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Critique de l’économie

 
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Naggh



Joined: 12 Jun 2007
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PostPosted: 12 Jun 2007 20:16    Post subject: Critique de l’économie Reply with quote

Critique de l’économie


1. L’économie est la théorie de la gestion. La gestion est l’activité de gérer. Gérer c’est administrer, organiser, répartir, distribuer, dépenser, « utiliser au mieux » ce qui est là. On ne gère pas en soi : on gère quelque chose qui est là. L’objet de la gestion est indispensable à la gestion.

Puisque gérer dépend de l’objet qui est géré, et qu’il s’agit d’employer cet objet de la manière la plus efficace, ou la plus profitable, l’activité de gérer comprend une tendance systématique à vouloir conserver l’objet de la gestion au point que gérer est parfois utilisé en tant que synonyme de conserver. De ce fait, la gestion est une activité qui a tendance à s’autonomiser par rapport au but qu’on pouvait attribuer à son objet, à occulter la question du but : conserver l’objet tend à devenir le but de la gestion.

La gestion peut se caractériser par une sorte de tempérance, de raison, de maîtrise sur ce qui est géré. Il s’agit de comprendre en entier des possibilités et des réalités de l’objet à gérer qui vont au-delà de la perception immédiate. La gestion procède donc, en principe, d’une planification ou d’un calcul ou d’une forme de préméditation, et c’est pourquoi elle est souvent associée à la raison. C’est une somme d’opérations destinée à maîtriser une somme de possibilités complexes. Cette cristallisation de l’objet et de l’activité de son exploitation en a fait une activité particulière, autonome, qui tend à être en soi.

Contrairement au travail, auquel elle est souvent associée à tort, la gestion n’est pas une activité nécessaire. Elle participe d’une façon de considérer l’objet. On peut la rapprocher de la dialectique, qui est une autre façon de considérer l’objet, une autre logique de l’observation. Mais tout comme la dialectique, la gestion n’est qu’une proposition sur la façon de considérer les objets ; elle peut être utilisée ou non. Tout comme la dialectique fait partie du monde, la gestion fait partie du monde, et tout comme le monde n’est pas dialectique, le monde n’est pas gestion.


2. L’économie est une théorie récente. Elle semble, selon les économistes eux-mêmes, n’apparaître qu’au XVIe siècle, et prendre son essor au moment où le débat sur le monde est déménagé vers le salon, après 1650. Si le mercantilisme peut être considéré comme le premier courant de pensée qu’on peut appeler économiste, l’économie naît donc de la prise pour objet, dans la théorie, du rapport de la gestion à l’Etat. C’est la réflexion d’une profession spécialisée dans une activité qui s’autonomise, la gestion, sur l’Etat et la société. En même temps que se pose la question de l’Etat comme gestionnaire, sous forme de question de la richesse des « nations », se pose la question du rapport de l’Etat aux particuliers, comme défenseur de la gestion des particuliers, qu’on n’appelle pas encore citoyens, ou individus.

Depuis la « révolution » anglaise, les marchands et les commerçants arrivent au pouvoir, dans l’Etat. Les marchands et les commerçants sont des gestionnaires. Dans la société organisée autour du besoin alimentaire, ce sont eux qui gèrent le besoin alimentaire. Les seigneurs discutent ou non, les pauvres mangent ou non. L’élimination de ceux qui discutent (et parfois de ceux qui ne mangent pas), à la suite des grandes discussions qui semblent avoir eu lieu jusqu’aux environs de 1650, s’est faite au profit de ceux qui gèrent. Cela a eu pour conséquence, d’une part que la discussion sur le monde n’a plus lieu dans le monde, qui est la rue, mais dans une partie du monde, qui est le salon, d’autre part que cette discussion a tendu à devenir une discussion sur la gestion, une discussion de comptoir. Par un renversement qui marque bien la croyance dans l’éternité de l’organisation du moment, le monde est désormais cru salon, et pas seulement depuis le salon. Les gestionnaires, eux, le peuple domestique de la cuisine, viennent d’investir la salle à manger. Ils vont alors se raconter le monde, autour de la grande table, comme si le monde était, non plus le salon, mais cette salle à manger ; salle à manger et salon vont, du reste, bientôt fusionner, l’un se déversant dans l’autre par la discussion de comptoir. L’économie devient ce délire de la gestion qui prend la gestion pour l’activité générique du monde. Ce glissement à la fois nombriliste et pharaonique intervient au moment où l’athéisme commence à apparaître publiquement dans la pensée occidentale. Comme lors du passage du polythéisme au monothéisme, le passage du déisme à la religion athée peut se raconter comme une crise de l’infini : l’univers du monde gestionnaire est plus grand que l’univers expliqué par le déisme, l’en et pour soi est un infini plus grand que l’infini de Dieu. Ce qu’on peut dire encore ainsi : la représentation dominante, déiste, de la totalité a explosé dans le mouvement de l’aliénation ; une autre représentation de la totalité, un nouveau système du monde devient nécessaire devant les progrès de la marchandise, d’un côté, et devant l’imprévisible colère des gueux, de l’autre.

A partir d’Adam Smith, 1776, on trouve, de manière accrue, dans l’économie, la tentative de prétendre que des hypothèses gestionnaires seraient des réalités. Ces sortes d’usurpations se sont multipliées et maintenues jusqu’à aujourd’hui. Un certain Jérôme de Boyer peut par exemple affirmer, dans l’Encyclopædia Universalis de 2002 : « Pour Smith, la nature de la richesse est réelle. » Ce qui ne veut absolument rien dire : aucune nature n’est réelle ; la richesse n’a pas de « nature » à moins d’utiliser une allégorie ; et Adam Smith ignore évidemment tout de la richesse, si on en croit de Boyer : « La richesse se compose des marchandises tant industrielles qu’agricoles, qui sont produites par le travail » ; ou plus exactement : Adam Smith ramène seulement la richesse à la richesse dans la gestion.

Cette violente colonisation des termes et des idées, pour leur conférer une permanence, provient aussi de l’essor des « sciences ». La tendance à transformer la gestion en science contient la tentative de prétendre immuables certains objets de la gestion : valeur, usage, échange, monnaie, prix, offre et demande, croissance, travail, changent de « nature » et, de catégories éphémères de la conscience, hypothèses de travail en quelque sorte, ils sont importés dans la gestion, où ils sont traficotés par les économistes, après quoi ils sont réexportés, ainsi transformés, en catégories économiques éternelles du monde. Si bien que les différentes opérations de la gestion ne sont pas des opérations secondaires et endossées seulement par ceux qui gèrent, mais la gestion, devenant l’activité du haut de la hiérarchie sociale, prétend désormais trouver ses fondements dans la réalité et dans le monde.


3. Marx a été le principal accélérateur dans la mise en place d’une religion économiste. C’est Jean-Pierre Voyer le premier qui avait fait remarquer que ce que Marx avait appelé la critique de l’économie politique n’était en rien une critique de l’économie politique. C’est en effet seulement la mise en cause d’une économie politique particulière au profit d’une autre. Prétendre, par contre, qu’on fait la critique de quelque chose en voulant simplement réformer cette chose, comme l’a fait Marx avec l’économie politique, renforce généralement cette chose : comme avec Luther la religion chrétienne – au moment où elle allait cesser d’être religion – s’était scindée pour rester religion dominante, la religion économique – au moment où elle devient religion – s’est scindée pour devenir religion dominante : d’un côté, l’économie politique classique, de l’autre, l’économie politique de Marx, qui prend pour objet le monde. Marx a non seulement ramené la négation sociale dans la religion économiste, il a étendu l’économie à l’ensemble de la société, puis à l’histoire entière. A partir de Marx, qui lui-même a tenté de réécrire l’histoire selon la gestion, comme si le débat de l’humanité était déterminé par la gestion, non seulement en son temps, mais de tout temps, à partir de Marx donc, on peut dire que l’économie devient une religion.

C’est parce que, depuis Marx, tout devient objet de gestion, c’est parce que la gestion peut désormais prendre pour objet la totalité même, que l’économie est apparue comme religion. C’est à la fois un croire infini dans la gestion et une gestion infinie du croire. C’est, après la faillite du déisme, une nouvelle gestion du croire, mais qui prend en compte un infini plus grand que celui du déisme. Croire et gérer peuvent enfin être posés dans un rapport réciproque infini. Tout a toujours été économique et sera toujours économique. La moindre chose est économique, et tout devient la somme algébrique des moindres choses. Les « concepts » économistes sont maintenant présentés comme des réalités du monde : de la valeur d’échange à la valeur d’usage, en passant par l’accumulation du capital, ou la force de travail, on oublie qu’il s’agit d’une façon de diviser ce qui est perçu par l’observation, et on prétend qu’il s’agit de la réalité. Dans cette croisade, la réalité elle-même est transformée d’un aboutissement de la pensée en un donné essentiel, du non-pensé en une pensée de la substance, de la matière. La matière elle-même devient la nouvelle hypostase divine, l’équivalent du Dieu monothéiste transplanté dans l’économie, son principe du monde. Et même les classes sociales, qui sont la division de l’humanité jusque-là dépendant du mode d’organisation politique hérité de la Grèce et de Rome, sont reformées en fonction de l’analyse économiste : bourgeoisie et prolétariat sont des divisions économistes de l’humanité, que les gestionnaires ont ensuite tenté de réaliser, c’est-à-dire de rendre vraies dans le monde, en organisant les pauvres en prolétariat, et en appelant bourgeoisie ceux qui possédaient la richesse d’Adam Smith et étaient opposés à cette organisation économiste des pauvres, qui ne la possédaient pas.

Alors que la contre-révolution en France avait mis en cause la religion déiste, la contre-révolution en Russie a intronisé l’économie en religion dominante. C’est pourquoi le léninisme est la véritable restauration, qui a mis fin à la crise de la religion, pendant tout le siècle pragmatique de la bourgeoisie triomphante et du prolétariat mal encadré. La division spectaculaire entre un monde capitaliste et un monde socialiste est l’unité enfin réalisée par la division, dans la gestion économiste du monde.


4. La critique de l’économie comme religion commence à l’époque de la révolution en Iran. La critique en Iran est d’abord la critique du monde de la gestion comme projet pour l’humanité. C’est pour refuser cette insuffisance que les anciennes religions déistes ont dû reprendre du service partout, de l’Iran chiite à la Pologne catholique en passant par le bouddhisme pour middleclass occidentale. Car les domestiques de la gestion, arrivés au pouvoir, n’ont pas véritablement de projet pour l’humanité, à part le très improbable paradis sur terre qu’est le communisme, qui fait un pendant au bien-être pour tous de la propagande capitaliste, aussi peu probable, mais si minable et peu attractif qu’il a mieux soutenu le socialisme que toutes les rêveries communistes ; les vieilles religions déistes, au contraire, ont les tiroirs pleins de métahistoires, de félicités infinies, d’orgasmes spirituels collectifs. C’est parce que les pauvres ne se suffisent pas des débats sur la gestion que les vieux déismes peuvent s’imposer comme l’apparence de la critique : leurs discours et leurs programmes vont au-delà. Cette révolution qui, au sens large qui est le sien, va de 1967 à 1993, dans le monde entier, est une tentative de critique encore informe de la religion. En cela elle reprend le projet de ses deux devancières modernes, la révolution en Russie et la révolution en France.

La contre-révolution iranienne est en cours. En théorie elle s’est manifestée de deux manières, contrefaisant une division spectaculaire, comme cela semble être le schéma de chaque contre-révolution. La contre-révolution officielle est celle qui affirme la victoire de l’économie sur la révolution en Iran. C’est la voix qui affirme non seulement que tout est économie, laissant même croire que l’économie serait une réalité, mais que l’échec de la révolution iranienne en est la preuve. Cette croyance, en la réalité de l’économie, est très largement partagée aujourd’hui par les pauvres, qu’ils soient gestionnaires ou non.

La contre-révolution officieuse est celle qu’on trouve dans la théorie de Voyer. Voyer a été le premier à montrer qu’il n’y a rien de réel dans le monde qui soit « économie ». Mais il a voulu réduire l’économie à ce qui serait hypostasié dans l’économie. En prétendant que « l’économie n’existe pas », il veut faire croire ensuite que l’économie serait seulement une superstition, comme Dieu pris comme lieu commun, et non une façon de voir le monde, de gérer le croire, de se résoudre à l’infini, c’est-à-dire de résigner sur le tout accomplir, comme toutes les religions. La suppression de l’économie comme « hypostasie » ne supprime pas l’économie, parce que l’économie n’est apparue comme cette « hypostasie » que parce qu’elle est la religion dominante. L’essence de l’économie est d’être la religion de la gestion et non pas d’être aussi une « hypostasie », qui n’est qu’un de ses périphénomènes caractéristiques. Pour parler comme Reich, le fait de croire en la réalité de l’économie dans le monde est la tumeur, non l’origine de cette maladie qu’est la religion. On l’a vu avec la négation de Dieu : on renforce la religion quand on pense avoir fait la critique de la religion en affirmant seulement que Dieu n’existe pas. C’est pourquoi, en faisant fort justement remarquer qu’il n’y a pas d’économie qui puisse être considérée comme une réalité, et en affirmant seulement que l’économie n’existe pas, Voyer ne critique pas davantage l’économie que Marx ne l’avait fait avec ce qu’il appelait, à la suite des économistes de son temps, l’économie politique. Et, comme la théorie communiste de Marx, la théorie que Voyer a fait de la communication infinie, où le principe du monde de la gestion est seulement privé d’économie, n’est qu’une proposition de réforme de la religion dominante, une scission spectaculaire, une tentative pour réformer et sauver la religion dominante.

L’idéologie dominante depuis la révolution en Iran, notamment à travers les progrès de l’information dominante, correspond davantage à un monde qui pense que tout est communication plutôt que tout est économique. La révolution en Iran a vérifié la dissolution du prolétariat, la fin de la guerre froide (qui était la cristallisation spectaculaire de la révolution russe), la montée d’une information dominante, véritable parti de la communication infinie. Mais le fait de savoir si tout est plutôt économique, ou si tout est plutôt communication, procède de la même vision du monde où la matière serait la réalité, où la réalité serait un donné, équivalent à l’existence, et où le croire et l’infini procèdent l’un de l’autre à travers un concept cohérent, que ce soit économie ou communication. La communication infinie de Voyer n’est que le nouvel habillage de l’économie, débaptisée et désacralisée, en apparence. En réalité, c’est le même discours, dans lequel est introduit le négatif produit par la critique sociale. La négation de l’économie de Voyer déniaise l’économie et renforce son principe, en mutant son concept. L’écran visible de la communication est entré dans le « living » qui associait salle à manger et salon, sous forme de téléviseur, spectacle, puis d’ordinateur, communication « totale ». Que l’infini puisse être maîtrisé par le concept d’économie ou par celui de communication est la même croyance. Que l’infini puisse étendre l’économie ou la communication en soi et pour soi est la même croyance.

Dans ces théories de la contre-révolution, officielle comme officieuse, le monde ne change plus. La révolte, forcément condamnée à échouer éternellement, n’est plus que le révélateur d’un principe. Toute révolte est ramenée à une simple révélation d’un dysfonctionnement, ou moquée comme une pseudo-révolte. Le négatif devient imaginaire, est refoulé dans l’imagination. L’histoire, qui devient perpétuelle préhistoire, s’évapore dans l’oubli et dans le cynisme, ou se cristallise dans le fait divers, qui est bien l’histoire, sans majuscule, selon la middleclass, où se manifeste par intermittence sa ferveur sous-économiste, sa dévotion à la communication, son fanatisme religieux.

Si la révolution en Iran a laissé peu de traces dans les consciences, il n’en va pas de même dans le monde : les classes sociales économiques ne se sont pas maintenues face aux furieuses offensives gueuses, et n’ont pas été restaurées. La critique du travail comme activité dominante, parce que le travail est l’activité fétiche de la gestion, est apparue. Le besoin de parler est réapparu, malgré la débauche de sons coupe-son et de bruits coupe-bruit, malgré la censure, malgré la falsification, malgré l’instauration d’une troisième unité de gestion, à côté de l’Etat et de la marchandise, l’information dominante, qui gère la parole mais qui ne la contrôle plus parce que son contenu lui échappe. L’aliénation ridiculise désormais l’individu à tous les coins de rue. La matière commence à être mise en doute en tant qu’unité de ce qui est. Et la critique de l’économie, comme dernière religion, est commencée.


Texte de 2004 (extrait de Nouvelles de l’assemblée générale du genre humain, in « Argentine 2001-2002 », éd. Belles Emotions)
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