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La sortie de l'économie, la sexualité, le genre
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Deun



Joined: 14 Mar 2005
Posts: 1536
Location: Colombes(92)

PostPosted: 15 Jan 2009 17:29    Post subject: Reply with quote

De passage wrote:
Ce que je critique du savoir situé c'est que chez certaines féministes cela aboutit à affirmer que les hommes sont incapables de produire du savoir sur l'oppression et l'aliénation des femmes puisqu'ils sont dans une position dominante au regard des rapports de sexe et que leur socialisation masculine leur empêche de pouvoir accéder à une connaissance pertinente de la domination.
Or c'est il me semble faire peu de cas de l'individualité, de la subjectivité concrète justement, du fait que l'individu n'est pas uniquement le produit de son époque ou de la socialisation différenciée en matière de sexe. si on retient justement le caractère subjectif de toute recherche, il faut alors reconnaître à mon avis la capacité qu'ont potentiellement tous les individus de mettre à l'oeuvre cette subjectivité radicale dans un processus de recherche et cette subjectivité ne se réduit pas à la socialisation à mon avis mais touche à la vie, à l'auto-donation de la vie si on veut être Henryen et cette auto-donation est la même pour tous.


Oui mais où est la contradiction ?
Tu es sur deux plans de généralité différents.
D'un côté, produire un savoir disons sociologique sur l'expérience des femmes en société, du fait d'être dans la position de femme.
De l'autre ce qui est vécu en général en propre par les personnes, femmes ou pas. Bien-sûr, ce vécu n'est réductible au premier, mais une conséquence logique des définitions. Il n'y a pas de contradiction entre "ce que Platon vit" et "ce que les hommes vivent".

Pour revenir au sujet, il y a oui dans le féminisme et les études sur le genre l'affirmation qu'il existe d'une expérience spécifiquement féminine, globalement peu accessible aux hommes mais pas impossible.
Tu ne peux pas avoir l'expérience du soin aux enfants si tu n'as pas cette expérience. Ou à l'inverse avoir maille avec l'ordinateur au niveau de la programmation, expérience encore spécifique. Aucun génome, pétition de principe sur l'universel ne peut la donner, ou conception sur la vie elle-même, ne peut la donner.

Bon enfin bref.
L'éthique du care à mon sens met fin me semble-t-il à ces tergiversations opposant infructueusement et depuis longtemps essentialisme et constructivisme.
Plus particulièrement, il faut lire "Une voix différente" Carol Gilligan, qui fait état des différences de conceptions touchant à la morale. Avec en gros l'opposition entre l'impératif catégorique de Kant ou la théorie de la justice à la Rawls, et la vision particulariste et contextualiste qu'on peut trouver chez Wittgenstein, l'éthique du care étant de ce côté-là.

Ou pour être plus concret, on demande à une personne ce qu'il convient de faire dans telle situation :
- votre femme est malade et un médicament peut la sauver
- le pharmacien dispose de ce médicament à vendre, mais vous n'avez pas d'argent.
Réponse de l'éthique de la justice : En toute généralité, le principe de la propriété s'annule face au principe de sauver la vie => on vole le médicament.
Ethique du care : ça dépend du contexte des relations ; par exemple quel est le lien avec le pharmacien ? n'est-il pas possible de le convaincre de donner le médicament ?
Carol Gilligan observe que le développement moral est jugé supérieur quand la personne répond par l'éthique de la justice (principe mathématique à appliquer froidement), et inférieur quand la personne ne répond pas sur ce plan-là. Je résume vite fait, mais c'est très intéressant à lire, ce livre.

On ne peut remarquer qu'elle (éthique du care) est généralement (plus fréquemment) celle des femmes, tout en précisant que des hommes peuvent y accéder aussi.

Ensuite dans un second temps on peut étudier ce qui produit cette différence, et est-ce qu'elle n'aurait pas sa source dans des expériences spécifiques, celles des femmes de par leurs occupations concrètes particulièrement dans le soin (le care), occupations à inscrire dans une spécialisation et une hiérarchisation des activités (division du travail).
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SDE dec.info socio. des épreuves
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bug-in



Joined: 13 Mar 2003
Posts: 4057
Location: prox. Montpellier

PostPosted: 15 Jan 2009 17:29    Post subject: Reply with quote

Il me semble qu'une preuve du problème du mot nature, vient d'apparaitre ici : quand tu parle de nature, en fait tu signifie l'histoire d'avoir deux sexes différents... évidement pour moi ce n'est pas ça qui est démontable. Ce qui est démontable pour moi c'est l'idéologie de la nature. Ce mot qui permet de cacher plein de chose. Comme par exemple ta critique sur le fait qu'il n'y aurai pas deux sexes biologiquement différent.

Effectivement je pense qu'il y a ses deux sexes biologiques (et il en existe d'autres, les intersexes sont une réalité).

Pour le savoir situé je partage ton point de vue, justement pour moi ce n'est qu'appliquer cette démarche que de reconnaitre que l'on peu mettre en place ce type de savoir, même quand on a été masculinisé, mais il faut effectivement tenir compte du fait que certains sont favorisé, d'autres défavorisé a mettre ce type de savoir en place (mais il y a une grosse différence entre être défavorisé et dire : cela lui sera impossible).
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De passage
Guest





PostPosted: 16 Jan 2009 13:41    Post subject: Reply with quote

Quote:
Pour revenir au sujet, il y a oui dans le féminisme et les études sur le genre l'affirmation qu'il existe d'une expérience spécifiquement féminine, globalement peu accessible aux hommes mais pas impossible.


Oui et c'est le "pas impossible" qui reste quand même à défendre parce que ce n'est pas parce que les chercheurs hommes ne vivent pas la domination masculine qui sont incapables de théoriser là dessus sinon dans un autre registre Marx aurait été incapable de décrypter les mécanismes de l'aliénation du prolétariat ou de la réification. La question rebondit aussi inévitablement sur le questionnement sur la sexuation de la science au delà du sexe du chercheur, les procédures mises en place par la méthode galiléenne qui place le monde devant soi et par le positivisme font de la science une pratique virile, technicisée et qui favorise l'exclusion et la domination des femmes comme d'ailleurs des autres individus dominés.
Je suis bien d'accord pour dire que dans le domaine sexuel par exemple, une femme ne peut se représenter ce qu'est l'éjaculation de même que l'homme aura du mal à décrire la pénétration vaginale... mais cela ne me semble pas fonder deux mondes totalement différents.
Que le corps soit sexué est un fait difficilement contestable et il y a des différences d'appréhension du monde du fait d'une corporéité différenciée mais il y a bien quelquechose de commun à l'ensemble des vivants c'est bien pour ça que les postures différentialistes d'Irigaray par exemple sont pertinentes mais pas suffisantes à mon avis, en tout cas elle ne souligne pas assez l'appartenance à une même humanité peut être de par la subjectivité radicale dont parle Henry.

Quote:
Ce qui est démontable pour moi c'est l'idéologie de la nature. Ce mot qui permet de cacher plein de chose.

Peux tu en dire plus?
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bug-in



Joined: 13 Mar 2003
Posts: 4057
Location: prox. Montpellier

PostPosted: 16 Jan 2009 14:49    Post subject: Reply with quote

Les travaux de Descola t'aiderons plus que moi sur la question, notamment le livre par dela nature et culture.
Le problème est sommes toute simple : qu'est ce que la nature ?
le mot Nature reçoit un grand nombre de définition différente déjà dans notre culture. Ce que Descola montre en plus dans son livre, c'est qu'il existe carrément des groupes humains chez qui le mot n'existe pas, n'a pas d'équivalent.
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Kobayashi



Joined: 08 Apr 2004
Posts: 1885

PostPosted: 16 Jan 2009 18:07    Post subject: Reply with quote

deux textes de théoriciens d'Exit ou plutot proche d'eux pour Johannes de Longo (le premier a été publié dans la revue français Illusio, au printemps dernier si je ne me trompe pas). A noter que la " crise " dans la première revue Krisis, à notamment porter sur cette question (voir de TC : " Division sexuelle de la critique chez Krisis ? " : http://membres.lycos.fr/tempscritiques/texte.php?ordre=20 ).

Quote:

Remarques sur les notions de «valeur» et de «dissociation-valeur»*

Roswitha Scholz

Pour montrer ce que veut dire la notion de «dissociation-valeur», il convient tout d’abord d’expliquer ce que signifie le concept androcentrique de la «valeur» tel qu’il a été défini par la «critique fondamentale de la valeur» et que j’entends développer ici de façon critique. En général, la notion de valeur est utilisée de façon positive, que ce soit par le marxisme traditionnel, le féminisme ou encore par les sciences économiques où, sous la forme des prix par exemple, il apparaît comme un élément inconditionné et transhistorique de toute société humaine. À cet égard, l’approche de la critique fondamentale de la «valeur» est tout à fait différente. La valeur y est comprise et critiquée comme l’expression d’un rapport social fétichiste. Dans les conditions qui sont celles de la production marchande pour des marchés anonymes, les membres de la société, au lieu d’utiliser d’un commun accord leurs ressources pour la reproduction raisonnée de leur existence, produisent, séparément les uns des autres, des marchandises qui ne deviennent des produits sociaux qu’après avoir été échangées sur le marché. En «représentant» du «travail passé» (dépense d’énergie sociale humaineabstraite), ces marchandises constituent «de la valeur», c’est-à-dire qu’elles figurent une certaine quantité d’énergie sociale dépensée. Cette représentation s’exprime à son tour par un médium particulier, l’argent, qui est la forme générale de la valeur pour tout l’univers marchand. Le rapport social médiatisé par cette forme renverse sens dessus dessous les relations entre les personnes et les produits matériels: les membres de la société, en tant que personnes, apparaissent de façon asociale, comme de simples producteurs privés et des individus dépourvus de tout lien entre eux. Inversement, le rapport social apparaît comme un rapport entre des choses, un rapport d’objets morts qui entrent en relation à travers les quantités abstraites de valeur qu’ils représentent. Les personnes sont chosifiées, et les choses pour ainsi dire personnifiées. Le résultat est l’aliénation mutuelle des membres de la société qui n’utilisent pas leurs ressources en fonction de décisions conscientes, prises d’un commun accord, mais qui se soumettent à un rapport aveugle entre des choses mortes, leurs propres produits, commandé par la forme-argent. C’est ainsi qu’on en arrive sans cesse à une mauvaise répartition des ressources, à des crises et à des catastrophes sociales.

La critique de ce fétichisme qui subordonne les hommes en tant qu’êtres sociaux aux rapports créés par leurs propres produits doit donc s’exercer dès le niveau de la production marchande, de la valeur, du travail abstrait et de la forme-argent. Et c’est précisément là que la théorisation marxiste passée a échoué. Ce qui fait la véritable radicalité de la théorie marxienne a été marginalisé comme philosophique, tandis qu’au niveau concret de la théorie sociale, c’est-à-dire au sens social et économique, elle s’est montrée incapable de briser le carcan catégoriel du système moderne de production marchande (dans ses diverses formations historiquement asynchrones). À l’opposé, la «critique fondamentale de la valeur» entend mettre au jour ce noyau disparu de la critique de l’économie politique et rendre conscient que la forme apparemment naturelle de la valeur revêt un caractère-fétiche négatif, afin de parvenir ainsi à une reformulation de la critique sociale radicale: «Comme marchandises, les choses sont des objetsvaleur abstraits privés de qualité sensible, et c’est uniquement sous cette forme étrange qu’elles sont socialement médiatisées. Dans le cadre de la critique marxienne de l’économie politique, cette valeur économique est déterminée de façon purement négative, en tant que forme de représentation abstraite et morte du travail social effectué sur le produit, forme à la fois réifiée, fétichiste, détachée de tout contenu sensible et concret et qui, en un perpétuel mouvement de forme des relations d’échange, se développe pour arriver à l’argent en tant que la chose abstraite “même”»1. Cependant, ce fétichisme spécifique de la forme-marchandise en tant que principe général et dominant de la socialisation n’existe que dans les systèmes modernes de la production marchande. Seul le capitalisme moderne a engendré une forme-marchandise orientée vers des marchés anonymes, autonomisée et détachée du reste de la vie et des autres formes relationnelles, et qui, en même temps, domine tout le processus social de la vie. Auparavant, on produisait d’abord pour l’usage, et ce non seulement dans des contextes agraires mais également à l’intérieur des corporations régies par une législation spécifique. Quant à la notion même de «totalité» sociale, celle-ci ne pouvait naître qu’avec la domination réellement totalitaire de la forme-marchandise et de la forme-argent sur la société. La production marchande, les rapports monétaires et l’«économie de marché» comme contexte systémique général virent le jour grâce au fait que la valeur, et par là sa forme phénoménale, l’argent, se transforma, de simple médium entre des producteurs réellement indépendants (économies familiales, etc.) en fin en soi sociale générale: sous forme de capital, l’argent fut mis en boucle avec lui-même pour qu’il soit «valorisé», c’est-à-dire pour engendrer, dans un processus ininterrompu, «plus d’argent» (de la survaleur).

Deux conditions sont constitutives de cette «valorisation de la valeur» productive au sens capitaliste et distinguent un tel mode de production capitaliste de toute production marchande prémoderne. Premièrement, la production de biens d’usage – dans des conditions précapitalistes, la raison d’être toute naturelle de la production – se transforme désormais en simple vecteur de l’abstraction-valeur et transforme, par là même, la satisfaction des besoins humains en simple «sous-produit» de l’accumulation de capital-argent. Il se produit donc une inversion de la fin et des moyens: «Le fétichisme est devenu autoréflexif et constitue du même coup le travail abstrait comme une machine qui est à elle-même sa propre fin. Dorénavant, le fétichisme ne “s’éteint” plus dans la valeur d’usage, mais se présente sous la forme du mouvement autonome de l’argent, comme transformation d’une quantité de travail abstrait et mort en une autre quantité – supérieure – de travail abstrait et mort (la survaleur) et ainsi comme mouvement tautologique de reproduction et d’autoréflexion de l’argent, qui ne devient capital et donc moderne que sous cette forme»2.

Deuxièmement, la force de travail humaine doit elle-même devenir marchandise. Privée de tout accès autonome et conscient aux ressources, une partie toujours plus grande de la société fut soumise à la dictature des «marchés du travail» faisant ainsi de la capacité humaine à produire, une capacité fondamentalement hétéronome. C’est seulement dans ces conditions que l’activité productive se transforme en «travail abstrait», lequel n’est rien d’autre que la forme d’activité spécifique que revêt la fin en soi abstraite de l’augmentation de l’argent au sein de l’espace de fonctionnement de l’«économie d’entreprise» capitaliste, c’est-à-dire une forme d’activité coupée de la vie et des besoins des producteurs mêmes. Au fur et à mesure que le capitalisme se développe, toute la vie individuelle et sociale, partout sur le globe, prend l’empreinte du mouvement autonome de l’argent. Cela a pour conséquence que «le travail vivant n’apparaît plus qu’en tant qu’expression du travail mort autonomisé» alors que le travail (abstrait), né seulement avec le capitalisme, est désormais posé de façon anhistorique comme un principe ontologique3. Or, la vision tronquée que le marxisme traditionnel du mouvement ouvrier avait de ce contexte systémique4 consistait en ce qu’il critiquait la «survaleur» dans un sens purement superficiel et sociologique, à savoir au sens de son «appropriation» par la «classe capitaliste». Ce n’était pas la forme de la valeur fonctionnant en boucle et de façon fétichiste qui était dénoncée comme scandaleuse, mais uniquement sa «distribution inégale». C’est précisément pour cela qu’aux yeux des représentants de la «critique fondamentale de la valeur», ce «marxisme du travail» est resté prisonnier de l’idéologie d’une simple «justice distributive». C’est dans le caractère absurde de fin en soi de la formemarchandise et de la forme-argent totalitaires que réside le problème, tandis que la «distribution équitable» à l’intérieur de cette forme reste assujettie aux lois du système et par là aux restrictions imposées par le système, constituant ainsi une simple illusion. Une simple redistribution à l’intérieur de la forme-marchandise, de la forme-valeur et de la forme-argent, quelle qu’en soit le mode d’application, ne peut éviter ni les crises ni en finir avec la misère globale engendrée par le capitalisme ; le problème central n’est pas l’appropriation de la richesse abstraite sous la forme inabolie de l’argent, mais cette forme même. Ainsi, le vieux mouvement ouvrier avec sa «critique» tronquée du capitalisme formulée dans les catégories inabolies du capitalisme pouvait seulement obtenir – et encore de façon passagère – des améliorations et des allègements immanents au système. Aujourd’hui, dans la crise que vit le système marchand, ceux-ci sont mis en pièces les uns après les autres. Au cours de ce processus, le marxisme traditionnel, et plus généralement, la gauche politique ont repris à leur compte toutes les catégories fondamentales de la socialisation capitaliste, notamment le «travail abstrait», la valeur en tant que principe général prétendument transhistorique et, en conséquence, également la forme-marchandise et la forme-argent en tant que formes générales de rapport social, tout comme le marché universel anonyme en tant que sphère de la médiation sociale fétichiste, etc. Quant à la misère et l’aliénation qui vont de pair avec ce contexte systémique catégoriel5, elles devaient être corrigées au moyen d’interventions politiques externes. Cette illusion ne cesse d’être réchauffée encore aujourd’hui et toujours d’une façon délayée à la sauce keynésienne (de gauche).

Au cours du processus historique qui a vu s’imposer le capitalisme, c’est seulement dans les sociétés en retard sur la production marchande moderne qu’a pu naître un système relativement autonome fondé sur la légitimation de cette idéologie. Ce fut la «modernisation de rattrapage» sous la forme du capitalisme d’État, (mal) interprétée comme étant un «contre-système socialiste», bien qu’elle ne résultât nulle part d’une crise capitaliste arrivée à maturation. Pendant quelques décennies, ce paradigme ne fut, au contraire, dominant que dans quelques sociétés capitalistiquement «sous-développées» à la périphérie du marché mondial (Russie, Chine, Tiers-monde). Ces sociétés étant également des systèmes de production marchande – quoique en situation de «rattrapage» –, la dynamique capitaliste de la marchandise et de l’argent avec sa médiation anonyme via le marché (qui comporte toujours le principe de concurrence) y était forcément opérante mais sur un mode différent de l’Occident: c’était l’État qui y tenait le rôle d’entrepreneur collectif.

Et c’est cette même dynamique de la forme-valeur abstraite fonctionnant en boucle (y compris dans les pays du bloc de l’Est) qui – à travers des processus induits par le marché mondial et la course au développement des forces productives – finit par mettre à bas «le socialisme réellement existant» (alias capitalisme d’État) et qui, dans toutes les régions du globe, devait aboutir aux scénarios de crise et de guerre civile des années 1990. L’effondrement de la «modernisation de rattrapage» n’a cependant pas débouché, loin s’en faut, sur une quelconque «perspective réformatrice» menant vers l’«économie de marché et la démocratie» (c’est le terme dont le capitalisme pur de l’Occident se voit désormais affublé jusque dans le jargon de la gauche conformiste), mais, à condition que le système marchand et ses critères soient maintenus, sur la seule «perspective» de la barbarie.

C’est dès les années 1980 que les espoirs d’une vie meilleure s’estompèrent aussi dans le Tiers-monde. Grâce au crédit, la perspective du prétendu développement, toujours pensée dans la forme-marchandise fétichiste et qui – liée à une euphorie modernisatrice – caractérise le zeitgeist jusqu’au milieu des années 1970, parut réalisable pendant quelque temps. Mais ce concept limité au cadre d’un système-monde capitaliste s’effondra au cours des années 1980 et de nombreux pays furent précipités dans la misère par la pression néolibérale, dont une des conséquences fut l’endettement auprès du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale. Les conditions imposées par ces institutions pour le remboursement de la dette entraînèrent des «processus d’adaptation structurelle» (tel était l’euphémisme en usage) et une aggravation dramatique de la situation sociale pour une large majorité de la population. On peut d’ores et déjà prévoir que ces conditions de vie précaires s’étendront également aux nations occidentales hautement industrialisées. La valeur, le travail abstrait, la médiation marchande sur la base de la fin en soi capitaliste deviennent obsolètes ; l’«effondrement de la modernisation»6 apparaît de plus en plus clairement.

La condition postmoderne est paradoxale en ceci que, d’un côté, le capitalisme se révèle incapable d’assurer la reproduction de l’humanité (même au regard de ses propres critères, de toute façon inacceptables) et que, de l’autre, les anciens paradigmes d’une «critique du capitalisme» tronquée et prisonnière des formes et des catégories du système marchand (qu’elle soit de type «vieux marxiste ouvrier», keynésien ou «national-révolutionaire»/anti-impérialiste) enfoncent des portes ouvertes. Loin de disparaître, les inégalités sociales se sont au contraire dramatiquement aggravées, mais elles ne peuvent plus être appréhendées en termes de «survaleur indûment prélevée», c’est-à-dire au sens d’une conception purement sociologique (ignorant les contextes-formes de base), fondées sur des «rapports de classes» ou des «rapports de dépendance nationale».

Cette vision de la «critique fondamentale de la valeur», si logique qu’elle soit et si plausible que soit la façon dont elle interprète de nombreux phénomènes de la crise mondiale actuelle laisse complètement de côté, dans la logique qui est la sienne, le rapport entre les sexes. Clairement, ce ne sont ici que la «valeur» et avec elle le «travail abstrait» – sexuellement neutres – qui sont dignes d’être théorisés, même si c’est en tant qu’objets d’une critique radicale. Ce qui demeure ignoré, c’est le fait que, dans le système de la production marchande, il faut aussi pourvoir aux tâches domestiques, élever des enfants et soigner les personnes faibles et malades, qu’il faut donc exécuter des tâches dont la charge incombe habituellement aux femmes (même si elles exercent un travail salarié) et que des professionnels ne peuvent assurer ou seulement en partie7.

Ce n’est donc pas le seul automouvement fétichiste de l’argent et le caractère tautologique du travail abstrait dans le capitalisme qui déterminent le contexte sociétal global. De fait, ce qui se produit, c’est une «dissociation» sexospécifique, articulée de façon dialectique avec la valeur. Ce qui est dissocié ne constitue pas un simple «sous-système» de cette forme (à l’instar du commerce extérieur, du système juridique, voire de la politique), mais une part essentielle et constitutive du rapport social global. Cela signifie qu’il n’existe pas de «rapport de dérivation» logique et immanent entre «valeur» et «dissociation». La valeur est la dissociation, et la dissociation est la valeur. Chacune est contenue dans l’autre, sans pour autant lui être identique. Il s’agit des deux éléments essentiels et centraux d’un seul et même rapport social en lui-même contradictoire et brisé, et qu’il faut comprendre au même niveau élevé d’abstraction.

Car ce que la valeur ne peut saisir, ce qui est donc dissocié par elle, dément précisément la prétention à la totalité de la forme-valeur ; cela représente le non-dit de la théorie elle-même et se soustrait ainsi aux instruments de la critique de la valeur. Les activités féminines de reproduction représentant l’envers du travail abstrait, il est impossible de les subsumer sous la notion de «travail abstrait», comme l’a souvent fait le féminisme qui a largement repris à son compte la catégorie positive de travail qui avait été celle du marxisme du mouvement ouvrier. Dans les activités dissociées qui comprennent également, et non en dernier lieu, l’affection, l’assistance, les soins apportés aux personnes faibles et malades, jusqu’à l’érotisme, la sexualité, ainsi que l’«amour», sont aussi inclus des sentiments, des émotions et des attitudes contraires à la rationalité de l’«économie d’entreprise» qui règne dans le domaine du travail abstrait, et qui s’opposent à la catégorie du travail, même s’ils ne sont complètement exempts d’une certaine rationalité utilitariste et de normes protestantes.

À cet égard, ce ne sont pas seulement des activités précises que le monde patriarcal moderne délègue à la «femme» ou plutôt qu’il lui attribue et qu’il projette en elle, mais également des sentiments et des qualités: sensualité, émotivité, faiblesse intellectuelle et de caractère, etc. Le sujet masculin éclairé8 qui, en tant que sujet socialement déterminant, représente la volonté de s’imposer (dans la concurrence), l’intellect (par rapport aux formes de réflexion capitalistes), la force de caractère (dans l’adaptation aux exigences capitalistes), etc., et qui constituait encore (inconsciemment) le mécanicien de précision discipliné de l’usine fordiste, ce sujet donc est lui-même fondamentalement structuré à travers cette «dissociation». En ce sens, la dissociation-valeur comporte aussi un aspect culturel-symbolique et une dimension socio-psychologique dont seuls des instruments psychanalytiques peuvent venir à bout.

Selon la thèse de la dissociation-valeur, les sphères privée et publique, dialectiquement médiatisées de la même façon, sont respectivement connotées comme féminine et masculine. Mais, contrairement à ce que certaines hypothèses stéréotypées peuvent laisser penser, le rapport entre les sexes n’a pas son «lieu» objectivé dans les sphères privée et publique.Depuis toujours, les femmes ont été présentes dans des sphères publiques, surtout dans le monde du travail ; mais la dissociation se poursuit à l’intérieur même de ces sphères publiques.

Même à l’époque postmoderne, où un nombre croissant de femmes exercent une activité salariée, avec une qualification égale à celle des hommes, et où les médias aiment à traiter de la «confusion des sexes», il saute aux yeux que la hiérarchie des sexes et la discrimination des femmes n’ont pas fondamentalement disparu. Dans la sphère privée, les femmes continuent à s’occuper des enfants et du travail domestique plus que les hommes, tandis que, dans la sphère du travail, leurs salaires restent inférieurs à ceux des hommes alors qu’il est rare de voir les femmes occuper des fonctions importantes dans la vie publique, etc., ce qui est dû sans doute aux connotations et attributions sexospécifiques «classiques» du monde moderne et par là même aux responsabilités réelles des femmes pour tout ce qui relève de la reproduction privée et qui se fait sentir jusqu’à l’époque postfordiste.

Cette critique de la notion de valeur pensée de façon androcentrique telle qu’elle est proposée sous l’appelation générale de «théorie de la forme dissociation-valeur» a des conséquences non seulement pour la «critique fondamentale de la valeur» mais aussi pour d’autres approches qui, par le passé, ont traité de façon critique l’abstraction valeur et le fétichemarchandise (quoique le plus souvent de manière inconséquente). Particulièrement visée est, à cet égard, une notion de la «valeur d’usage» pensée de façon emphatique et toujours positive, telle qu’on la rencontre dans certaines théories de gauche, et parfois féministes. La valeur d’usage y est présentée comme «féminine» et, en tant que telle, censée recéler des potentialités de résistance. Mais l’équation «valeur d’usage = féminin, valeur d’échange = masculin», tout en maintenant la subordination hiérarchique de la valeur d’usage à la valeur d’échange, fait toujours dériver les disparités sexospécifiques de la seule forme-marchandise prétendument neutre quant au genre. À la manière androcentrique, l’analyse reste confinée à l’espace intérieur de la marchandise. En revanche, selon Kornelia Hafner, il est primordial déjà chez Karl Marx que «les valeurs d’usage apparaissent comme les créatures du capital même» et que l’hypothèse d’une «utilité pure» (elle-même abstraite) de la valeur d’usage apparaît seulement dès lors que, à travers le rapport-capital, la forme-marchandise s’est répandue d’une façon plus ou moins dominante9. Pour la «critique fondamentale de la valeur» qui nous intéresse ici d’abord, il en résulte que la marchandise n’est «valeur d’usage» que dans le procès de circulation, en tant qu’objet marchand donc et, à cet égard, la valeur d’usage reste, elle aussi, une simple catégorie-fétiche abstraite et économique. La valeur d’usage ne désigne pas l’utilité concrète de l’usage sensible et matériel, mais uniquement l’abstraite «utilité par excellence» en tant que valeur d’usage d’une valeur d’échange. Pour la dissociation-valeur, la notion de valeur d’usage appartient en quelque sorte elle-même à l’univers marchand androcentrique-abstrait.

En même temps, la sphère qui est effectivement incompatible avec ce contexte-forme économique10 est celle de la consommation et des activités qui lui sont liées en amont et en aval. C’est donc d’abord là qu’il faut chercher à saisir le «dissocié» de la forme-valeur. C’est seulement dans la consommation qu’ont vraiment lieu l’usage et la jouissance sensible et matériel. Ainsi le produit marchand11 «gobé» dans la consommation se soustrait-elle à la forme-marchandise. Ce qui n’est pas pris en compte ici, c’est que cette incompatibilité des biens avec le contexte-forme économique ne relève pas simplement de la consommation «pure» et immédiate, mais qu’elle se trouve être médiatisée par une sphère d’activités de reproduction qui sont imbriquées – en partie, voire a priori – avec d’autres activités, instants et relations non médiatisés par la forme-marchandise.

Ainsi défini, le «dissocié» qui, sous l’angle du contexte-forme androcentrique saisi par la valeur, mène, aux limites de la consommation, en quelque sorte au néant, apparaît donc, dans la théorie sociale masculine unidimensionellement basée sur la valeur, comme quelque chose de quasiment anhistorique, comme une masse molle et informe à l’instar du féminin dans la société chrétienne occidentale en général, et qu’une analyse en termes de la forme-valeur ne saurait appréhender. Ce qui, en revanche, ne relève pas du dissocié, c’est la consommation de moyens de production, consumés dans le cadre de l’économie d’entreprise, tels que les machines, les biens d’investissement, etc. ; ceux-ci restent immédiatement à l’intérieur de l’«univers masculin» de la valeur. Mais du point de vue conceptuel, le «dissocié» ne se laisse certes pas réduire à la consommation ou à la préparation des biens achetés pour être consommés, s’y ajoutent – et de façon centrale – l’affection, l’aide aux personnes faibles, les soins, l’«amour», etc., jusqu’à la sexualité et l’érotisme. Il est difficile ici de distinguer entre ce qui relève de l’activité obligatoire et ce qui relève des aspects existentiels de la vie. Mais c’est précisément cela qui, contrairement à ce qui se passe pour le «travailleur abstrait», rend les activités de reproduction féminines accablantes.

D’un point de vue historico-logique, le travail abstrait et la dissociation sont donc fondamentalement cooriginaires ; on ne peut dire que l’un a engendré l’autre. Chacun est la condition préalable à la constitution de l’autre. En ce sens, le rapport dissociatif représente d’une certaine manière une métastructure, contrairement à l’hypothèse réductionniste selon laquelle la valeur est le seul principe de constitution, la nature même des sociétés fondées sur la production marchande.

Le dissocié féminin se trouve ainsi être l’Autre de la forme-marchandise comme un étant à part entière ; mais, d’un autre côté, il reste asservi et sous-valorisé précisément parce qu’il s’agit du moment qui est dissocié au sein de la production sociale générale. On pourrait donc dire que, si la forme abstraite correspond à la marchandise, la di-formité abstraite correspond, elle, au dissocié ; et on pourrait à propos du dissocié aller jusqu’à parler paradoxalement d’une forme de l’informe, celle-ci – soulignons- le encore une fois – ne pouvant logiquement plus être saisie au moyen des catégories intrinsèques à la forme-marchandise12. La science et la théorie androcentrique de la forme-marchandise ne peuvent plus tenir compte de ce rapport, car leurs théories et leurs appareils conceptuels doivent «expulser» comme «alogique» et «aconceptuel» tout ce qui n’est pas compatible avec la forme-marchandise.

Mais la «sensibilité» dont il est question dans le contexte de la «dissociation» s’est bien évidemment construite historiquement. Cela concerne les activités féminines accomplies en vue de la reproduction (préparation des biens de consommation, amour, soins apportés aux personnes malades et faibles, affection, etc.) et qui ne sont apparues, sous cette forme, qu’au XVIIIe siècle avec la différenciation entre un secteur du travail salarié capitaliste et un secteur privé de reproduction domestique13, et cela concerne en outre la constitution des besoins en général14.

Le fait que, dans le contexte de la forme dissociative, le «féminin» dissocié ne constitue nullement un quelconque «mieux» au regard du «masculin» modelé par la forme-marchandise résulte déjà du fait qu’il s’agit d’une unité négative entre la forme-marchandise et le «dissocié». Autre conséquence: même des femmes qui sont (seulement) actives dans le secteur reproductif (détermination qui, empiriquement, ne s’applique pas forcément à toutes les femmes) vivent une existence bornée et aliénée, qui est le reflet inversé du travail abstrait à l’intérieur de l’espace de fonctionnement économique15 du capital. L’usage et la jouissance sensibles, mais également les activités qui y sont liées et les qualités attribuées à la femme, sont donc capitalistiquement immanents à la société, même s’ils ne sont pas immanents à la forme-valeur.

Selon la théorie de la dissociation-valeur, il faut donc partir du fait que le rapport moderne entre les sexes doit être analysé dans le contexte du patriarcat producteur de marchandises (tout comme la valeur elle-même) et, en conséquence, non pas comme une donnée transhistorique, «parallèlement» aux différentes formations sociales. Cela ne signifie pas qu’il est sans préhistoire. Il n’en reste pas moins que le rapport entre les sexes atteint dans la modernité marchande une qualité tout à fait nouvelle, dont il faut tenir compte à la fois au niveau théorique et analytique. À l’époque postmoderne, on constate une nouvelle transformation dans les rapports entre les sexes. Néanmoins, comme nous l’avons déjà noté, on retrouve la codification fondamentale au sens de la dissociation-valeur et la hiérarchisation des sexes qui lui correspond dans toutes ses réfractions postmodernes, ses diversifications, ses inversions, ses transformations et excroissances, ses rétroactions et différenciations, que ce soit dans la vie de la carriériste ou dans celle de l’homme au foyer, dans le football féminin ou le strip-tease masculin, dans les mariages gays et lesbiens, ou encore dans les spectacles de travestis tellement prisés par les médias, pour nous en tenir à quelques exemples marquants.

Quelques années ont passé depuis la publication des thèses sur la métastructure globalisante de la dissociation-valeur que nous venons de résumer brièvement et bien des choses seraient à modifier ou à préciser, comme je vais le montrer dans ce qui va suivre. Ainsi, on peut désormais voir encore plus clairement où le développement postmoderne du patriarcat marchand mènera: ce à quoi nous assistons ce ne sont pas seulement aux transformations et aux excroissances, aux rétroactions et aux inversions déjà mentionnées. Bien plus, au fur et à mesure que s’aggrave la crise structurelle du système capitaliste qui s’étend désormais à toute la surface de la planète, on assiste à une barbarisation globale du patriarcat producteur de marchandises. Si, dans les dramatiques bouleversements sociaux provoqués par la crise mondiale les femmes ne sont plus seules responsables de la sphère de la reproduction – ce qui était leur image idéale autrefois et jusqu’à l’époque fordiste –, aujourd’hui elles sont, contrairement aux hommes, responsables du travail domestique et du travail salarié, alors que leur sousvalorisation reste inchangée, malgré ou plutôt à cause de cela. Ainsi se ridiculisent toutes les évaluations optimistes qui, depuis le milieu des années 1980, croyaient que l’émancipation de la femme était pratiquement réalisée ou qui, encore aujourd’hui, continuent de le prétendre.

À cette barbarisation, la critique de la dissociation-valeur oppose l’objectif d’une abolition de la valeur, de la forme-marchandise, de l’économie de marché, du travail abstrait et de la dissociation – une perspective qui vise donc l’abolition du rapport général régissant la société marchande et qui doit opérer à la fois au niveau matériel, idéel et socio-psychologique. Dans ce sens radical, ce sont, de façon générale, tous les niveaux et toutes les sphères qui sont mis en question, ce qui inclut la critique de la famille nucléaire aujourd’hui en pleine décomposition. Par conséquent, il s’agit de dépasser la «masculinité» et la «féminité» au sens connu, et avec elles les sexualités préformées qui leur correspondent.

Dans les pages qui suivent16, nous partirons de cette critique radicale pour nous confronter à quelques théories féministes parmi les plus importantes. Pour cela, je voudrais, en référence critique à un article de Regina Becker-Schmidt, tout d’abord souligner que les structures, mécanismes, phénoménologies, etc., de la dissociation-valeur ne peuvent prétendre être valables que pour le patriarcat producteur de marchandises et qu’il serait faux de les voir aussi à l’oeuvre dans des sociétés non modernes, voire de les présenter comme «propre à l’espèce humaine». Cette délimitation fondamentale étant faite, je me pencherai maintenant sur quelques approches qui tentent d’analyser le rapport entre les sexes à l’intérieur du patriarcat producteur de marchandises.

Traduit de l’allemand par Johannes Vogele.

* Ce texte est la traduction d’un extrait du livre de Roswitha Scholz, Das Geschlecht des Kapitalismus [Le Sexe du capitalisme]. Feministische Theorien und die postmoderne Metamorphose des Patriarchats, Bad Honnef, Horlemann, 2000 (ouvrage non traduit). Note du traducteur.

1 Robert Kurz, Der Kollaps der Modernisierung. Vom Zusammenbruch des Kasernensozialismus zur Krise der Weltökonomie, Frankfurt/Main, 1991, pp. 16 et suivantes.

2 Ibidem, p. 18.

3 Ibid., pp. 18 et suivantes.

4 Dans le texte: Systemzusammenhang

5 Dans le texte: kategoriale Systemzusammenhang.

6 Robert Kurz, Der Kollaps der Modernisierung. Vom Zusammenbruch des Kasernensozialismus zur Krise der Weltökonomie, op. cit.

7 Pour ce qui suit, voir Robert Kurz, «Geschlechtsfetischismus. Anmerkungen zur Logik von Männlichkeit und Weiblichkeit» et Roswitha Scholz, «C’est la valeur qui fait l’homme» in Krisis. Contributions à la critique de la société marchande, n° 12, 1992, pp. 135, 155 et suivantes.

8 Dans le texte: aufgeklärt. Allusion à la critique des Lumières (Aufklärung) et de la «raison» telle qu’elle a été formulée par Max Horkheimer et Theodor W. Adorno dans La Dialectique de la raison. Fragments philosophiques, Paris, Gallimard, 1974. Note du traducteur.

9 Kornelia Hafner, citée par Robert Kurz, «Geschlechtsfetischismus. Anmerkungen zur Logik von Männlichkeit und Weiblichkeit», in Krisis. Contributions à la critique de la société marchande, n° 12, op. cit., p. 137.

10 Dans le texte: ökonomischer Formzusammenhang.

11 Dans le texte: warenförmig hergestellte Produkt.

12 Dans le texte: warenförmigen Binnenzusammenhangs.

13 Voir par exemple sur ce sujet Karin Hausen, «Die Polarisierung der Geschlechtscharaktere. Eine Spiegelung der Dissoziation von Erwerbs- und Familienleben», in Werner Conze (édité par), Sozialgeschichte der Familie in der Neuzeit Europas, Stuttgart, 1976.

14 Sans vouloir adopter ici une posture constructionniste vulgaire qui entend ignorer tout rapport naturel, fût-il dynamique et médiatisé par la socialité, il faut néanmoins affirmer que toute pulsion est structurée de façon socioculturelle et n’existe jamais simplement de façon naturelle et immédiate.

15 Dans le texte: betriebswirtschaftlich.

16 Le livre dont nous donnons ici le premier chapitre. Note du traducteur.

_________________
Critique de la valeur et du travail

Brochure du Manifeste contre le travail de Krisis.

http://sortirdeleconomie.ouvaton.org/ (3 n° du bulletin)


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Kobayashi



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PostPosted: 16 Jan 2009 18:18    Post subject: Reply with quote

Et de Johannes (aussi il me semble publié en France dans Illusio)

Quote:
Johannes Vogele

Le côté obscur du capital
«Masculinité» et «féminité» comme piliers de la modernité


Il est souvent admis par beaucoup de critiques du capitalisme que celui-ci tend à abolir toutes les différences, qu’elles soient culturelles, générationnelles ou sexuelles. Le rapport social médiatisé par la marchandise ne saurait que faire des archaïsmes que représentent pour lui les coutumes, les rapports hiérarchiques et les institutions étrangères à la production et à la circulation marchandes.

Le patriarcat serait, pour ces critiques, un résidu pré-capitaliste (comme le racisme et l’antisémitisme) voué à disparaître, parce qu’inadapté au capitalisme pleinement développé. La preuve en serait l’émergence de la business-woman, de la femme politique, etc. De plus il semble – avec la désag régation de la famille et la redistribution des tâches sexuées, la progressive mise à égalité des hommes et des femmes et la tolérance plus grande envers d’autres formes de rapports que l’hétérosexualité forcée – que la question du rapport entre les genres s’annulerait d’elle-même. Le capitalisme pourrait donc exister sans la suprématie du mâle blanc, occidental et hétérosexuel; celle-ci ne constituerait pas son centre.

Le marxisme traditionnel ainsi que le mouvement ouvrier et la gauche en général n’ont jamais considéré – en tout cas jusqu’aux années 1970 – que le rapport entre les genres était fondamental. Quand ils le prenaient en considération, l’oppression des femmes était pour eux un dérivé – une «contradiction secondaire» selon les termes du marxisme traditionnel – de l’oppression en général, qui était voué à disparaître avec elle.

D’autres, comme certains courants féministes, voient le patriarcat comme un système quasi ontologique de l’exploitation, dont le capitalisme ne serait que la dernière adaptation.

En Allemagne, Roswitha Scholz a développé à partir des années 1990 – d’abord dans la revue Krisis et aujourd’hui dans la revue Exit! – une conception du capitalisme comme système fondamentalement basé sur le rapport social asymétrique entre les genres. Sans vouloir prétendre que les sociétés pré- ou non capitalistes ont connu (ou connaissent) des rapports égalitaires entre hommes et femmes, elle définit le capitalisme comme une forme sociale déterminée par la scission sexuelle entre le «masculin» et le «féminin», ce qu’elle appelle la «dissociation-valeur».

«D’un point de vue théorique, le rapport hiérarchique entre les genres doit être examiné dans les limites de la modernité. On ne peut faire de projections sur des sociétés non modernes. Cela ne veut pas dire que le rapport moderne entre les genres n’ait pas eu de genèse, laquelle d’ailleurs peut être retracée jusqu’à l’Antiquité grecque. Mais dans la modernité, avec la généralisation de la production marchande, il prend tout de même une tout autre qualité. Sur fond du “travail abstrait devenant un but en soi tautologique”, la “banalité de la monnaie se répand” (Robert Kurz) et les domaines de production et de reproduction se séparent. L’homme devient responsable du secteur de production et de la sphère publique en général et la femme surtout du secteur de reproduction sous-valorisé»1.

Dans l’article qui suit, je vais essayer de présenter un aperçu de cette théorie critique qui ne se comprend pas comme une construction accomplie mais comme un processus. En dehors des approximations de cet article, pour lesquelles je suis seul responsable, cette élaboration a surtout été celle de Roswitha Scholz, de Robert Kurz et de quelques autres se retrouvant aujourd’hui autour de la revue Exit!2 en Allemagne.

Modernité: la naissance douloureuse du sujet masculin, blanc et occidenta
La modernité revendique d’avoir libéré l’individu des carcans familiaux, claniques, religieux et de dépendance directe, en l’ayant placé sur le terrain de la liberté et de l’égalité. En quelque sorte elle se vante même de l’avoir créé à partir d’un être soumis à une existence bornée et superstitieuse, perdu dans l’anonymat du troupeau humain.

Cette affirmation est bien sûr de nature idéologique et apologétique, toutes les sociétés humaines ayant connu des formes d’individualité, même très diverses; en effet la tension entre individu et société est à ce jour une constante de toute l’humanisation. Par contre, la société marchande s’est effectivement créée un individu qui lui correspond, l’individu abstrait, atomisé, pressé dans une forme a priori.

Pour détourner la célèbre affirmation de Karl Marx qui disait que toute l’histoire de l’humanité aurait été celle de la «lutte des classes», on pourrait dire qu’elle a été une «histoire de rapports fétichistes », où les humains ont objectivé, sur des plans toujours nouveaux, leur propre puissance, pour s’y soumettre. À la place d’une «première nature» faite d’instincts immédiats, se serait instaurée une «seconde nature» remplaçant les instincts hérités de la nature par des réflexes sociaux. Les sociétés, cultures, religions n’ont jamais été vécues comme des choix, mais toujours comme des contraintes quasi naturelles.

La modernité, loin d’abolir ce rapport fétichiste, l’a intensifié d’une façon inouïe. Sans vouloir faire ici une histoire du capitalisme, rappelons que pour la «critique de la valeur», c’est ce rapport fétichiste qui est au cœur de la société capitaliste et non la «domination de classe». Dans le capitalisme, tous les membres de la société sont dominés par un mécanisme autonomisé: la valorisation de la valeur. Il s’agit de l’augmentation ininterrompue du capital à travers le processus de production, c’est-à-dire le travail. Celui-ci est une invention purement moderne et capitaliste. Loin de représenter l’activité (productive) en général, le travail est l’activité aliénée des hommes produisant des marchandises. Il se distingue par son indifférence absolue au contenu sensible de sa production.

«En effet, tout le travail dans la société capitaliste est ce qu’on peut appeler un travail abstrait, au sens de Karl Marx. Il ne s’agit pas de travail immatériel, informatique. Dans le premier chapitre du Capital, qui ne débute pas du tout avec les classes, ni avec la lutte des classes, ni avec la propriété des moyens de production, ni avec le prolétariat, Karl Marx commence en analysant les catégories qui sont, selon lui, les plus fondamentales de la société capitaliste et qui n’appartiennent qu’à elle: ce sont la marchandise, la valeur, l’argent et le travail abstrait. Pour Karl Marx, tout travail, dans un régime capitaliste, a deux côtés, il est en même temps travail abstrait et travail concret. Ce ne sont pas deux types de travail différents, mais les deux faces de la même activité. Pour donner des exemples très simples: le travail du menuisier et du tailleur, sont, du côté concret, des activités très différentes, qu’on ne peut pas du tout comparer entre elles car l’une utilise le tissu, l’autre le bois. Mais elles sont toutes deux “une dépense de muscles, de nerfs ou de cerveau”. […] Si naturellement toute activité peut être réduite à une simple dépense d’énergie, c’est une simple dépense qui se déroule dans le temps. Dans cette perspective le travail du tailleur et celui du menuisier sont complètement différents du côté concret, mais du côté abstrait – du côté de l’énergie dépensée – ils sont absolument égaux et la seule différence réside dans leur durée et donc dans leur quantité. […] Ce qui définit la valeur des marchandises sur le marché capitaliste, c’est le travail dépensé. C’est parce que le travail est égal pour toutes marchandises qu’il permet leur comparaison. De manière simplifiée, la logique de base de Karl Marx est celle-ci: la valeur d’une marchandise est déterminée par le temps de travail nécessaire pour créer cette marchandise, cela permet l’abstraction du côté concret de la marchandise: une table vaut deux heures, une chemise vaut une heure…»3.

La valeur se représente dans l’argent, qui est sa forme d’apparition. Elle n’est pas une mesure s’appliquant dans un deuxième temps à des biens déjà produits pour pouvoir les échanger; elle constitue plutôt le véritable moteur de la production marchande. Elle est le capital qui, par le truchement du travail, se transforme dans une somme supérieure de capital. Ce mouvement autonome de la valeur constitue le «sujet automate»4, ce souverain absolu auquel tous les sujets de la société moderne sont assujettis. «Il ne le savent pas, mais ils le font…», disait Karl Marx des hommes qui vivent dans une société fétichiste.

Il faut ici rapidement éclaircir un malentendu qui consiste à penser le capitalisme comme un simple système économique pour souligner qu’il s’agit d’un rapport social. La politique (l’État), ainsi que les autres institutions modernes (science, Droit, etc.), ne lui sont pas étrangères mais font partie de son univers. «L’unité dans la séparation» divise des fonctions apparemment contraires dans des sphères qui se présentent séparées, mais qui ne représentent jamais rien d’autre que les deux côtés de la même chose. Politique et économie, État et marché, pouvoir et argent, planification et concurrence, travail et capital, théorie et pratique constituent un système de polarités dynamiques: «Il ne s’agit pas là de polarités stables et complémentaires comme il en existe par exemple dans les formes mythiques des cultures prémodernes, mais de polarités ennemies jusqu’au sang, menant une lutte permanente de destruction alors qu’ils ne for ment que les deux côtés de la même identité»5.

Ce système fétichiste a produit une forme d’individualité qui n’est plus basée sur la soumission directe qui caractérisait les systèmes de domination personnelle, mais sur l’intériorisation des contraintes par les individus. Liberté et égalité sont des principes abstraits et avant d’y accéder, le sujet doit passer par un système de sélection et de reconnaissance. Les procédures de reconnaissance auxquelles doivent se soumettre les immigrés eles demandeurs d’asile n’en constituent qu’un exemple évident. « L’allusion à la Selektionsrampe d’Auschwitz n’est pas non plus de mauvaise foi, mais touche le fond du problème. Auschwitz a été le summum extrême des “procédures de reconnaissance” des Droits de l’homme occidentaux»6. L’universalisme occidental (sic) est un universalisme exclusif qui demande premièrement la solvabilité et deuxièmement l’intériorisation des impératifs modernes. Ces impératifs sont surtout ceux de l’affrontement permanent dans la guerre économique et de la double identité comme homo œconomicus et homo politicus.

La forme-valeur, en tant qu’«abstraction réelle»7, est indifférente à son contenu, et de même la forme de l’individu moderne, le sujet, est séparée du monde des objets, dont fait partie l’individu réel. Il se trouve face à ce monde d’objets inertes qu’il étudie et transforme à sa guise, équipé par sa raison et son «libre-arbitre». La conscience, la raison et ce fameux libre-arbitre ne peuvent pas prendre le sujet lui-même dans leur champ de vision. La forme elle-même de la conscience reste inconsciente. Cette séparation entre sujet et objet qui constitue le fétichisme, la modernité marchande l’a poussée à son paroxysme et jusque dans les corps-mêmes des individus: d’un côté il y a le sujet en tant que forme abstraite de celui qui agit et qui pense et de l’autre l’objet, inerte, offert à l’étude et à la valorisation. Ce dualisme doit être compris comme constitutif du «patriarcat producteur de marchandises » (Roswitha Scholz) et son abolition n’est pas une des «promesses non tenues» de la modernité, mais doit être attaqué comme le fondement même de cette forme sociale qui a densifié et systématisé la soumission humaine et le fétichisme. Ce qui a été oppression personnelle est devenu «servitude volontaire» des hommes, et le pire dressage de l’histoire humaine a réussi l’exploit de s’appeler liberté.

«L’humanité dut se soumettre à des épreuves terribles avant que le moi, le caractère viril, enace, identique de l’homme fût élaboré et chaque enfance est encore un peu la répétition de ces épreuves»8.

Mais les individus réels que nous rencontrons tous les jours et dont nous sommes ne correspondent jamais vraiment à cette définition de la forme-sujet, et ils s’y soumettent au cours d’un long et douloureux processus de socialisation et d’intériorisation.

Il y a une tension, entre le modèle et l’exemplaire particulier, l’essence et le phénomène, qu’il s’agit aujourd’hui de comprendre sans vouloir trouver des solutions simples du côté d’un monisme ou déterminisme absolu ou de celui d’un relativisme absolu. Car si une théorie totalisante ne peut qu’écarter ce qui est différent, non-identique, c’est-à-dire ce qui lui échappe et qui n’est pas saisissable par ses catégories, la pensée postmoderne qui ne connaît que particularités renonce d’avance à toute possibilité réelle de critique et crée finalement une «ontologie de la différence».

Dissociation-valeur, une totalité brisée
Le processus de formation du capitalisme9 est intrinsèquement celui de la dissociation sexuelle. Tandis que se forment la machine de valorisation du capital et ses catégories, les activités de reproduction domestique ainsi que les sentiments, les traits de caractères et les attitudes qui s’y rapportent (par exemple la sensualité, l’émotivité, la sollicitude) sont dissociés structurellement de la valeur, du travail abstrait, du sujet et sont projetés dans la «féminité». «Les activités de reproduction dévolues aux femmes ont, aussi bien par leur contenu qualitatif que par leur forme, un caractère différent du travail abstrait. C’est pourquoi elles ne peuvent pas être subsumées simplement au concept de travail»10.

Pour adopter la forme-sujet, l’individu masculin devait (et doit toujours, à chaque génération) passer par le lit de Procruste de la dissociation et du refoulement. Le sujet de la rationalité instrumentale, des «liberté, égalité, fraternité» abstraites, doit être amputé de tout ce qui ne correspond pas à ces impératifs. Le garçon en voie d’assujettissement doit, à travers le processus de l’Œdipe freudien, arriver à se désidentifier de sa mère pour devenir homme, alors que la fille, pour pouvoir développer une identité féminine et pour être prête à occuper sa place – subordonnée – passe par le processus inverse d’identification à la mère.

Le sujet, structurellement masculin, blanc et occidental, doit, pour répondre aux nécessités de la concurrence et de la guerre de tous contre tous, dissocier les traits de caractère et les sentiments qui ne correspondent pas à la rationalité abstraite et qui sont catégorisés comme faibles, irrationnels, etc. Ils sont alors relégués dans la « féminité», la sphère privée de la famille, dans «la femme».

Il est important de souligner que ces traits de caractère et ces sentiments dissociés ne représentent pas une «vraie» ou «bonne» nature qui serait à opposer au monstre froid, mais sont des constructions culturelles: ils constituent la «féminité» moderne, l’autre côté de la «masculinité». Ils sont constitutifs de la totalité nég ative du patriarcat marchand et ne représentent pas ce qui lui échappe ou un point d’appui archimédien par lequel il serait possible de soulever le monde de la marchandise. Ce n’est pas parce qu’elle est oppressée et déclassée que la «féminité» peut être le support ou le principe positif d’une révolution sociale, celle-ci n’est imaginable que comme la suppression simultanée de ces deux carcans que sont la «masculinité» et la «féminité».

Historiquement, l’instauration de cette scission allait de pair avec la haine de l’aspect «irrationnel» des connaissances populaires pré-capitalistes. L’inquisition et la chasse aux sorcières constituent certainement le premier grand acte violent contre la «nature» pour éradiquer ce qui était désigné comme irrationnel. Elles ont atteint leur paroxysme dans une haine (et une peur) de la femme qui fut désignée comme sa version démoniaque, et dont «la femme moderne» devait devenir la version domestiquée. L’amour et l’admiration du féminin, comme par exemple de la mère idéalisée, n’en sont que l’expression inversée, de la même manière que l’adoration du «bon sauvage » n’est qu’un racisme à l’envers.

Dans la modernité, l’être humain se trouve partagé entre une sphère publique, caractérisée par l’affrontement permanent entre concurrents, et une sphère privée, domestique et bornée qui «reproduit», soigne, répare, et fournit le repos du «guerrier». Le mâle est appelé à s’occuper de la communauté, de l’universel, de l’abstrait, et la femme du particulier et du sensible. Dans les domaines structurellement masculins de la science, de l’économie et de la politique prévaut une pensée de classification qui ne peut prendre en considération la qualité particulière, dont la préoccupation est reléguée dans le «privé», voire dans la «nature», et qui n’accède pas aux honneurs de la Raison.

«Dans l’ordre symbolique du patriarcat producteur de marchandises, politique et économie sont attribuées au mâle; la sexualité masculine, par exemple, est définie comme subjective, agressive, violente; les femmes par contre sont définies en tant qu’objets ou même comme simples corps. L’homme est ainsi vu comme l’Humain, homme d’esprit, triomphant du corps et le dépassant, la femme par contre comme non-humaine, comme un corps. La guerre est de connotation masculine, les femmes par contre passent pour pacifiques, passives, dépourvues de volonté et d’esprit. Les hommes doivent aspirer à la gloire, à la bravoure et à des “œuvres immortelles”. La question centrale est toujours celle du triomphe sur la mort. Aux femmes incombe le souci de l’individu particulier et de la reproduction de l’espèce. Leurs actes sont toujours socialement sous-valorisés et évacués de la formation théorique, car la soumission de la femme à l’homme est fondée par sa sexualisation et sa marginalisation sociale. L’homme est pensé comme héros, comme actif, comme celui qui œuvre. Cela implique l’exploitation et la domination productives de la nature. L’homme est constamment en compétition avec d’autres»11.

Là où dans la sphère publique règne une «économie du temps», dans le privé prévaut une « logique de la dépense du temps». Affection, amour, éducation des enfants, etc., ne peuvent jamais être rationalisés à l’instar du processus de production et de valorisation, car il y subsiste toujours une priorité au sensible, lequel au contraire est dans l’économie réduit au minimum.

Certains courants féministes ont longtemps revendiqué la reconnaissance du travail des ménagères comme du « véritable travail». Mais par leur nature, ces activités sont en contradiction avec celle du travail de la production de marchandises. Cette revendication ne peut qu’échouer face à la différence fondamentale entre ces activités qui pourtant se conditionnent et sont mutuellement nécessaires. En outre, il faut souligner qu’il lui manque une notion critique du travail. Celui-ci (comme travail concret et abstrait) ne peut pas se laisser aller à la «logique de dépense du temps». Sous menace de son déclassement immédiat, il exige une certaine force (physique ou de caractère) – «pas de sensiblerie!» – adaptée au processus productif et au calcul rationnel. L’activité domestique n’est jamais possible dans la logique de « l’économie de temps», elle demande de la douceur, de la compréhension et ne peut pas s’organiser exclusivement d’après des impératifs rationnels ou économiques – ni d’ailleurs d’après les principes abstraits de la politique.

L’autre côté de la valeur et de son monde, ce qui est dissocié et projeté dans la féminité, ne peut plus être considéré comme un dérivé – un sous-produit – du rapport de la valeur et de ses catégories. Il s’impose donc un nouveau concept de la société moderne pour pouvoir en rendre compte dans sa «totalité brisée». L’homme, coincé dans sa forme-sujet, n’est pas imaginable sans cette partie dissociée qui se crée avec lui, le produit, le reproduit et est produite par lui et qui est incarnée par la femme. La «féminité» n’est pas un sous-produit de la «masculinité», mais les deux se conditionnent et se déterminent réciproquement. Le règne absolu de la valeur, en tant qu’abstraction, n’est pas possible et il a toujours besoin de son contraire, méprisé mais nécessaire, qui constitue sa face cachée, son côté obscur.

«Au lieu de cela, sur un niveau beaucoup plus fondamental, il s’agit de regarder la dissociation-valeur comme principe formel, en tant qu’essence sociale, structurant fondamentalement la société dans son ensemble et qui doit être critiquée et mise en question dans ses principes mêmes»12.

Mais ce principe formel indique donc l’unité fondamentale de la forme et de son contraire, de ce qui n’est pas dans une forme mais qui lui est tout de même indispensable. Roswitha Scholz parle du paradoxe de la forme de la non-forme. Cette «nécessité honteuse» peut être comprise comme la raison de la haine et du mépris que peut mobiliser la «raison instrumentale» contre le féminin et contre tout ce que lui est associé, et bien sûr concrètement contre celle qui en est la porteuse. L’univers masculin, économique, politique, scientifique tend bien sûr à la domination absolue, il ne sait que faire de ce qui est en dehors de lui. Cependant, sa réalisation complète serait immédiatement identique au néant. Si l’«abstraction réelle» devenait l’unique réalité, il adviendrait une «réalité abstraite». Cette dépendance de son contraire et de la honte qu’elle inspire, qui se transforme aisément en mépris et en haine, s’articule dans des actes violents contre des femmes réelles, sous forme de harcèlement, de violence domestique, de viol, etc., et conditionne aussi l’identité féminine dans la soumission, la passivité, la sensibilité, etc.

«Ce rapport entre sphère privée et sphère publique explique aussi l’existence de “bandes de mâles” se fondant sur le ressentiment contre le “féminin”. De ce fait, l’État et toute la politique sont, depuis le XVIIIe siècle, constitués comme “bandes de mâles” à travers les principes de “liberté, égalité, fraternité”»13.

Ainsi compris, le sexisme, loin d’être un réflexe archaïque contraire à la civilisation, peut être défini, dans ses multiples formes d’apparences, comme consubstantiel du mode de vie et du psychisme modernes.

C’est la double constitution de ce modèle de civilisation, avec d’un côté le règne de la rationalité marchande et de ses catégories en tant que «masculinité» et de l’autre le côté obscur et «honteux» de la féminité, que Roswitha Scholz a désignée comme la «dissociation-valeur». Ce qui est important pour comprendre ce concept, c’est qu’il est analysé justement comme principe formel, comme essence du rapport social moderne qui n’existe pas «en soi» mais doit apparaître sous des aspects historiques toujours nouveaux et qui à leur tour transforment ce principe continuellement. Il n’existe pas comme vérité a priori, mais déjà en tant que construction sociale.

La critique de la dissociation-valeur se réfère à la conception de la dialectique de l’individu et de la société proposée par Adorno. «Chez Theodor W. Adorno, la société est déterminée comme un rapport de coercition s’établissant derrière le dos mais aussi à travers les têtes et les corps des individus. Cela signifie que la société n’est ni un conglomérat de tous les humains vivant en son sein ni quelque chose leur étant simplement extérieur. Ainsi la société traverse toutes les sphères de vie de l’individu. Chaque individu est déter miné par les lois objectives du mouvement de la société dans lesquelles malheureusement il se retrouve. Les individus reproduisent et, par là, modifient ces lois. Puisqu’ils engendrent quelque chose dont euxmêmes ne savent rien, le contexte global doit rester voilé pour eux. Mais ils ne l’accomplissent que par petits segments, alors que le procès global s’autonomise à leur égard pour ensuite s’exécuter sur eux»14. Roswitha Scholz définit trois niveaux d’analyse:

Le niveau « méta », qui désigne la dissociation-valeur comme essence de la société moderne, c’est-à-dire du patriarcat marchand.
Le niveau «méso» (moyen) est constitué par les différentes cultures, les groupes sociaux, les genres, etc., traversées par la dissociation-valeur, sans jamais la reproduire de façon égale. Il est important de rendre compte de ces différences pour éviter un déterminisme qui fait découler tout phénomène et toute différence d’un principe unique, lequel, en dernière conséquence, ne pourrait plus être saisi comme autre chose qu’une donnée ontologique, métaphysique ou divine.
Enfin le niveau «micro» est celui de l’individu, avec sa constitution particulière, qui ne se conforme jamais complètement aux exigences et aux impératifs ni au principe formel de la dissociation-valeur, ni à ceux de ses appartenances sociale, culturelle ou sexuelle.
Ces trois niveaux doivent être pensés chacun dans sa différence et dans sa relation de dépendance. Ils se produisent et reproduisent continuellement les uns les autres sur des plans historiques nouveaux. La dissociation-valeur est conçue d’avance comme le produit d’un certain rapport social – en effet, elle n’a rien de «naturel». Les groupes sociaux et culturels, ainsi que les genres sont traversés par cette «totalité brisée» en lui donnant corps de façons diverses, mais aussi contradictoires. Les individus, nés dans cette constellation, adoptent la forme prévue à leur existence et reproduisent le principe sans jamais s’y conformer totalement. C’est aussi pourquoi la dissociation-valeur n’est pas identique à la division entre la sphère publique et la sphère privée, comme nous le verrons plus loin, mais participe historiquement à leur création et à leur dissolution.

La dissociation sexuelle traverse donc la société dans son ensemble et à tous les niveaux, même si ce n’est pas de façon figée. Elle constitue bien plus qu’une organisation sociale, mais touche autant les niveaux sociopsychiques, symboliques et culturels, jusque dans la constitution psychique des individus.

Le concept de dissociation-valeur ne représente pas, dans ces transformations, la totalité conceptuelle dont les phénomènes ne seraient qu’une incarnation, mais bien plutôt une conceptualisation de la totalité – une conceptualisation qui accepte d’avance ses limites. En intégrant le fait que le concept fait par nature abstraction, la critique de la dissociation-valeur veut penser ces différences en sachant que la seule approche conceptuelle ne suffit pas.

Aujourd’hui, au moment où le modèle de civilisation moderne est en crise et se disloque sur ses différents plans, aussi bien individuel, d’appartenance identitaire, économique, politique et idéologique, le méta-niveau de la dissociation-valeur traverse à nouveau des transformations importantes.

Postmodernité: décomposition sans abolition
Le patriarcat moderne est une forme sociale instable. Il ne cesse de se transformer, de transformer le monde. Il est impossible de le saisir avec des concepts figés, qui ne rendent jamais compte justement de cette «nature» mouvante du «progrès» capitaliste.

«Une innovation fondamentale au sens de la critique de la dissociation-valeur se trouverait à cet égard dans la tradition de l’école de Francfort, qui, en tant que théorie dialectique, part per se du point de vue que la théorie aussi doit changer quand les rapports sociaux sont transformés; la “théorie critique” a donc toujours un “noyau temporel” (même à l’intérieur de l’histoire capitaliste-patriarcale), comme il est par exemple dit dans la Dialectique de la raison15»16.

Aujourd’hui, au temps de la postmodernité, on peut non seulement observer le déclin de la famille traditionnelle et des rôles attribués aux genres, mais voir aussi se diluer la séparation entre «sphère publique» et «sphère privée».

Ici, il n’est pas question seulement des sociétés occidentales: dans le processus de la mondialisation, des déstabilisations qu’elle provoque et de la flexibilité qu’elle exige, elle crée partout dans le monde des scénarios de crise qui évidemment se présentent de façon multiple. Les mouvements accrus de migration, par exemple, vont, dans les pays d’émigration, de pair avec des transformations importantes des structures familiales et des rôles attribués aux sexes.

On peut observer aussi bien en Afrique, qu’en Asie, en Amérique latine ou en Europe la mise en place progressive d’une «double socialisation» des femmes, de plus en plus responsables aussi bien de la (sur)vie au foyer que des ressources financières. Il va de soi que cette «double socialisation» se présente, selon les pays et régions, très différemment et même de façon opposée. Dans les pays industrialisés et démocratisés, par exemple, on peut observer des «doubles socialisations» de luxe, et d’autres de misère. Et c’est aussi ici qu’il faut tenir compte des différences culturelles et historiques et ne pas les classifier trop schématiquement dans des métacatégories. L’histoire de la colonisation, par exemple en Afrique, a certainement eu des conséquences particulières au niveau social, communautaire et individuel qui ne sont pas la simple répétition de l’histoire européenne. La rapidité de l’intégration dans le monde patriarcal-capitaliste dépend certainement de la profondeur de l’assimilation et de l’hybridation avec des formes de socialisation antérieures. Et si l’on retient que la forme-sujet moderne est substantiellement masculine, blanche et occidentale, l’intégraon de cette forme par des Africains doit produire des formes de refoulement particulières, déjà remarquées par Frantz Fanon dans son livre Peau noire, masques blancs. Dès lors, la femme africaine subit certainement à son tour une «double-dissociation». Les conséquences du racisme, de l’esclavage et de la colonisation ne peuvent pas être forcées dans des grilles d’interprétation générales, mais doivent être considérées dans leur particularité et leur dynamique propre – sans pour autant les «dissocier» d’une théorisation générale. Une théorie critique eurocentriste prolonge tout simplement les erreurs et les horreurs qui sont celles de la cible de sa critique, tout autant qu’une vision qui ne connaît que différences et relativisations.

Il en va de même avec une explication matérialiste et utilitariste de l’antisémitisme qui ne peut saisir l’irrationalisme consubstantiel du rationalisme occidental et de ces conséquences. L’histoire de l’Holocauste, on le sait, ne peut pas être analysée avec les seuls outils de la critique de l’économie politique, bien qu’il appartienne fondamentalement à l’histoire du capitalisme.

À comprendre l’histoire capitaliste comme un déploiement logique, presque planifié, on passe forcément à côté de l’essentiel. J’avancerai ici l’idée que cette histoire est celle de l’accélération de situations d’urgence et d’un «progrès» incessant qui se poursuit comme une course infernale, une fuite en avant éternelle. En tant que «deuxième seconde nature», la forme sociale fétichiste et patriarcale représente un cadre à l’intérieur duquel les individus font leurs choix, mais qui en tant que cadre leur reste inaccessible. Ils subissent leur propre forme – sociale ou individuelle – comme une loi naturelle.

Le capitalisme patriarcal postmoderne aggrave énormément cette inconscience et ses conséquences. Bien qu’il soit en train de détruire le monde, et qu’on connaisse les conséquences sociales désastreuses de son développement, jamais le capitalisme comme forme-sociale n’est apparu à ses sujets aussi indépassable. À une vitesse exponentielle, il continue d’atomiser les individus et de les abrutir au point qu’ils deviennent inutilisables même pour ses propres buts. Il suffit d’une observation un tant soit peu lucide pour savoir que les politiciens n’ont dans leurs agissements plus aucune option autre que spectaculaire. Les décideurs économiques sont tellement pris par des mécanismes que leurs choix n’ont plus grand chose de stratégique. Ainsi, avec la dissolution de la politique et l’autodestruction de l’économie (la concurrence oblige à réduire de plus en plus la substance même de la valorisation: le travail), sans aucune perspective de sortir de ses impératifs, le sujet moderne se «barbarise»17 dans sa forme au lieu de la briser. Et dans cette tendance, toutes les catégories et sphères sociales (public-privé, travail-loisir, jeune-vieux, homme-femme) se décomposent tout en restant dans des contraintes indépassables.

Bien sûr, la relégation des femmes dans la sphère privée n’a jamais correspondu complètement à la réalité. Les femmes ont toujours travaillé, il a existé des politiciennes, des femmes révolutionnaires, scientifiques, militaires, écrivains, etc.18. Dans l’actuelle désintégration de ces sphères, quand le privé devient une affaire publique et que le public se privatise, la dissociation-valeur n’est pas abolie mais se déplace, et elle apparaît sous des formes de plus en plus complexes: à l’intérieur des institutions, des groupes sociaux, des individus. Aussi voit-on émerger de plus en plus d’«identités multiples et flexibles» qui pourraient faire croire que le rapport asymétrique entre les sexes serait aujourd’hui devenu une problématique dépassée. Certains y voient déjà l’émancipation s’accomplir ou du moins des «chances» ou des «possibles» pointer leur nez.

Mais un coup d’œil sur les réalités sociales permet, derrière cette apparente libération à l’égard des carcans identitaires, de déceler la nouvelle flexibilité forcée et de déchiffrer les «possibles» de la mondialisation comme la décomposition anomique des catégories capitalistes. La crise du capitalisme est loin de représenter son abolition et ne promet rien d’autre que de la destruction. Ce n’est pas la «réduction du rôle de l’État» face à la concurrence mondialisée qui nous fait croire à son dépassement; et le sujet comme forme-camisole de l’individu ne disparaît pas mais s’accomplit dans sa barbarisation en tant que masculin, blanc et occidental.

Il est d’ores et déjà visible que ce sont – au niveau mondial – prioritairement les femmes qui sont les victimes du développement actuel, autant comme cible de la haine et de la violence déclenchées par la barbarisation avancée que comme gestionnaires de la crise dans leur «double socialisation».

Qui voudrait affirmer sérieusement que sous la bannière du néocapitalisme postmoderne disparaîtront la soumission des femmes, l’infériorisation de la «féminité» et l’opposition entre une sexualité masculine agressive (viols, mais aussi sous les formes plus soft quotidiennes telles qu’images médiatiques, publicité, pornographie) et une sexualité féminine passive? Fini le rôle sous-valorisé des femmes dans l’économie et dans la politique grâce à Ségolène Royal et quelques business-women? Croira-t-on arrivée la fin du modèle de l’hétérosexualité forcée à cause d’un certain assouplissement envers d’autres catégories sexuelles ou à cause du jeu spectaculaire avec des identités troublées? Ce n’est d’ailleurs pas la flexibilité postmoderne des identités qui empêche le «réarmement moral et répressif» d’émerger, en dépit des amusants jeux de société où il s’agit d’endosser des rôles. Elle n’empêche pas non plus que le soin aux malades et des enfants soit à nouveau «privatisé» et laissé à la tendre sollicitude des femmes et que ce soit aujourd’hui les métiers «féminins» du social qui, dans les sociétés «les plus avancées», sont les premiers à être touchés par les «réformes». De plus, on peut observer au niveau mondial un regain de la haine des femmes, d’une violente et singulière virulence, qu’il s’agisse des nombreux foyers de la «guerre civile mondiale» qui partout se présentent comme une sorte de guerre de bandes pour l’appropriation des bribes et ruines de la société marchande, ou des explosions du désespoir hyper-violent dans les vieux centres de la modernité.

La confiance dans un dépassement quasi automatique du patriarcat capitaliste et de ses catégories n’est finalement rien d’autre que l’ancien «matérialisme historique» révisé. Ce qui aujourd’hui est applaudi par les progressistes comme émancipation et regretté par les conservateurs comme révolution anthropologique par le bas (contre les bienfaits de la modernité) n’a en vérité rien d’un changement radical (c’est-à-dire catégoriel). Il ne représente que la barbarisation des catégories capitalistes elles-mêmes. Cette transformation ne se déroule pas dans un sens unique; aujourd’hui, quand les caisses sont vides et les soucis sont à nouveau de plus en plus matériels, on voit réapparaître les anciens carcans autoritaires sous des formes peut-être encore plus coercitives.

Cela ne veut pas dire, justement, qu’une critique radicale peut ressasser les anciens schémas, tout en disant que «au fond, rien n’a changé». Les transformations du capital-patriarcat ne sont à considérer, ni comme l’éternel retour du même, ni comme son abolition.

1 Roswitha Scholz, Das Geschlecht des Kapitalismus, Bad Honnef, Horlemann, 2000, p. 108.

2 Les thèses de ce courant de la théorie critique allemande, connu sous l’appellation de la «critique de la valeur» commencent à être partiellement accessibles en français. Voir entre autres sur ce sujet Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur, Paris, Denoël, 2003.

3 Anselm Jappe, «Conférence 2005 au Forum Social Basque», consulté le 1er mai 2007 sur le site: www.forumsocialpaysbasque.org.

4 Voir sur ce sujet Karl Marx, Le Capital, Livre 1, tome 1, Paris, Les Éditions Sociales, p. 157: «Dans la circulation A-M-A’, marchandise et argent ne fonctionnent que comme des formes différentes de la valeur elle-même, de manière que l’un est la for me générale, l’autre la forme particulière et, pour ainsi dire, dissimulée. La valeur passe constamment d’une forme à l’autre sans se perdre dans ce mouvement.» C’est ce que Marx appelle la transformation de la valeur en «sujet automate» (le terme lui-même n’est pas dans la traduction de Joseph Roy qui a coupé la fin de la phrase).

5 Robert Kurz, Blutige Vernunft, Bad Honnef, Horlemann, 2004, p. 70.

6 Ibidem, p.64.

7 La notion d’«abstraction réelle» a été introduite par Alfred Sohn-Rethel, un philosophe allemand scandaleusement méconnu en France, dans un essai de 1961 intitulé «Forme marchandise et forme de pensée».

8 Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, La Dialectique de la raison. Fragments philosophiques, Paris, Gallimard, 1974, p. 49.

9 Vu son caractère dynamique, il est difficile de distinguer le processus de formation du capitalisme de son instauration définitive. On pourrait même être tenté de décrire celui-ci comme un processus permanent de sa propre mise en place, jusque dans la période actuelle de dissolution. La mise en place définitive du capitalisme correspondrait alors à sa crise finale. Ajoutons que cette crise finale du capitalisme n’est pas synonyme d’émancipation et risque fortement de correspondre à la crise finale et à la disparition de l’humanité et de son monde. L’émancipation demande un effort autrement plus important que l’exécution d’un mécanisme capitaliste.

10 Roswitha Scholz, Das Geschlecht des Kapitalismus, op. cit., p. 109.

11 Ibidem, p. 110.

12 Ibid., p. 108.

13 Ibid., p. 114.

14 Micha Böhme, «Le concept de société chez Adorno», conférence non publiée.

15 «Nous ne maintiendrons pas nécessairement tel quel tout ce qui est dit dans ce livre; une telle attitude serait inconciliable avec une théorie qui affirme que le cœur de la vérité est lié au cours du temps au lieu de l’opposer telle une constante immuable au mouvement de l’histoire». Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, La Dialectique de la raison. Fragments philosophiques, op. cit., p. 9.

16 Roswitha Scholz, Das Geschlecht des Kapitalismus, op. cit., p. 181.

17 Les termes barbarie, barbarisation, barbare sont bien sûr issus d’une vision eurocentrique. Il sont utilisés ici en connaissance de leur ambiguïté. Il est tout de même intéressant de dire que le refus, la peur et la haine vers «l’autre» qui sont contenus dans ce concept, ne sont finalement rien d’autre que ceux que couve l’occident envers lui-même, inclus le pressentiment et la peur de sa propre destructivité, projetée sur quelqu’un désigné comme extérieur.

18 Mais faut-il rappeler ici que ce ne fut jamais qu’en tant qu’hommes de second ordre et que généralement elles gardaient en même temps leur rôle de femme?

_________________
Critique de la valeur et du travail

Brochure du Manifeste contre le travail de Krisis.

http://sortirdeleconomie.ouvaton.org/ (3 n° du bulletin)
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PostPosted: 19 Jan 2009 11:21    Post subject: Reply with quote

Ces deux textes sont assez éclairants pour une analyse de fond de la politique des sexes mise en place au sein du capitalisme mais il y a une tendance du capitalisme qui ne me semble évoquée ou pas suffisament et qui est celle de l'homogénéisation. Quand ils parlent tous les deux à la fin de l'évolution du capitalisme, il y a bien me semble t il le fait que tous les individus masculins ou féminins sont soumis à la compétition, la concurrence et à la marchandisation-réification qui tend à l'homogénéisation des individus, à la réification de ceux-ci. Le devenir marchandise des vivants tend ainsi à l'uniformisation non de même que le devenir cyborg voulu par les cyberféministes tend à la reproduction du même. Est ce qu'il n'y a pas la création d'une même subjectivité qui est identique ou quasi-identique pour les hommes ou les femmes?
De même Baudrillard avait identifié l'émergence d'un nouveau modèle qui était celui de l'adolescent plus ou moins androgyne mais qui correspondait plus fondamentalement aux "valeurs" féminines mises en jeu dans la société capitaliste. N'y a t il pas une sorte d'avènement d'une subjectivité qui conjugue évidemment les valeurs viriles (compétition, concurrence,...) et d'autres féminines (souci de soi, optimisation des fonctionnalités du corps,...) qui culmine par exemple dans ce que les médias ont nommé les métrosexuels qui ne subvertissent évidemment rien mais conjugue virilité et en même temps esthétisation du corps, soumission au système de la mode,... ou dans les femmes "actives", viriles parce qu'elles dirigent et plus féminines parce qu'elles mettent quand même des talons hauts et des tailleurs sexy...
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bug-in



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PostPosted: 20 Jan 2009 9:55    Post subject: Reply with quote

Alors la! Je partage entièrement ta pensée (enfin ce que je crois en comprendre Clin d'oeil ). Pour moi cet aspect homogénéïsation ou uniformateur est encore plus clair avec l'industrie et ce n'est pas pour rien que le capitalisme en est trés content (mais le communisme le voulait aussi). L'industrie est une production de masse et des masses. Elle donne des produits qui sorte de l'usine tous identique, standardisé, mais ces produits et sa force de production vont aussi venir modifier les modes de vies et les comportement avec la même force.

Pour reprendre notre étude expérimentale sans laboratoire, il me semble y avoir cela :
Trois archétypes principaux (on en trouvera d'autres qui s'y subsummes) imposé dans le rapport de force du capitalisme a la population, soit le métrosexuel/intersex, soit le féminin de foire, ou le masculin de foire. Ces trois positions présente des avantages pour son fonctionnement car elles abordent toute tes rôles qui lui sont nécessaire.
Tout ce qui se retrouve du côté masculin de foire, endosserons la part de violence et de chèferie, ce qui sont dans le féminin de foire endosserons la gestion de la logistique et des soins des soldats de la guerre économique, enfin les intersexes s'ils ne se trouvent pas une place particulière dans la commandatur et l'entretient des capitalistes (via leur santé et la logistique) assumerons ou se retrouverons par contre parfaitement dans la consommation de masse pour leur esthétique qui n'est que la continuité de la négation d'eux même, car il ne s'agit pas d'une esthétique personnalisante, mais la reproduction des critères de l'esthétique de la domination, avec ses codes.
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