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Spirale d'échanges et petits groupes (Florence Weber)

 
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Deun



Joined: 14 Mar 2005
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Location: Colombes(92)

PostPosted: 05 May 2008 10:49    Post subject: Spirale d'échanges et petits groupes (Florence Weber) Reply with quote

Dans ce passage, Florence Weber distingue le don/contre-don, où la comptabilité est implicite, de la « spirale d'échange », où la comptabilité est impossible. Ceci au cours de son premier livre sur l' « économie domestique », Le travail à-côté, que sont les occupations ouvrières masculines en dehors du travail salarié :

« J'ai mis un certain temps avant de comprendre que le plus important, dans cette recherche [le Travail à-côté], c'était la différence entre un échange ponctuel, interprétable en termes de réciprocité interpersonnelle (don et contre-don, triple obligation de donner, redevoir et rendre), et une spirale d'échanges, sans commencement ni fin, que nul ne peut clore sans s'exclure du groupe ainsi constitué. En particulier, c'est ce qui me permet de transposer aux relations familiales ce que j'avais pu observer dans des relations interpersonnelles que j'analysais, sans m'inquiéter de savoir si les partenaires étaient ou non apparentés et comment. Lorsque j'utilise cette distinction aujourd'hui pour comprendre les relations familiales, elle me permet d'opposer logique de parentèle (don et contre-don, relations personnelles électives) et logique de maisonnée (spirale d'échanges, relations quotidiennes routinisées). Elle restitue à l'économie domestique observée dans Le travail à-côté sa double dimension : échange de services entre groupes, où chaque membre d'un groupe peut rendre le don reçu par son groupe tout entier, en tenant de ces échanges une comptabilité en général implicite ; échange de services à l'intérieur d'un groupe, où chaque membre est pris dans une spirale où la comptabilité est impossible : qui a commencé ? Faire les comptes de ces échanges-là, c'est sortir du groupe constitué par la spirale d'échanges : c'est l'expérience que font les époux en train de divorcer, les héritiers en train de régler une succession. L'interaction à l'intérieur d'un groupe se définit par l'absence de comptabilité. »
Florence Weber, Julien Ténédoc, L'économie domestique, Au lieu d'être, 2006, p.48

L'image de la spirale illustre l'idée qu'il est impossible d'isoler une interaction entre deux individus, du reste des interactions au sein d'un groupe auquel ils appartiennent.

A propos du terme « économie domestique » :

« Avant sa promotion politique au XXè siècle, l'économie domestique représente un océan entre des îlots de grande économie capitaliste, marchande et industrielle. Ce sont les anthropologues marxistes qui l'ont nommée économie domestique, à la suite de Karl Marx et de Max Weber. Les historiens ont pu la nommer, parfois, économie naturelle, certains d'entre eux parlent d'une économie de survie pour désigner la masse des activités économiques qui ne s'insèrent pas dans les cadres officiels de l'économie de marché ou de l'Etat. » (p. 43)

Cette volonté de faire entrer dans l'économie toute pratique matérielle qui n'entre pas dans un cadre légal (marché ou institutions publiques) se heurte parfois à quelque contradiction que ne semble pas voir F. Weber.

Il faut comprendre que Florence Weber n'est pas tellement intéressée à définir un « en dehors » de l'économie. Son projet de recherche plus récent consiste en effet à reprendre le cadre logique de la théorie microéconomique standard (des acteurs cherchant à maximiser leur bien-être sous contraintes de temps et de budget). « La définition du bien-être permet une grande souplesse : outre les gratifications symboliques, bien connues des économistes, l'altruisme est un opérateur logique qui permet d'intégrer, dans la définition de mon propre bien-être, le bien-être d'autrui. On peut intégrer dans les contraintes, de temps et de budget, une dimension réflexive (la perception des contraintes) et toutes les questions qui se posent autour du temps, forcément individuel, et du budget, potentiellement collectif. C'est autour de la définition des acteurs qui nous pouvons aujourd'hui faire bouger le cadre strictement individualiste de la théorie. (...) L'ethnographie nous a montré que, selon les situations sociales et selon les variables considérées, l'atome théorie pertinent était soit l'individu au ordinaire du terme (...), soit le ménage défini par la cohabitation (c'est le cas pour les dépenses liées à l'entretien du logement), soit le collectif de survie, non nécessairement cohabitant, qu'est la maisonnée (...), soit le collectif de transmission qu'est la lignée (...). Evidemment, cela complique atrocement l'écriture du modèle, et cela nous oblige à réfléchir de façon mathématique de raisonner à différentes échelles! » (p. 88 )
Note : Florence Weber est mariée à un mathématicien.

L'autre point qui pose problème est le fait de considérer que les personnes ne construisent pas les formes sociales où elles vivent, mais ne font que choisir parmi elles. C'est évidemment une position réaliste, mais non neutre politiquement (au contraire, un sociologue peut choisir de n'étudier que des formes sociales rares ou expérimentales afin d'en faire la promotion indirecte, ou encore de comprendre comment les formes sociales peuvent bouger). Florence Weber défend en effet une « neutralité axiologique » qui a la fois est dangereuse (produire un savoir technicien, indépendant de toute valeur, sauf celle favorisant le développement de ce savoir et des institutions attenantes) et fausse (cette position contribuant finalement à détruire les valeurs). Elle peut en effet observer que comptabiliser c'est sortir du groupe, tout en souhaitant la mise en place d'un droit au revenu pour les aides familiales à la prime enfance, comme façon de « revaloriser » le fait que les femmes continuent à « assumer plus que leur part de protection rapprochée » (p. 108).

S’il ne faut pas compter sur Florence Weber pour nous sortir de l’économie, ses travaux ou ceux de ses collègues (*) offre un vocabulaire accessible pour prendre conscience de quoi est fait la vie quotidienne au sein de petits groupes, qu’il s’agisse de familles plus ou moins recomposées, maisonnées, ou de petits entreprises artisanales.
En particulier, ce sont les situations où l’économie vient brouiller les rapports personnels, les problèmes que pose l’argent et le travail dans les familles ou les petits groupes, où l’enquête sociologique a du sens : pour démêler les crises, repérer à l’avance les quiproquos, etc.
Car souvent on pense les alternatives à partir d’un vocabulaire politique et économique, alors que leur conditions de possibilité de ces alternatives, ce sont toujours des petits groupes, des réseaux d’interconnaissance informels.
Dans cette vie quotidienne, les interactions entre personnes sont moins adossées aux institutions (marchés, bureaucraties publiques) qu’ailleurs, mais en même temps ces institutions sont toujours présentes.

Je pourrais développer cela plus tard, mais j’ai préféré présenter d’abord les limites de ce genre de travaux sociologiques. Pour moi il s’agit de travaux de « seconde main » que l’on ne peut pas prendre sans beaucoup de vigilance, sans se poser la question de ce qui les suscite (même quand ils prennent la forme d’une « recherche fondamentale » comme c’est le cas chez F. Weber). Travaux qui viennent compléter ou aider les observations que l’on peut faire soi-même.


(*) par exemple Florence Weber, Séverine Gojard et Agnès Gramain (dir.), Charges de famille. Dépendance et parenté dans la France contemporaine, 2003.
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