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Sur les paysans contre la Révolution française

 
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Kobayashi



Joined: 08 Apr 2004
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PostPosted: 27 Jan 2008 13:32    Post subject: Sur les paysans contre la Révolution française Reply with quote

Quote:
Les paysans en Révolution. Nouvelles perspectives historiographiques sur les paysans en révolution contre la Révolution Française, 1789-1794.

Ce sont là mes notes de lecture de l'ouvrage majeur d'Anatoli Ado, Paysans en révolution. Terre, pouvoir et jacqueries (1789-1794), traduit en français en 1996, et qui a énormément bouleversé l'historiographie de la Révolution française. J'ai essayé de prendre ce qui est le plus intéressant dans cette histoire méconnue ou tout du moins non enseignée dans l'Education nationale officielle. Le livre d'Ado est intéressant pour une raison qui est pour nous aujourd'hui essentielle : revoir l'histoire de tous ceux qui, luddistes, swingistes anglais, etc., se sont opposés farouchement à la destruction de leur mode de vie par la marche forcée vers la modernisation marchande du monde de nos vies. C'est aussi en constuisant une mémoire et une histoire de tous ceux qui ont tenté de s'opposer à ce qui allait devenir le monde d'aujourd'hui, et qui sont les vaincus de l'Histoire (!) - et on sait que l'histoire est toujours faite par les vainqueurs -, que nous pourrons peut-être, d'autant mieux nous armer aujourd'hui.

Les droits d'usage communaux des sociétés agraires, ce sont la dimension collective de la propriété et de l'usage de la terre. Ce droit générique fournissait par toute une série de droits spécifiques, des revenus complémentaires notamment à la petite paysannerie. Utilisation des biens communaux, droits de parcours pour les troupeaux, respect de tous usages consacrés par la coutume ou par un titre, des générations de cultivateurs, ont pu grâce à cette conception communautaire de la gestion de la terre et de ses fruits, ramasser du bois pour se chauffer ou meubler leur maison, élever quelques bêtes de bétail pourvoyeur de lait, de fromage, de viande, de cuir ou de laine, agrémenter leur maigre pitance de fruits frais ou secs, de champignons, de gibier. On trouvait le droit de glanage, le droit de glandage, le droit de grapillage, le droit d'affouage, la vaïne pâture pour l' alimentation de l'élevage de subsistance polyfonctionnel, l'exploitation des friches communales. Les droits d'usage communaux avaient une place centrale dans la critique des physiocrates et de leurs héritiers révolutionnaires, faite à l'ancien régime juridique des terres. Car ils impliquaient de lourdes contraintes en matières d'usage des terres : obligation de respecter une certaine rotation des cultures sur les soles de façon à libérer au même moment des terres de parcours sur une zone donnée. Or depuis 1750 et jusqu'en 1850, le discours dominant des agromanes mettant en avant la " Révolution fourragère ", cherche à accroître les interactions au sein du système agro-pastoral entre les cultures et l'élevage. La suppression des jachères au profit des plantations de cultures fourragères (prairies artificielles) et la diminution des rotations culturales (le discours dit qu'il faut passer du quadriennal ou du triennal au biennal..) sont les bases de ce discours sur l'efficacité agricole par l'intensification des interactions dans le système polyculture- élevage.

La Révolution de 1789 contre la tradition communautaire : L’intégration de la paysannerie a une société scellée par la généralisation du droit de propriété privée.

On estime qu’aux portes de la Révolution française qui allait amener l’Occident à gravir les dernières étapes de la Grande Marche royale du Progrès, la France comptait vingt-trois millions de ruraux (85% de la population) dont dix-huit millions étaient vraiment des agriculteurs. On estime également que 40% de ces vingt-trois millions de ruraux savaient lire et écrire, ce qui nuance l’obscurité traditionnelle adossée à cette époque [1]. Les historiens du dit « Ancien Régime », débattent depuis longtemps des survivances de la féodalité dans les structures agraires d’avant la révolution. Il apparaît en réalité, que la féodalité n’existe quasiment plus dans le territoire français à cette date, à part dans certaines régions bien particulières et sous la forme du servage (20 000 serfs en 1789) et de la mainmorte (800 000 mainmortables). Ainsi à la veille de la Révolution française, entre 35-40 % des terres arables appartient directement aux paysans. Le Roy Ladurie a également très bien montré la chute de la valeur réelle des redevances seigneuriales en argent et ce dans un long processus qui débute au XVIe siècle. L’historien parlant alors de « dé-seigneurialisation » et de « dé-féodalisation ». Un autre historien, Cobban, montre lui que le régime féodal n’a plus aucune efficacité à la veille de la révolution. Si le processus de désagrégation des rapports féodaux est certain mais inégal selon les régions, la pénétration de l’ « invention de l’économie » (S. Latouche) à la fin du XVIIIe siècle dans le système agraire est plus importante que prévue [2]. Cependant il faut bien voir comme nous y invite Anatoli Ado, que si la féodalité est de plus en plus inexistante à la veille de la révolution, le cadre juridique féodal de la propriété foncière reste inchangé. Et l’on voit même dans les années 1780, une « réaction féodale » consistant en une rénovation des terriers (durant toute la seconde moitié du XVIIIe siècle) cherchant à rationaliser la gestion d’une seigneurie pour en tirer le maximum d’argent ou de droits en nature (on voit par exemple, quelques tentatives de réactiver des corvées en Champagne et en Bourgogne). Cependant le « fardeau féodal » ne consiste dans le Bassin parisien et la Normandie que comme prélèvement de 10 à 12% de la récolte, et en Bretagne, dans le Massif central, en Franche-Comté ou dans l’ancienne province du Languedoc où les droits féodaux [3] ont résister un peu plus, le prélèvement atteint encore que 15 à 20% de la récolte. Cependant, ces droits féodaux qui ont une place prépondérante dans nos propres imaginaires et représentations sur l’ « Ancien Régime », doivent être relativisés par la prise en compte de la masse fiscale que prélève déjà l’Etat sur les paysans.

Les paysans face à la Révolution juridique bourgeoise et parisienne.

Entre le 4 et le 11 août 1789, c'est la proclamation du principe de rachat des droits féodaux, un compromis qui ne sera pas accepté par la paysannerie.Celle-ci prenant à la lettre l' affirmation solenelle que " l' Assemblée constituante détruit entièrement le régime féodal" du décret du 4 août alors que des exeptions y figuraient. L' ambiguité de cet article ajouta à la confusion. De plus le rachat apparaissait impossible : il n'existait évidemment pas de système de crédit bancaire à l'époque, comment des paysans auraient-ils pu racheter les terres ?…

Regardons en détail l'oeuvre juridique de la Révolution française en vers les paysans à cette date de l'été 1789 :

- Abolition de la féodalité en France (ces différents décrêts sont sanctionnés par le roi le 3 novembre)
- la mainmorte est aboli sans indemnités, ainsi que le servage (il y a en 1789 20 000 serfs en France)
- les redevances seigneuriales de dépendance sont abolies sans indemnités.
- Sur les privilêges de chasse : droit de colombier et de garenne sont abolis.
- Abolition des justices seigneuriales.
- Au sujet des droits seigneuriaux : les dîmes inféodées doivent être rachetées. Et on adopte les principes de l'abolition/rachat des cens et champarts.
- abolition/ rachat des rentes foncières héréditaires en espèce et nature.
- les dîmes de l'Eglise ne sont plus prélevées par l'Eglise.
- Des décrets sont pris, déclarant rachetables " les rentes foncières perpétuelles, soit en nature , soit en argent, de quelque espèce qu' elles soient, quelle que fût leur origine, à quelques personnes qu' elles soient dues ".
- Les droits seigneuriaux réels qui sont une propriété, sont légitimés par l'article 2 de la D.D.H.C. sur le droit de propriété : " La propriété est un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n' est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l' exige évidemment et sous la condition d' une juste et préalable indemnité ".

Dans ces conditions inacceptables pour les paysans, de 1789 à 1792, une véritable guerre civile mit aux prises paysannerie et aristocratie. Avec plus ou moins d' intensité suivant les régions (jacquerie…).

La révolution des paysans pendant la Révolution française.

A l’automne 1789, des Révoltes paysannes entre Rhin et Moselle par contamination de la Révolution française apparaissent, quand les paysans apprennent les mesures de la nuit du 4 août. Cependant cette contamination des idées révolutionnaires n'est pas complète, car ces paysans ne réclament que la fin des corvées. Cependant l'historien Anatoli Ado parle de la première jacquerie à ce moment là.

Entre décembre 1789 et février 1790, a lieu la seconde jacquerie surtout dans l'ouest et le sud-ouest (300 paroisses rurales son concernées + 100 châteaux attaqués). Le 3-6-9 mai 1790, le Décrêt du " Mode et taux de rachat " de l'ANC (Assemblée Nationale Constituante) est adopté : il faudra 20-25 fois la redevance annuelle pour racheter les droits seigneuriaux tels le cens, champart, dîmes inféodées, droits de mutation. Ainsi il y aura très peu de rachats. Les paysans continuent à voir d'un mauvais oeil la révolution parisienne.

A l’été 1790, c'est le début du divorce définitif de la paysannerie avec l'ANC : la paysannerie commence à se plaindre des administrations départementales et de districts créées par la Révolution à l'automne 1789 partout en France, car ces administrations sont responsables du paiement des redevances féodales. De 1790 à 1792, ce sont des bourgeois urbains élus au suffrage censitaire qui siègent dans les conseils et directoires des districts. Le divorce commence alors entre la révolution et les paysans. C'est l'essor des conflits entre ruraux et urbains : souvent ce sont des détachements de gardes nationaux urbains qui viennent par exemple réprimer les paysans. Les municipalités rurales élues au printemps 1790 (nombreux paysans sont élus) sont qualifiées d'ignorantes et incapables par les directoires et conseils des districts et départements élus eux au suffrage censitaire à l'été 1790. La montée des tensions se poursuit.

Entre octobre 1790 et février 1791 a lieu la troisième jacquerie paysanne dans le sud-ouest (Saintonge, Périgord, Quercy, Agenais) et Bretagne.

En avril 1791, un Décrêt de l'ANC oblige la noblesse de retirer ses bancs d'église ainsi que les signes de la justice seigneuriale (gibets, piloris…). On supprime également le droit exclusif des seigneurs à posséder la girouette sur ses demeures.

A l'été-automne 1791, c'est la " Quatrième jacquerie " dans le sud-ouest (Saintonge, Angoumois, Quercy, Périgord) et dans le Gâtinais, l'Oise et la Somme contre les paiments des champarts, et autres droits féodaux (la récolte se fait pendant période de paiement des droits féodaux.)

Le 28 septembre 1791, promulgation du Code rural, avec l'abolition des pratiques communautaires (l'individualisme agraire commence a être mis en place), et droit à l'enclosure. Ainsi la Révolution française prend dès lors le tournant vers l'individualisme agraire et les enclosures comme en Angleterre depuis la fin du XVIIIe siècle avec la destruction des droits communautaires que cela implique, la paupérisation de l'immense couche des petits paysans qui pouvaient vivre que grâce à ses compléments communautaires. Mais les historiens remarquent qu'il y a une véritable résistance des communautés rurales dans l'application du Code. Ainsi, globalement, on estime que la paysannerie a résisté pendant la révolution à l'individualisme agraire et à l'enclosure.

Le 6 octobre 1791, la liberté d’enclore est donc accordée. Les pratiques qui vont avec apparaissent donc avec la mise en place de la liberté d' assolement et la libre disposition des récoltes, ce qui suppose l' effacement de la charge communautaire. Les droits collectifs, par ailleurs limités , codifiés et reglementés, subsistent tout de même. Cependant évidemment, il n'y a pas de vaine pature si le champ est entouré de clotures. Et on sait que l' absence de clôture constituait en pratique , la meilleure sauvegarde de l' ancienne économie rurale largement dégagé du marché. Seule l' absence de clôture garantissait le maintien de l' ancien système agraire, la loi soustreyant les terres encloses à l' usage collectif.

En février et mars 1792, les historiens observent des mouvements paysans de subsistance dans le Bassin Parisien : l'Aisne, Oise, Beauce, pays de Loire. C'est le premier mouvement important dans le Bassin Parisien depuis la guerre des Farines en 1775. Le mouvement décline en avril quand la répression se fait sentir.

Mais c’est au printemps de 1792, que la " Cinquième Jacquerie " se répand dans le Centre et le Midi (retour de la guerre aux châteaux comme pendant la 3ème jacquerie de l'été 1791) et dans le nord (où le mouvement de subsistance domine sur la guerre aux châteaux). La thèse de Anatoli Ado est que la cinquième poussée émeutière paysanne du printemps 1792 attaque les composantes politiques du consensus sur la question agraire imposé en août 1789 : les nobles libéraux et les politiciens Feuillants. Ainsi en contestant le consensus politique sur la question agraire, les paysans préparent le renversement des groupes politiques au pouvoir à l'été 1792. Ainsi pour Ado, il y a un véritable lien organique entre la révolution paysanne et la marche de la révolution, les paysans pèsent directement sur le cours agité de la révolution parisienne. Le 10 août 1792 est aussi une victoire des paysans car entre mars et mai, l'intensité émeutière paysanne est très importante. Et c'est évidemment l'Assemblée Législative qui organise la répression féroce de la 5ème Jacquerie. Puis la Législative a une nouvelle approche à partir du 18 juin, en abolissant sans rachat les droits féodaux et les " casuels " perçus lors des mutations. Ainsi une nouvelle partie du régime seigneurial tombe. Cette politique en faveur des paysans, marque une rupture dans l'attitude jusque-là répressive de la Législative à l'égard de la Cinquième Jacquerie. Cependant, encore une fois, ce décrêt est une reculade de la Législative face aux jacqueries, et les députés font cette mesure presque contraint par la nécessité. De plus cette mesure est en deça des espérances paysannes comme toujours écrit Anatoli Ado. Cependant malgré ces mesures pour calmer le feu émeutier de la paysannarie, les troubles s' étendent en Dauphiné, Lozère, Quercy, Cantal, Dordogne, Corrèze, Ardèche, Gard, Hérault.

Entre août et octobre 1792 a lieu la " Sixième Jacquerie " : c'est la dernière guerre contre les châteaux et elle a lieu dans 17 départements. Pour Anatoli Ado, cette Sixième jacquerie est une nouveauté dans son lien direct avec la Révolution : la motivation stratégique des destructions de châteaux c'est faite surtout dans les régions de frontières pour éviter que la noblesse aient des bases de repli proche des pays étrangers où ont fui les contre-révolutionnaires. C'est donc comme dans la 3ème jacquerie de l'été 1791, le retour de l'idée de complot aristocratique, la peur de la mentalité paysanne face à la répression, l'idée de l'arrivée d'une armée étrangère, qui pousse la paysannerie à une réaction défensive (thèse de G. Lefebvre). La justice populaire et expéditive est comme à l'habitude très employée dans cette sixième jacquerie : une Terreur populaire même si ces agissements extrêmes sont toujours liés au recrutement de volontaires dans l'armée.

Cependant, les nouveaux révolutionnaires de l'été 1792 ne vont pas plus être appréciés que le personnel politique précédent. Décidément, les paysans ne veulent être représentés par aucun députés, et c'est de suite l'émeute qui joue le rôle politique. Pourquoi un redémarrage des hostilités entre les révolutionnaires et les paysans ? Seulement quatre jours après la prise des Tuileries par le mouvement urbain et parisien du sans-culotisme républicain, est promulgué un Décrêt sur le partage des communaux et des terres vaines (sauf pour l'usage du bois) en pleine propriété. Et ce décret est pris juste après les récoltes... Immédiatement les protestations reprennent quand on veut mettre en pratique les nouveaux décrets.

Cependant, tandis que le 25 août est mis fin à la législation agraire de la Législative, l’article 5 du décrêt entraine la suppression sans indemnité des redevances seigneuriales (droits féodaux et censuels) sauf si une preuve légale du" titre primitif " est fourni dans un délai d'un an (ce que revendiquaient les paysans depuis 1790). Les droits féodaux sont alors conçus comme une usurpation si on ne montre pas la preuve d'un " titre primitif ". Cependant : les redevances féodales restent vivaces dans certaines régions sous la Convention et donc la lutte contre les redevances féodales existe aussi après août 1792, ce qui explique la Sixième Jacquerie en août-octobre 1792. Immédiatement, la Convention sent la tension arrivait de partout, et le 28 août, une Loi restitue aux communautés villageoises une partie des communaux.

Mais en février 1793, suite à la formation en janvier d’une seconde coalition d’Etats contre la France révolutionnaire (Angleterre, Hollande, Royaume de Piémont-Sardaigne, Espagne, Prusse et Autriche), la Convention décrète la levée de 300 000 hommes pour lui faire face. Rappelons d'abord que la Révolution invente la levée de masse, alors que les paysans se battaient rarement pour les rois de France, qui disposaient d'armées professionnelles. L'invention de la levée de masse est donc inconnue et très impopulaire chez les paysans. Dès le début du mois de mars, l'application en Bretagne de la levée de 300 000 hommes y provoque de violents incidents. Les paysans très marqués par une hostilité à tout ce qui vient des villes et autres chefs lieux de districts, et déçus par les décrêts/lois de la Révolution, sont hostiles à cette lévée d'armes, dont ils ne comprennent pas la nécessité (Rappelons tout de même, comme l'a montré l'historien Pierre Barral, que les paysans ne se sont sentis " Français "... qu'au début du XXe siècle dans les tranchées de 14- 18 ). A Machecoul, ce jour et le suivant , se déroulent les massacres qui marquent le début de l' insurrection de Vendée. A partir du 10 mars le soulèvement grandit jusqu'en juin. Il atteint Indre-et-Loire. Haut-Maine. Morbihan. pratiquement tout l'Ouest mais ne consolide en rébellion qu'en Vendée : " l'armée catholique et royale " (30 000 combattants). La répression de la Vendée fera entre 250 000 et 300 000 morts.

Mais cette hostilité des paysans à partir se battre dans une armée de masse loin de chez eux à quelques mois des récoltes, n'est qu'un élément parmi d'autres pour expliquer la poursuite de l'hostilité des paysans à la Révolution. Le 4 mai 1793, pour contenter le peuple des villes qui souffre d'une inflation sur les prix des matières premières, la convention adopte la Loi du " premier maximum " : La Convention décrète le maximum du prix des grains, ce qui évidemment mécontente la paysannerie qui vend ses surplus sur les marchés urbains. Tandis que seulement 8 jours après l’écartement des Girondins par les Jacobins, la loi du 10 juin ré-autorise le partage des communaux (cette loi est " retirée " le 21 juin 1796 devant la résistance des paysans ). Et le 17 juillet, les Jacobins décident l'abolition définitive des droits féodaux et la destruction des titres féodaux. On le voit ici encore, la politique des révolutionnaires comme le souligne Anatoli Ado, est souvent contradictoire, parce que justement ces révolutionnaires parisiens ignore tout du monde de vie et de la mentalité paysanne. Devant la poursuite des émeutes, les révolutionnaires naviguent toujours à vue, et le 24 décembre 1794, la Convention thermidorienne décide finalement d’abolir la loi du maximum.

On le voit, la paysannerie qui a cru au tout début à la Révolution, a très vite compris que son intérêt n'était pas celui des révolutionnaires parisiens. Ceux-ci n'ont cessé de faire n'innombrables tentatives pour casser les droits communautaires que la paysannerie voulait garder, alors qu'elle faisait tout pour conserver les rester de la féodalité dont ne voulaient pas la paysannerie. Le grand malaise est dans cette incompréhension profonde du monde paysan.

Cependant, si la Révolution française n'arrive pas à véritablement instituter la fin des droits communautaires sur la terre, la nature, c'est-à-dire sur ses droits d'usage en tant que bien commun, c'est le Code Civil de 1804, sous les bottes de Napoléon Bonaparte, qui finalement terminera l'oeuvre de la Révolution dont il s'est d'ailleurs toujours réclamé.

Conclusion :

Le 21 mars 1804, le Code Civil des Français, dans son article 544, institutionalisait la théorie physiocratique de l'exclusivité (sans tiers) de la propriété de la terre. L'exploitant devient désormais libre de disposer de son bien. Libre d'en jouir au mieux de ses intérêts et vis-à-vis des tiers (seigneurs, communautés rurales, communautés de voisinage). Ce nouveau régime juridique de la terre, grandement inspiré par la théorie agrarienne des physiocrates du XVIIIe siècle, s'oppose donc aux anciens régimes juridiques des terres présents en Europe. Ces anciens régimes juridiques de la terre étaient constitués par une superposition de droits perpétuels dont le droit du seigneur du " domaine éminent " (ce que l'on appelle la propriété éminente) mais aussi les droits communautaires. Au prétexte de supprimer les restes du système seigneurial féodal déjà bien entamé, c'est tout le système des anciens régimes juridiques de la terre qui est parti avec l'eau du bain. Et comme on la vu, les jacqueries paysannes, si elles attaquaient les châteaux seigneuriaux et demandaient rapidement la suppression sans contrepartie des " droits seigneuriaux ", ils restaient attachés à une dimension communautaire de la terre comme bien commun. Si en France, les " droits seigneuriaux " sont progressivement abolis sous l'effet et l'influence de la Révolution paysanne qui a fait peser ses intérêts par la violence constante de ses six Jacqueries successives, ils ne seront abolis complètement (et sans rachats !) les droits féodaux de rentes, au mois d'août 1793. Mais pour la bourgeoisie des villes, la conception communautaire de la propriété était opposée au fonctionnement de leur monde marchandisé. Et c'est l'ensemble du régime de la propriété (féodalité et droits communautaires) qui devaient disparaitre, pour imposer la propriété propre au capitalisme.

Ces droits féodaux de rentes seront également abolis pendant la période révolutionnaire (qui va pour de nombreux historiens jusqu'à la fin du pouvoir de Napoléon, qui est un pur produit de la Révolution), dans les Etats de l'ouest de l'Allemagne (partie rhénane) et dans le nord de l'Italie, (qui partie rhénane et nord de l'Italie appliqueront l'article 544 du Code Civil Français) ainsi que dans le Pays de Vaud en Suisse en 1804. Cependant dès 1783, les différentes provinces des Provinces-Unies (actuels Pays-Bas) avaient aboli déjà les droits féodaux. Pour le reste de l'Europe les modalités d'abolition des droits féodaux sont différents et sont plus étaler dans le temps. En Allemagne nous avons une chronologie différenciée selon chaque Etat du mouvement d'émancipation paysanne : le Bauernbefreiung (1765-1850). Le droit d'usage principal du tenancier : c'est ce droit là qui se transforme en droit de propriété exclusive en Europe de l'Ouest sous l'effet de la conquête napoléonienne qui exporte son Code Civil.

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[1] Le colportage et la lecture publique pour les illettrés se fait notamment par la « bibliothèque bleu » de Troyes.
[2] Ainsi de la croissance des revenus seigneuriaux liés à l’affermage à durée limité, et de la baisse des redevances féodales payées par les paysans tenanciers.
[3] Ils consistent en banalités, droits de chasse, de colombier, de garenne, des bans divers, des péages, le droit de foire, etc., qui englobent la totalité de la vie productive des paysans.


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Bibliographie rapide :
- Geneviève Gavignaud-Fontaine, La révolution rurale dans la France contemporaine, XVIIIe-Xxe siècle, L’harmattan, Alternatives rurales, 1998.
- Anatoli Ado, Paysans en révolution. Terre, pourvoir et jacquerie, 1789-1794, Société des Etudes Robespierristes, 1996
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Critique de la valeur et du travail

Brochure du Manifeste contre le travail de Krisis.

http://sortirdeleconomie.ouvaton.org/ (3 n° du bulletin)
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PostPosted: 29 Mar 2008 21:17    Post subject: autre référence Reply with quote

Voir aussi la thèse de Paul Bois: Paysans de l'ouest, dans laquelle il montre que les chouans furent les plus révolutionnaires du début de la révolution, d'où son interprétation de leur révolte comme libertaire et anti-étatiste, que ce soit monarchie ou république.
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