de force de travail consommable à volonté,
dont l'entretien offre le même intérêt que celui du bétail, bref sans
l'esclavage. Mais est-ce la galère qui « détermine » l'esclavage, ou bien est-ce
l'esclavage qui rend la galère possible ? Lorsque Engels dit, sans cynisme mais
en bon hégélien, que « l'invention de l'esclavage a été la condition d'un
progrès social immense » et qu'en même temps il attribue implicitement (à tort,
mais peu importe ici) cette « invention » non pas à un fait « technique » mais à
une invention essentiellement sociale, l'échange des objets (étendu, d'après
lui, à l'« échange des hommes »), il montre sans le vouloir qu'aucun fait
technique en lui-même ne peut rendre compte de la genèse de l'esclavage. Il est
du reste clair que toute tentative de réduction de ce type serait par définition
absurde puisqu'un certain échange est toujours constitutif de la société, et que
si l'on peut en relier des formes précises ou le degré d'extension à des
situations techniques, cette relation n'est ni toujours nécessaire, ni surtout
terme à terme : la situation technique aurait permis l'entrée du Japon dans le
réseau moderne des échanges commerciaux dès le XVIIe siècle si le shogunat de
Tokugawa n'avait délibérément fermé le pays au commerce avec l'étranger, et ce
n'est pas un progrès dans les techniques de navigation mais la restauration
Meiji qui l'y ont ouvert.

L'époque contemporaine

Malgré les apparences, l'impossibilité d'établir une telle détermination est
encore plus certaine dans le monde contemporain, caractérisé, comme le disait
justement Marx, par « l'application raisonnée de la science à l'industrie » à
une échelle immense. Pour qu'une telle application soit possible, il faut qu'il
y ait science au sens moderne du terme, et cela veut dire à la fois une
prolifération quantitative sans bornes du savoir (donc aussi un support humain,
économique, social et idéologique de cette prolifération, qui ne va nullement de
soi), une teneur et des méthodes particulières de ce savoir et un rapport
singulier de la société à son savoir : l'Inde brahmanique ou bouddhique, la
Grèce classique ou la communauté juive traditionnelle prisent le savoir
infiniment plus que l'Occident contemporain (dont, en gros et sociologiquement,
l'attitude devant le savoir est celle d'un boutiquier superstitieux qui a trouvé
la poule aux œufs d'or), mais ce savoir n'a ni même contenu ni même orientation
que le nôtre. Il y avait bien entendu des marchands riches en Grèce.

Il y a aussi des savants désintéressés, en foule, dans le monde contemporain.
Mais l'essentiel, c'est l'utilisation de ceux-ci par ceux-là aujourd'hui et non
autrefois. Les inventions d'Archimède pendant le siège de Syracuse sont un fait
exceptionnel et isolé ; l'emploi de milliers de scientifiques par le Pentagone
et la mention, au bas de publications de psychologie animale, de linguistique ou
de mathématique, « financé par le projet no... de la U.S. Navy » sont typiques.
Le monde moderne est sans doute « déterminé » à une foule de niveaux, et, comme
aucun autre auparavant, par sa technologie ; mais cette technologie n'est rien
d'autre qu'une des expressions essentielles de ce monde, son « langage » à
l'égard de la nature extérieure et intérieure. Et elle ne naît pas d'elle-même,
ni d'un progrès « autonome » du savoir, mais d'une énorme réorientation de la
conception du savoir, de la nature, de l'homme et de leurs rapports, qui
s'accomplit en Europe occidentale à la fin du Moyen Âge, et dont Descartes
devait formuler lapidairement le phantasme programmatique (devenir maîtres et
possesseurs de la nature). Et, certes, le type « moderne » de développement
scientifique est impossible sans un développement « technique » stricto sensu
qui permette le genre d'observations et d'expérimentations sur lesquelles ce
développement s'appuie ; mais sous ces deux facteurs, il faut encore qu'il y ait
la réorientation déjà signalée.

On note en passant ceci : dire que dans le monde moderne le développement social
dépend du développement technique, c'est faire éclater de façon violente le
paradoxe contenu dans la « conception matérialiste de l'histoire » ; car cela
reviendrait à dire que le développement du monde moderne dépend du développement
de son savoir, donc que ce sont les idées qui font progresser l'histoire, la
seule restriction étant que ces idées appartiennent à une catégorie particulière
(idées scientifico-techniques).

Relations non univoques


On ne peut donc ni séparer rigoureusement les « faits techniques » et les
autres, ni donner un sens à l'idée d'un « déterminisme » linéaire ou circulaire.
Et, pour autant que l'on accepte de donner à ces termes des significations
beaucoup plus lâches, on s'aperçoit qu'il est impossible d'établir entre eux des
relations bi-univoques. Des « ensembles techniques » extrêmement similaires se
trouvent correspondre à des cultures et à des histoires d'une variété sans
limite. Des dizaines de cultures archaïques dans le Sud-Est pacifique,
comportant toutes des « ensembles techniques » fortement apparentés, présentent
des traits aussi différenciés entre eux que ceux de notre culture et de celle du
XIVe siècle européen ; et l'on peut en dire autant de grand nombre de cultures
africaines ou amérindiennes. Aujourd'hui, Amérique et Russie participent au même
« ensemble technique », avec des « superstructures » malgré tout différentes
(bien que l'on puisse montrer la parenté profonde des deux systèmes à maints
égards). Réciproquement, des cultures très proches à d'autres points de vue
présentent des « ensembles techniques » très différents ; des tribus dont le
mode de production et de travail sont très éloignés vivent sous des systèmes «
analogues » : ce n'est que pour un court moment que l'ethnologie a pu croire que
le « matriarcat » est nécessairement lié à l'agriculture et le « patriarcat » à
la vie pastorale.

Les complexités et les difficultés de cette argumentation renforcent encore le
point de vue ici défendu : que veut dire « trait identique » dans des cultures
différentes, demandera-t-on ? Mais, précisément, les imputations discutées
n'auraient de sens que si cette notion ne soulevait pas de problème majeur ; or
elle en soulève d'énormes, tant pour les « faits techniques » que pour les
caractères de la culture. Il ne faut pas en conclure que le monde
social-historique doive être pulvérisé en une collection d'observables
singuliers et hétéroclites ; mais que des significations comme « matriarcat » ou
même « agriculture » ne sont pas du même type que les propriétés qui définissent
l'appartenance de plusieurs éléments à un même ensemble ou à une même classe. Ce
que deux sociétés « matriarcales » possèdent en commun exclut des imputations
terme à terme de traits séparables sans dommage ; ce lot commun laisse certes
subsister (et même fait voir beaucoup plus clairement) la coappartenance des
différents moments d'une culture ; mais appeler celle-ci « détermination »
réciproque est une tautologie fallacieuse.

Technique et économie


Continuité et discontinuité

Les considérations précédentes peuvent être précisées par l'examen du rapport
entre deux secteurs plus que proches de la vie sociale, la technique et
l'économie. De ses origines jusqu'à maintenant, l'économie politique a posé
comme « donnés » un ensemble de facteurs (conditions géographiques et
climatiques, population, institutions, etc.) parmi lesquels l'« état de la
technique » ; sur ces « données » et quelques autres (motivations et
comportement des individus etc.), on peut construire un ou plusieurs systèmes
d'économie politique (et de lois économiques). Mais jusqu'à quel point
l'économie politique a-t-elle le droit de considérer « l'état de la technique »
(ou son développement) comme donné ? Il n'en pourrait être ainsi que s'il
n'existait chaque fois qu'un seul état de la technique, rigidement déterminé, et
si les changements de cet état ne dépendaient pas du mouvement propre de
l'économie (même s'ils continuaient de dépendre d'autres aspects de la vie
sociale).
Marx, à cet égard, se situe de manière identique, sauf que pour lui l'essentiel
est non pas un état de la technique, mais son développement incessant. Le
Capital prend comme donnée une technique à développement autonome, qui se
distingue de celle des phases précédentes essentiellement par les traits
suivants : a) elle impose la centralisation et la collectivisation du processus
de production ; b) elle est rapidement évolutive ; c) les capitalistes sont
portés par leur nature, mais surtout obligés par la concurrence, à hâter et à
amplifier l'application de cette technique à la production. Avec l'existence
d'une accumulation primitive (c'est-à-dire d'un premier levain, créé par la
violence, de capital et de travail expropriés), ce sont là les présupposés
minimaux du système, les axiomes de sa théorie. Les sources de cette technique
et de sa puissance évolutive ne sont pas vraiment abordées ; pas davantage la
question du choix entre plusieurs techniques. À chaque moment, est-il supposé
implicitement, il en existe une qui est la plus rentable, les capitalistes se
ruent dessus, le premier qui parvient à l'appliquer à l'échelle la plus vaste «
en tue beaucoup d'autres ». Les « irrationalités » ne se présentent que sous la
forme de l'« héritage » et sont telles seulement pour le capitaliste individuel
(qui découvre, avant d'avoir amorti une machine, qu'une nouvelle et meilleure
est apparue), non du point de vue du système, ni en soi (il existe toujours un
calcul permettant de déterminer si un changement de machine est ou non
profitable).

Vers la fin du XIXe siècle, l'économie politique académique « découvre » qu'à un
état donné de la technologie peuvent correspondre plusieurs techniques
spécifiques pour telle production. Pour autant que ces différentes techniques
peuvent mettre à contribution des quantités relatives différentes de capital et
de travail, l'adoption de telle ou telle d'entre elles modifiera la demande
relative de chaque facteur de production, donc aussi son prix et finalement sa
part dans le produit social. Une indétermination essentielle est ainsi
introduite dans le système qui sera finalement levée, tant bien que mal, par une
extension du schème néo-classique de l'équilibre général ; une seule des
techniques rendues chaque fois possibles par l'état technologique sera optimale
pour des prix relatifs donnés du capital (« taux d'intérêt »), du travail et de
la « terre ». Ces prix sont toujours fonction de la demande (ou « pénurie »)
relative des facteurs de production ; certes, celle-ci est maintenant affectée
par le choix de la technique appliquée, qui dépend à son tour de ces prix
relatifs ; mais cette détermination circulaire est propre à tous les états
d'équilibre, et s'exprime mathématiquement par un système d'équations
simultanées.
Cette analyse a été réfutée sur son propre plan, lorsqu'on a pu montrer, à
partir de l'ouvrage important de Piero Sraffa (Production of Commodities by
Means of Commodities), qu'à un niveau donné de « taux d'intérêt » peuvent
correspondre des techniques optimales différentes (ou, réciproquement, qu'une
technique peut être optimale pour des « taux d'intérêt » différents). Mais la
réfutation reste encore prisonnière de l'idéologie scientifique dont elle
critique un produit particulier. L'analyse néo-classique est vide de
signification réelle, parce qu'elle quantifie sans précaution des phénomènes
dont la quantification est impossible dans l'état actuel de notre ignorance (les
« quantités de capital et de travail » ne sont que collections d'objets
hétéroclites arbitrairement homogénéisés pour les besoins d'une théorie
simpliste malgré la complexité de son appareil pseudo-mathématique), parce
qu'aussi elle identifie le profit au « taux d'intérêt » et postule l'existence
d'un taux de profit uniforme régulateur. Mais surtout parce que, en faisant du
choix des techniques une affaire purement économique, elle cache deux facteurs
essentiels : le choix effectif n'est pas le résultat d'une procédure de décision
rationnelle fondée sur une information parfaite et visant un objectif bien
déterminé (la maximisation du profit), mais se fait, sur une information
toujours imparfaite et « coûteuse », à travers le processus sociologique de «
décision » au sein de la bureaucratie dirigeante des grandes entreprises
modernes, où les facteurs déterminants n'ont qu'un rapport lointain avec la
rentabilité ; et il n'y a pas ici d'approximation indéfinie de la « solution
optimale » par tâtonnements et erreurs, car cela présupposerait des conditions
de continuité qui n'ont pas de sens dans le cas présent, et le chemin d'une
solution optimale dans des conditions données peut aussi bien mener en sens
inverse du fait d'une modification de ces conditions, dont ceux qui décident ne
sont évidemment pas maîtres.

Technique appliquée et luttes sociales dans l'entreprise

L'analyse de l'économie politique académique voile aussi, comme l'analyse
marxienne, le facteur le plus important : le conflit social dans la production,
la lutte des classes à l'intérieur de l'entreprise. Le fait est que, très tôt,
l'évolution de la technologie capitaliste et son application dans la production
se sont orientées dans une direction bien définie : supprimer le rôle humain de
l'homme dans la production, éliminer le plus possible les producteurs du
processus de production. Que le prix du travail soit élevé ou bas, la direction
de la firme capitaliste choisira toujours, si elle en a la possibilité, le
procédé qui assure la plus grande indépendance du procès de production par
rapport aux travailleurs ; elle veut dépendre des machines, non des hommes :
parade (ou mesure préventive) des dirigeants contre la lutte des ouvriers à
propos du rendement imposé et des conditions de travail, lutte qui est
d'ailleurs un facteur décisif dans la détermination du niveau effectif (par
opposition au niveau contractuel) du salaire. On voit en outre par là que les
déterminations économiques sont également présentes dans cette affaire
(Chaulieu). La limite de cette tendance est, bien entendu, l'automatisation
intégrale du procès de production ; limite non pas idéale mais utopique, faut-il
le rappeler, et même doublement, car, pour qu'elle atteigne vraiment son
objectif, il faudrait aussi automatiser le procès de consommation.
Cet exemple essentiel pour l'intelligence du monde contemporain fait voir non
pas que la technologie engendre le capitalisme, ni que le capitalisme crée de
toutes pièces une technologie répondant à son désir ; mais qu'un monde
capitaliste émerge, dont cette technologie est « partie partout dense ». Parmi
les particularités historiques de cette technologie, son « amplitude », qui est
sans doute la plus grande de tous les temps ; pour chaque « besoin », pour
chaque procès productif, elle développe non pas un objet ou une technique mais
une vaste gamme d'objets et de techniques. La concrétisation de cette
technologie, le prélèvement sur cette gamme de la technique qui sera appliquée
dans des circonstances données, est à la fois instrument et enjeu de la lutte
des classes, dont l'issue détermine chaque fois l'apparition et la disparition
de professions, l'épanouissement ou le déclin de régions entières. Le résultat
de cette lutte dépend de la totalité des circonstances, et ses effets peuvent
être inattendus. Au XIXe siècle, le combat des luddites, qui détruisaient les
machines, a eu des effets qui se sont limités à l'industrie ; la lutte qu'ont
menée les dockers anglais contre la « conteneurisation » (dont les progrès sur
le marché sont fortement codéterminés par le désir de se débarrasser des
dockers, corporation des plus intraitables en général et dans les pays
anglo-saxons en particulier) a conduit, par un de ses incidents mineurs (le défi
opposé par trois dockers à un ordre d'arrestation et la menace consécutive d'une
grève des dockers qui aurait porté un coup très sévère au commerce extérieur
britannique), à la décision de laisser « flotter » la livre sterling à partir de
juin 1972 et à une crise monétaire internationale.

Même dans le domaine de l'organisation du travail stricto sensu qui semble à
première vue le simple revers de la technique d'une époque, on constate la
complexité des rapports en jeu. Il est clair a priori, et attesté par
d'innombrables exemples, que le même ensemble matériel d'outils peut être mis en
œuvre dans des organisations du travail très variées ; nombre d'« inventions »,
dont certaines essentielles, ne sont que modifications de la disposition de la
force de travail autour des machines ou des objets, sans affecter ceux-ci ; et
il n'y a pas non plus ici d'optimalité dans l'abstrait, l'attitude et la
composition du groupe de travail étant des facteurs importants. C'est encore
plus clair lorsque l'organisation du travail dans son ensemble devient objet
explicite et central des tentatives de « rationalisation » de la part de la
direction de l'entreprise. Les efforts visant à retracer une histoire du travail
industriel uniquement en fonction de l'évolution des techniques matérielles et
des méthodes de « rationalisation » rencontrent, au-delà d'une première étape,
un obstacle formidable : l'organisation du travail devient instrument et enjeu
de la lutte quotidienne dans l'usine. L'organisation « formelle » ou «
officielle » du travail, construction consciente de la direction de l'entreprise
et servant ses fins, se heurte à l'organisation « informelle » des ouvriers, qui
répond à d'autres motivations et à d'autres fins. Selon les résultats de
l'affrontement - qui sont du reste sans cesse remis en question -,
l'organisation effective du travail, sur la même base matérielle, pourra être
très différente. À la limite, les ouvriers peuvent même aller jusqu'à opposer
une « contregestion » à la gestion de la direction, ou bien la saboter en
appliquant rigoureusement les prescriptions du règlement (working to rule, ou
grève du zèle). Tout ce qui précède montre l'énorme part d'indétermination que
comporte toute organisation du travail, y compris la plus « scientifique », même
lorsqu'on a fixé la base matérielle et l'ensemble des autres conditions, hormis
celles qui sont relatives au comportement des hommes, des individus et des
groupes.

3. Technique et politique


L'époque contemporaine est sans doute la première à avoir posé explicitement et
effectivement dans tous les domaines le grand problème politique : non pas
seulement comme lutte pour le pouvoir à l'intérieur d'institutions politiques
données, ni pour la transformation de ces institutions et de quelques autres,
mais comme problème de reconstruction totale de la société, remettant en cause
aussi bien la cellule familiale que le mode d'éducation, la notion de déviance
et de criminalité tout aussi bien que les rapports existant entre la « culture »
et la vie...

Certes, les grands « utopistes » du passé, et en particulier Platon, le premier
et le plus radical d'entre eux, n'avaient reculé ni devant le bouleversement de
l'éducation, ni devant la suppression de la famille traditionnelle ; on peut
même en trouver qui reprennent à zéro le cadre naturel de la société. Une seule
donnée reste pour eux tous intangible : la technologie elle-même. Et cela,
malgré quelques formulations des manuscrits de jeunesse, demeure vrai pour le
Marx du Capital : la technologie capitaliste lui apparaît comme la rationalité
incarnée ; il en décrit et dénonce certes les conséquences inhumaines, mais
celles-ci découlent essentiellement de l'utilisation capitaliste d'une
technologie positivement valorisée en soi. La technologie et la sphère de la vie
sociale en contact direct avec elle, c'est-à-dire le travail, ne sont plus pour
lui des objets de réflexion et d'action politique : ils appartiennent, selon sa
fameuse phrase, au « royaume de la nécessité » sur lequel le « royaume de la
liberté » ne peut s'ériger que moyennant, au premier chef, la réduction de la
journée de travail. Les marxistes russes de l'époque de la Révolution ont poussé
cette idée à ses conséquences extrêmes : Trotski allant jusqu'à écrire que le
taylorisme était mauvais dans son usage capitaliste, bon dans un usage
socialiste (Terrorisme et communisme) et Lénine posant la somme de
l'électrification et des soviets comme équivalant au socialisme. Il est superflu
de revenir (voir La « neutralité » de la technique , in chap. 1) sur le
caractère fallacieux de la séparation des moyens et des fins, qu'on a pu, dans
le cas russe, vérifier expérimentalement. Mais, s'il était vrai qu'« au moulin à
eau correspond la société féodale, et au moulin à vapeur la société bourgeoise
», comme l'écrivait Marx, à la centrale nucléaire, à l'ordinateur et aux
satellites artificiels correspondrait alors la forme présente du capitalisme
américain et mondial, et l'on ne voit ni pourquoi ni comment l'on pourrait
ériger là-dessus une autre « superstructure » politique et sociale.

La technologie en question

Actuellement, c'est la technologie elle-même qui commence à être explicitement
mise en question. Cela a été fait d'abord dans le domaine du travail (Chaulieu).
On prit en effet conscience de l'impossibilité d'envisager, de façon cohérente,
une transformation socialiste de la société sans une modification radicale du
procès du travail lui-même, qui impliquait à son tour la transformation
consciente de la technologie par les travailleurs en régime de gestion ouvrière.
Depuis quelques années, ce genre de préoccupation a été supplantée par une autre
qui met surtout l'accent sur les conséquences écologiques de la technologie
contemporaine ; les critiques semblent d'ailleurs en viser beaucoup plus les
conséquences que la substance, et appeler davantage sa limitation ou le retour à
des techniques traditionnelles « douces » ou « naturelles » que la recherche
organisée et systématique d'un nouvel « ensemble technique ».

Autant ou plus que dans les problèmes des nouvelles formes de vie familiale ou
d'éducation, les discussions sur ce thème sonnent inévitablement comme «
utopiques ». On peut, on doit même, négliger ce risque. Les difficultés réelles
du sujet tiennent à ce qu'il touche à tous les aspects de la vie sociale et que
toute orientation proposée ne vaut rien et n'a aucune chance d'être concrétisée
conformément à sa visée si elle ne correspond pas à ce que la société veut et
peut créer et soutenir dans ce domaine et dans tous les autres.

La libre créativité des individus et des groupes

Ainsi, dans le domaine fondamental du travail, une transformation consciente de
la technologie afin que le
_________________
Critique de la valeur et du travail

Brochure du Manifeste contre le travail de Krisis.

http://sortirdeleconomie.ouvaton.org/ (3 n° du bulletin)
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PostPosted: 22 Aug 2006 8:58    Post subject: Reply with quote

oui, je l'avais lu il y a quelque jours à la bibliothèque. Je n'y est pas trouvé grand chose de très original, si je me souviens bien et toi ?
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