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lionel



Joined: 14 Mar 2006
Posts: 538
Location: Ardèche

PostPosted: 19 Jun 2009 14:53    Post subject: Reply with quote

Pérou : le Congrès supprime les décrets à l'origine du conflit en Amazonie
LE MONDE | 19.06.09 | 14h31


Quote:
Plus de deux mois après le début de leur mouvement de grève, durant lequel des affrontements avec les forces de l'ordre ont causé la mort d'au moins 34 personnes à Bagua (Nord), les Indiens de l'Amazonie péruvienne ont obtenu gain de cause : jeudi 18 juin, deux décrets qu'ils accusaient de mettre en péril les droits des indigènes ont été supprimés par le Congrès. "C'est un jour historique", s'est félicitée Daysi Zapata, la vice-présidente de l'Association interethnique pour le développement de l'Amazonie péruvienne (Aidesep), à la tête du mouvement.


"La volonté des peuples indigènes a été écoutée et nous espérons qu'à l'avenir, les gouvernements s'occupent des peuples et les écoutent, qu'ils ne légifèrent pas dans leur dos", a-t-elle ajouté, appelant les manifestants à cesser le mouvement et à mettre fin aux blocages de routes et de fleuves. Mercredi, le président Alan Garcia avait reconnu les erreurs du gouvernement. "Il vaut mieux une courageuse rectification qu'une obstination maladroite", avait-il dit.


source

Très content
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Deun



Joined: 14 Mar 2005
Posts: 1536
Location: Colombes(92)

PostPosted: 22 Jun 2009 9:46    Post subject: Reply with quote

Les armes redoutables de la répression en Iran

Quote:
Dans leurs basses besognes, ils sont épaulés par les agents du ministère des Renseignements, qui écument les maisons pour faire stopper les cris d'«Allah Akbar» (Dieu est grand), scandés chaque nuit par des milliers de jeunes, depuis le toit de leurs immeubles. Redoutables grandes oreilles iraniennes : malgré les sanctions qui frappent la République islamique, en raison de ses ambitions nucléaires, elles ont encore réussi à acquérir du matériel sensible auprès de sociétés allemandes, pour mieux écouter les téléphones portables.


lien

Quote:
Auparavant, Mme Merkel s'est elle aussi montrée particulièrement déterminée. "J'appelle fermement les dirigeants iraniens (...) à procéder à un nouveau décompte des voix de la présidentielle", a-t-elle déclaré dans un communiqué. Les autorités iraniennes doivent "autoriser les manifestations pacifiques, ne pas faire usage de violence à l'encontre des manifestants, libérer les opposants emprisonnés, et autoriser les médias à couvrir librement" les événements, a dit la chancelière.


lien
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Fabinoo



Joined: 16 Aug 2005
Posts: 779
Location: Hte Corse

PostPosted: 22 Jun 2009 12:48    Post subject: Reply with quote

Sources : Le Figaro et Le Monde.
Ca y est, Deun est passé du côté pâle de la force.

Moi, je reste avec délices du côté obscur :

Quote:
L’analyse des résultats de l’élection présidentielle iranienne, au vu des votes précédents et des sondages commandés sur place par les États-Unis, ne laisse pas de doute : Mahmoud Ahmadinejad est largement réélu. Ceci n’est guère surprenant, observe le professeur James Petras : le peuple a voté pour un national-populiste, tandis que seules les élites occidentalisées ont voté pour le candidat libéral, chouchou des médias occidentaux. Le même phénomène a déjà été observé dans d’autres pays.


Source : http://www.voltairenet.org/article160669.html
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Djinn_
Guest





PostPosted: 22 Jun 2009 13:52    Post subject: Reply with quote

Entendu ce matin : des manifestants crient "Mort au guide !". C'est dangereux à cause de la tendance répressive du régime des mollahs.

Ils auraient crié "le guide est un sale hongrois", c'était 6 mois fermes.

Ils sont devenu quoi ceux qui ont été mis en prison après les manifestations anti-Sarkozy de 2007 ?
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Deun



Joined: 14 Mar 2005
Posts: 1536
Location: Colombes(92)

PostPosted: 23 Jun 2009 10:34    Post subject: Reply with quote

Iran: balles contre tweets, à court et à long terme

Quote:
Des jeunes qui connaissent les TIC – Le niveau d’éducation et de maîtrise des technologies horizontales de communication est élevé chez les jeunes.

Un succès limité face aux mesures de contrôle des TIC – Le gouvernement a mis en place un système élaboré de contrôle mais ne semblent pas parvenir à tout paralyser. Les hackers et les malins parviennent à faire circuler une partie de l’information.

Twitter semble tout changer – PoliticsOnline y voit une “breaktrough technology” (technologie entraînant une percée) qui permet la circulation de textes, photos et vidéos en temps réel.

Dans l’histoire (de plus en plus longue) des mouvements populaires qui se servent des TIC, “L’Iran est un pas de géant en avant” affirme Webster.


lien


Les opposants iraniens gagnés par la déprime

Quote:
Sans véritable organisation ni leader sur le terrain, la contestation s'essouffle et semble à court d'options.

(...)

«Elle manque à la fois d'organisation et de vrai leadership», relève un sociologue. Son point de comparaison : la révolution de 1979. «À l'époque, la contestation menée par l'ayatollah Khomeyni, en exil, avait permis de fédérer des millions d'Iraniens autour de lui. Il avait pu s'appuyer sur un véritable réseau de mosquées, de vrais relais disséminés à travers le pays.


lien

L’Iran sur les meilleurs outils de recherche en temps réel

Quote:
Essayons-les et comparons nos impressions.


lien

Quote:
Mais la plupart des jeunes, quand ils ne s'engagent pas dans des pratiques mortifères, s'enferment dans l'imaginaire, le fantasme, le virtuel (les liaisons téléphoniques, les forums sur Internet...).


lien

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Fabinoo



Joined: 16 Aug 2005
Posts: 779
Location: Hte Corse

PostPosted: 24 Jun 2009 11:08    Post subject: Reply with quote

Quote:
Les opposants iraniens gagnés par la déprime

Tu parles. Ils se font déchirer dans des élections, sont incapable de prouver qu'il y a une fraude importante, on leur fait croire qu'ils pourront prendre le pouvoir par un coup de force avec la bénédiction de l'opinion mondiale (y compris l'immense majorité des militants censés être un peu intelligents), et ils découvrent qu'ils sont effectivement minoritaires dans leur pays, pas du tout préparés à mener une révolution, et que personne n'a réellement l'intention de les soutenir.
En face, ils ont un pouvoir organisé et soutenu par la majorité, des forces constituées d'anciens de la guerre contre l'Irak, et évidemment, ils se font massacrer. Merci à tous ceux qui ont soutenu ce suicide.

C'est joli, internet, mais lire les classiques (Sun tzu, Machiavel...), ça peut éviter des déculottées.
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obrarte



Joined: 13 Jan 2009
Posts: 63

PostPosted: 14 Aug 2009 6:55    Post subject: Reply with quote

Quote:
-----Message d'origine-----
De : ringolevio@no-log.org [mailto:ringolevio@no-log.org]
Envoyé : vendredi 14 août 2009 07:13
À : cspcl-fr@samizdat.net
Cc : cspcl_l@samizdat.net
Objet : [cspcl] Indiens nahuas sur le sentier de la terre


MEXIQUE : INDIENS NAHUAS SUR LE SENTIER DE LA TERRE

Depuis la route Panamericana, une fois franchi le barrage tenu par une
douzaine de membres de la police communautaire, on suit un chemin de
terre, à travers les plantations de tamariniers. Arrivés sur un plateau
étroit, où s'éparpillent les vastes cabanes préparées pour l'événement, on
peut rester à contempler le spectacle qui s'offre aux yeux : le Pacifique
en face, et de chaque côté, un peu plus près sur la gauche, des langues
rocheuses, couronnées de grands arbres verts, plongent vers l'eau bleue.
Comme un trait de vermillon, un sentier descend tout droit vers le
couchant, et passe entre une haie de cocotiers, jusqu'à la plage, à 500
mètres à peine.

Pour qui a pu prendre connaissance des récents témoignages sur Atenco et
le Chiapas, ou de ceux qui nous parviennent de l'Oaxaca ou de Tlahuac (1),
une chose est claire. Une partie importante de la population mexicaine, et
en premier lieu les indigènes (2), n'a toujours pas renoncé à un mode de
vie, à une culture propre, basée sur le travail et l'utilisation
respectueuse de la terre, sur un sens aigu de la collectivité, et sur la
double exigence de l'autosuffisance alimentaire et politique. Cela alors
que les offensives se multiplient, dans cette "guerre des mondes", pour
mettre la main sur les derniers territoires où des populations jouissent
encore d'un minimum de liberté et d'autonomie.

Des compañeros nous ayant invités à participer, comme observateurs, à
l'assemblée extraordinaire du CNI, le Congrès national indigène (3), qui
doit se tenir sur la côte du Michoacán les 7, 8 et 9 août, nous décidons
de renoncer à fêter avec les zapatistes d'Oventik le sixième anniversaire
de la création des Caracoles et de l'installation des Juntas de Buen
Gobierno.

Nous nous retrouvons donc à l'ouest de la capitale, sur ces terres que
l'Empire aztèque n'avait jamais réussi à soumettre. C'est le pays des
P'urhépecha, que les Espagnols, avec l'ignorance caractéristique des
ressortissants des puissances de ce monde, ont appelé "Tarascos".

Terres rouges ou noires, montagnes et volcans, dont les flancs fertiles
sont recouverts d'une abondante végétation, entourant de nombreuses
lagunes et lacs, parfois immenses, comme ceux de Guitzeo et de Pátzcuaro.
De rares pêcheurs s'y obstinent encore, debout dans leurs petites barques,
à lancer d'un geste large le filet qu'ils ramènent ensuite lentement. Les
prises sont de plus en plus réduites, dit-on, à cause de la prolifération
d'algues et de plantes exotiques, qui raréfient l'oxygène et assèchent peu
à peu ces extraordinaires réservoirs de vie.

L'EZLN affirme, dans un texte récent, que le capitalisme entré dans sa
phase néolibérale, et dans la course effrénée aux profits qu'il peut
encore espérer tirer d'un système désastreux au bord de l'épuisement, se
tourne aujourd'hui vers une mine considérable : les richesses naturelles
des territoires indigènes de la planète. Refoulés depuis des siècles vers
les terres les plus inhospitalières et les moins "rentables" sur le plan
économique, les peuples autochtones sont en effet presque toujours
parvenus à domestiquer (4) et à préserver ces régions. Or celles-ci
représenteraient, selon certaines études, 60 % de la biodiversité
terrestre. Pour une population n'atteignant pas les 5 %.

On imagine aisément la suite...

La guerre de conquête et le vol des ressources des "peuples premiers"
revêtent tous les aspects possibles : quand l'attrait des villes et du
Nord (5), renforcé par les politiques d'abandon et de marginalisation, ne
suffit pas, l'introduction et le soutien au narcotrafic, la militarisation
de régions entières, permettent d'organiser l'expulsion des populations
autochtones. Cela facilite la redistribution des cartes, et la
concentration des terres entre les mains des affairistes : notamment les
entrepreneurs agroindustriels qui, par l'introduction de monocultures
intensives (6), empoisonnent les sols et portent de sérieux coups à la
biodiversité. Le problème s'aggrave et se complique quand ces populations
sont indigènes...

Un récent rapport du "Plan régional de développement touristique intégral
de la côte du Michoacán" pointe, parmi les obstacles à vaincre pour mener
à bien les projets de corridor touristique dans cette région, "le maintien
de la structure communale". Il est même précisé que le fonctionnement des
villages en assemblée rend plus problématique encore la possibilité de
persuader rapidement ces populations attardées des bienfaits des
politiques de modernisation (7).

D'où l'institutionnalisation de la violence, dans les États à forte
population indigène que sont le Chiapas, l'Oaxaca, Veracruz, Puebla, le
Guerrero ou le Michoacán. Les exactions de la police et de l'armée, dont
les objectifs sont nettement ethnocidaire (8), celles des bandes
paramilitaires, ne se comptent plus (9), en forte augmentation depuis
quelques années. Elles bénéficient du silence complice des moyens de
communication, nationaux et internationaux, et de l'argument "imparable"
(10) de la lutte contre le narcotrafic. Celui-ci est pourtant l'émanation,
directe ou non, du pouvoir fédéral, régional et local, et des principaux
partis politiques qui s'en partagent la gestion.

Le CNI a décidé la convocation de cette assemblée extraordinaire à
laquelle nous nous rendons, afin que les villages, nations et tribus
indigènes puissent décider ensemble comment renforcer la lutte pour
"arrêter la guerre de destruction menée contre (nos) peuples et contre la
terre mère".

Le lieu où doit se tenir la rencontre est plus que symbolique : il s'agit
de la communauté de Santa María Ostula, sur la côte nahua du Michoacán.
Une région où se sont récemment produits des événements d'une grande
portée.

Pour le comprendre, il faut revenir quelques décennies en arrière. En
1964, un certain nombre d'individus se sont "installés" sur la partie
basse des terres communales d'Ostula, représentant au total un millier
d'hectares en bord de mer. L'endroit est d'une grande beauté : une espèce
de côte basque, mais avec des cocotiers. Les vagues énormes venant se
fracasser sur le rivage font penser à celles de notre golfe de Gascogne,
même si la mer est ici beaucoup plus chaude. De grosses tortues noires
viennent pondre dans le sable.

Les nouveaux venus ont clôturé de barbelés les parcelles ainsi usurpées,
et y ont planté des cocotiers, des tamarins, des avocatiers. Ils ont
également mis du bétail, et chargé quelques "gardes blancs" de protéger
leur nouvelle conquête. Le tour était joué.

Ce type de pratique n'a rien d'extraordinaire. C'est bien ainsi qu'est
apparue la propriété féodale, coloniale ou bourgeoise, un peu partout dans
le monde. Et cela s'est produit chaque fois que les communautés locales,
pour une raison ou une autre, ont baissé la garde. La "nouveauté" n'avait
plus, par la suite, qu'à trouver une justification, et l'officialisation
qui n'a jamais manqué ni de notaires ni d'archivistes complaisants... Dans
nos pays occidentaux, la mémoire de cette appropriation illégitime et
violente s'est effacée. Les Déclarations des droits de l'homme et du
citoyen ont apposé le sceau du progrès et de la libération de l'humanité
sur ce vol organisé qu'est la propriété privée. Et, partout où subsistent
des populations indigènes, et des territoires possédés en commun, la
spoliation continue. Tantôt c'est l'État qui s'en charge, au nom de
"l'intérêt public", tantôt ce sont des entreprises multinationales
(l'énergie pétrolière, l'uranium, l'eau, les industries électroniques ou
les biotechnologies ne sont-elles pas considérées, elles aussi, comme
stratégiques et d'intérêt commun, au mépris des droits ou de l'avis des
populations installées dans ces régions ?). Le tourisme, voire
l'écotourisme, ou encore les programmes de "protection de l'environnement"
font également partie de ces grandes "causes nationales", pour lesquelles
la fin justifie les pires des moyens (11). Au Mexique, de nombreuses
histoires identiques se racontent à propos de Puerto Vallarta, de Cancún
et de bien d'autres lieux de "rêve" bâtis sur la spoliation de communautés
indigènes ou paysannes.

Les démarches légales des habitants d'Ostula pour récupérer la terre n'ont
pas abouti. Un des leurs, l'instituteur nahua Diego Ramírez, qui s'était
fortement impliqué dans cette action, est assassiné en juillet 2008. Son
corps est retrouvé sur la plage : le message lancé par les "propriétaires"
ne pourrait être plus clair.

Pendant toute une année, les comuneros nahuas se sont donc organisés : ils
ont en premier lieu constitué une garde municipale armée, formée de jeunes
des villages. Ceux-ci ne sont pas rémunérés, et en cas de comportement
incorrect l'assemblée villageoise les révoque. Encadrée par un ancien,
cette police communautaire représente un pas important vers l'autodéfense
indigène.

Et le 29 juin 2009, des milliers d'hommes et femmes ont repris leur terre.
La nouvelle communauté a un nom tout trouvé : elle s'appellera San Diego
Xayakalan. Diego, en l'honneur de l'instituteur assassiné. Xayakalan, pour
rappeler le masque des danzantes nahuas, qu'arborent aujourd'hui les
membres de la garde municipale.

Les "petits propriétaires" ont immédiatement embauché, on ne sait où, une
bande de tueurs à gage. Cependant, malgré leurs armes de gros calibre, et
bien qu'ils aient tiré les premiers, blessant un membre de la communauté,
les sicaires ont laissé plusieurs des leurs sur le carreau. Les
commanditaires n'ont même pas pu se plaindre aux autorités officielles :
comment expliquer la présence de ces sbires sur la région ?

Pour le moment, la "force publique" n'est pas intervenue. Des soldats de
la marine, casqués et cagoulés, sont postés à quelque 200 mètres. Masqués
eux-aussi, des dizaines de membres de la garde communale continuent de
protéger les terres récupérées, et vont veiller pendant deux jours et demi
sur la tranquillité des quelque 400 délégués et observateurs qui
participeront à l'assemblée du CNI.

Vendredi 7 août : nous arrivons à Ostula, au kilomètre 195 de la route
panaméricaine entre Lázaro Cárdenas et Tecomán. Le trajet n'a pas été de
tout repos, dans la vieille camionnette dont le toit nous protégera mal
d'une averse d'anthologie. Il en tombe en pagaille sur cette région d'un
vert à rendre un Breton jaloux.

L'accueil que nous réservent les membres des trois communautés nahuas (12)
est chaleureux. Leur organisation, impeccable. Une vache a été sacrifiée
pour l'occasion, et dépecée. Les morceaux sont découpés à la hache. Ici,
pas de bouchers ni de cuisiniers professionnels. Hommes et femmes
travaillent ensemble, tandis que les enfants regardent faire, donnant
parfois un coup de main, apprenant les gestes essentiels. Les tortillas
sont préparées sur place : le maïs (13) cuit dans d'énormes chaudrons,
avec une poignée de chaux pour le nixtamaliser. Puis il est lavé et moulu,
pétri et partagé en une multitude de petites boules que les femmes
aplatissent avant de les cuire, sur d'immenses comales (14) posés sur des
fourneaux de terre rouge. Elles les retournent avec un mélange de vivacité
et de délicatesse. Des poissons, pêchés le matin même, sont bouillis ou
frits sur une dizaine de feux de bois. Les jus de fruits, les ananas et
les noix de coco sont offerts sur les tables. Le café, préparé dans
l'olla, l'atole (15), parfumé à la cannelle, se servent avec de grandes
louches bleues.

Le couchage est assuré sous de grandes palapas (16) aux toits de palmes,
où l'on peut accrocher son hamac, ou sous les tentes de camping amenées
par les plus prévoyants.

Samedi 8 août : avec un peu de retard (il existe aussi un "quart d'heure"
CNI !), l'assemblée débute par une prise de parole en nahuatl des
autorités traditionnelles des communautés invitantes. Ceux-ci remercient
les visiteurs, et rappellent les circonstances de la récupération qui
vient d'avoir lieu. Les phrases sont cérémonieuses, mais on n'observe ni
hiérarchie, ni préséance, ni "leaders". Pourtant, les "sages", tels Juan
Chávez, représentant de la communauté P'urhépecha de Nurío, ne manquent
pas dans l'assistance.

Les délégués des nations, peuples et tribus représentés vont se répartir
en quatre tables, sur trois thèmes principaux (bilan du mouvement indigène
depuis la dernière session du Congrès, évaluation de l'actuelle guerre de
conquête et de dévastation menée par le capitalisme néolibéral contre les
peuples indigènes et la terre mère, exercice de l'autonomie indigène,
protection des territoires indigènes, et droit à l'autodéfense). Les
modérateurs se montrent tout à fait à la hauteur, capables de faire
circuler la parole, de présenter des synthèses régulières... Les quelques
défenseurs d'une vision conciliatrice à l'égard des autorités et des
partis politiques (les fonctionnaires de l'État et les représentants des
partis politiques (17), par exemple, n'ont pas eu le droit de participer à
l'assemblée), qui seraient prêts à demander une "reconnaissance
officielle" de l'autonomie qui vient d'être restaurée, celle de la garde
communale ou d'autres initiatives des communautés, sont gentiment mais
fermement remis à leur place. Avec la douceur qui caractérise les débats
dans les assemblées indigènes. On sait pourtant que les pouvoirs, aux
différents niveaux, vont chercher une fois de plus à acheter les plus
actifs d'entre eux, offrant postes, argent, ou plus subtilement cette
reconnaissance qui fatalement deviendra une récupération impitoyable. Mais
les armes fondamentales de l'autodéfense, plus que le fusil, sont le
caractère souverain, réaffirmé ici, de l'assemblée communale, ainsi que la
rotation et la révocabilité des charges. Les débats nous (18) paraissent
d'un sacré niveau, on y perçoit l'habitude de ce genre de réunion. Ces
petites communautés, qui viennent à peine de faire irruption sur la scène
politique mexicaine, possèdent de remarquables orateurs. Ils s'expriment,
même en espagnol, avec précision et clarté, s'appuyant sur les sentiments
et la mémoire, l'expérience partagée, les références qui parlent, de toute
évidence, à l'assistance.

Dimanche 9 août : après la session plénière, où seront lues, amendées et
approuvées les synthèses des quatre tables de discussion, les 250 délégués
Wixárikas, Rarámuris, Ñhañhús, Nahuas, Zapotèques, P'urhépechas du CNI, et
les 130 observateurs (dont un bon nombre de membres de La Otra Campaña)
grimpent dans les bus et les camionnettes, pour un voyage, souvent long,
sur le chemin du retour.

Dans toutes les têtes, et tous les cœurs, la certitude que la récupération
et la défense des territoires indigènes, mais aussi des droits et intérêts
de "ceux d'en bas" (19), va demander un surcroît d'efforts et de réelle
solidarité (20), au Mexique et ailleurs.

Car on peut penser que les peuples indiens du pays n'en resteront pas là.
Pour survivre il leur faudra prendre d'autres terres, et les défendre. Il
serait dommage qu'ils le fassent seuls (21).

L'an prochain, en tout cas, 2010, marquera le bicentenaire de la lutte
pour l'indépendance mexicaine, ainsi que le centenaire de la révolution,
"pour la terre et la liberté". Et les Mexicains, on le sait, tiennent aux
symboles.

10 août 2009, Jean-Pierre Petit-Gras


(1) Le gouvernement PRD de la capitale mexicaine s'en prend à cette petite
communauté du sud de la "ville monstre". Son objectif est la prolongation
d'une ligne de métro, l'implantation d'une nouvelle cité-dortoir... et
d'une usine d'incinération d'ordures.

(2) La population qui se définit comme "indígena", ce critère de
l'autodéfinition étant peut-être le plus important, vit généralement en
communautés paysannes, où la terre, travaillée individuellement ou
collectivement, fait l'objet d'une propriété collective. La communauté
possède ses propres autorités, désignés selon ses us et coutumes, et
cherche à s'autodéterminer. Dans la plupart des cas, les indigènes parlent
leur propre langue - il en existe encore plus de 50 dans le pays - et
partagent surtout une culture (cosmovision, fêtes et rites) qui a su
résister à plus de 500 ans d'une domination féroce, et aux méthodes et
entreprises d'acculturation les plus sophistiquées qui soient.

(3) Le CNI a été créé pendant les dialogues entre le mouvement zapatiste
et le gouvernement mexicain, qui ont abouti en 1996 à la signature des
Accords de San Andrés. L'EZLN ayant invité de nombreux observateurs
indigènes à ces discussions, beaucoup d'entre eux ont ressenti le besoin
de s'organiser ensemble, de manière totalement indépendante à l'égard du
gouvernement et de ses instruments. Actuellement, le CNI regroupe
plusieurs dizaines de villages, tribus et nations indigènes de tout le
Mexique.

(4) Domestiquer un territoire signifie, comme le rappelait André Aubry, en
faire sa maison...

(5) Les médias, la publicité, l'école, les politiques ne cessent de
présenter l'exode rural comme la seule option d'avenir.

(6) L'exploitation forestière, ainsi que les plantations
agroindustrielles, se développent en symbiose avec la culture de la
marijuana, du pavot, et avec l'extension du narcotrafic, pour lequel elles
servent de paravent et permettent le blanchiment d'argent. Dans la région
d'Iruapan, par exemple, l'association entre la production intensive de
l'avocat et le "narco" est de notoriété publique.

(7) Lire, si on en a le courage, et en espagnol qui plus est, le document
officiel de FONATUR, qui présente ce plan de développement :
cplade.michoacan.gob.mx/cplade/desarrollo_turistico/costa/Anexos.pdf
Les "obstacles au développement touristique" dont nous parlons sont
mentionnés, notamment, aux pages 276 et 277.

(8) Lire à ce propos l'article "Ethnocide" de Pierre Clastres, publié dans
l'Encyclopedia Universalis.

(9) Les familles des 47 victimes du massacre d'Acteal, perpétré en 1997 au
Chiapas par le groupe paramilitaire Máscara Roja, craignent ces jours-ci
la libération des auteurs matériels des faits.

(10) Le président nord-américain Obama a tout récemment affirmé, dans un
sommet avec les chefs d'État canadien et mexicain, que les seuls individus
qui ne respectaient pas les droits humains étaient les narcotrafiquants...

(11) Avec les programmes de redistribution ou de régularisation des terres
(Procede, Procecom), la multiplication des Areas Protegidas (zones
naturelles protégées) fait partie des mesures permettant de justifier
l'injustifiable : l'éviction de populations qui ont pourtant démontré au
fil des siècles leur capacité à protéger la nature.

(12) A l'occasion de cette lutte, les trois communautés voisines d'Ostula,
Pómaro et Coire, regroupant plusieurs dizaines de hameaux, ont fait cause
commune. La garde municipale est formée de jeunes gens originaires des
trois entités.

(13) La défense du maïs criollo, cette plante née de la main des hommes et
des femmes du Mexique précolombien, face aux menaces d'invasion et de
contamination des OGM venus des USA, fera partie des résolutions prises
par l'Assemblée.

(14) Le comal est un disque de terre ou de fer, enduit de chaux, présent
dans toutes les cuisines indigènes. On y cuit notamment les tortillas.

(15) Le café est préparé dans une marmite (la olla). L'atole est une
boisson à base de maïs bouilli.

(16) Constructions sans murs, dans ces pays où la température est élevée.

(17) Pour la première fois depuis des décennies, les habitants d'Ostula ne
sont pas allés voter aux élection du début juillet. Des décisions communes
semblables ont été prises dans d'autres communautés nahuas et purh'épechas
de l'État du Michoacán.

(18) Ce "nous" renvoie à la poignée d'amis belges et français qui nous
sommes retrouvés à Ostula.

(19) Parmi les conclusions de cette assemblée, notons l'affirmation que
l'autodéfense et l'autonomie ne sont pas négociables.

(20) Pour les zapatistes, la meilleure des solidarités consiste à engager
la lutte pour l'autonomie, là où nous nous trouvons. Or, peut-on
sérieusement envisager un retour vers cette autonomie sans poser la
question de l'autosuffisance alimentaire, celle de la gestion des
territoires par les habitants eux-mêmes ? L'association Promedios France
lance actuellement une souscription pour faire connaître les documentaires
autoréalisés par les indigènes du Chiapas et d'autres régions du Mexique.
Ces petits films, extrêmement intéressants, peuvent servir d'introduction
à des réflexions collectives sur ces questions.

(21) La difficulté à coordonner leurs résistances a certainement été l'une
des causes de la défaite des Amérindiens face à leurs envahisseurs, et de
la catastrophe qui s'ensuivit. Nous parlons de coordonner, non d'unifier,
car là où leurs sociétés étaient centralisées et hiérarchisées, la
victoire des Européens a été encore plus facile.
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obrarte



Joined: 13 Jan 2009
Posts: 63

PostPosted: 14 Sep 2009 20:49    Post subject: Reply with quote

Quote:
Bien le bonjour
Depuis Mexico, ruta 2009
George Lapierre
lundi 14 septembre 2009



“Los señores del Reino del Miedo”
“No producían maíz, ni chocolate, ni mantas.”
“Ellos sólo producían miedo.”
“Y con miedo pagaban a los hombres y a las mujeres”
“Que cultivaban la tierra”
“Y tejían el algodón.”
“Quien protestaba, moría;”
“Y también la duda estaba condenada.”[
1]




Depuis Mexico, ruta 2009

Sur toutes les routes du Mexique est apparu un nouveau panneau portant en chiffres de couleur une seule date, toujours la même, 2010, “ruta 2010”. Le Mexique d’aujourd’hui, le Mexique del Señor Fécal, dit Calderón, se prépare à célébrer en grande pompe le centenaire de la Révolution mexicaine et le bicentenaire de la lutte pour l’indépendance. C’est leur 14 juillet, mais avec une petite différence tout de même, alors que le 14 juillet 1789 marque le début de la contre révolution française, et les petits hommes d’Etat français peuvent bien l’honorer avec des défilés militaires, 1910 rappelle le commencement du soulèvement zapatiste, “el votán Zapata”, et nous savons tous ici que Zapata n’est pas mort, que la lutte pour la liberté et pour “la Madre tierra”, ne s’est jamais arrêtée ; quant à la date de 1810, elle marque le point de départ de la lutte pour la libération des peuples, n’oublions pas que les armées des curés Miguel Hidalgo et José Maria Morelos étaient formées les peuples purhépecha et nahua du Michoacán, qui ne parlaient pas espagnol et qui cherchaient avant tout à se libérer des oppresseurs, aussi bien espagnols que créoles. 1810, 1910…, tous ces panneaux “ruta 2010” que le gouvernement a pris soin de dresser tout le long des routes me paraissent une façon, pour lui, de conjurer un avenir proche, qu’il semble appréhender.

Aujourd’hui, en 2009, le peuple nahuatl d’Ostula, petit bourg sur le versant pacifique de la Sierra Madre dans l’Etat du Michoacán, vient de récupérer plus de mille hectares de terre, qu’au cours des ans s’étaient peu à peu appropriés, avec la complicité des instances gouvernementales, quelques personnages douteux et sans vergogne. Lors de la rencontre [2] entre le peuple d’Ostula et le Congrès national indigène, qui a eu lieu le 7, 8, et 9 août de cette année, les autorités villageoises ont évoqué la Vierge de Guadalupe, patronne du village et figure de la Terre Mère universelle. La Vierge de Guadalupe est l’étendard des troupes zapatistes comme elle fut l’étendard des armées de Miguel Hidalgo. Les petits hommes d’Etat mexicains vont tenter de faire de la révolution mexicaine et de la lutte de libération des peuples une fiction, un pur spectacle avec fanfares et jeux de lumière, gardons pourtant en mémoire que la résistance et la lutte des peuples pour leur libération est toujours d’actualité et fait partie de la réalité du Mexique d’aujourd’hui.

Au Mexique, comme partout ailleurs, nous nous débattons entre la représentation que l’on cherche à nous donner de la réalité et cette même réalité. Ici pourtant le contraste est trop grand entre représentation et réalité pour que nous tombions dans le panneau. L’idéal d’un mode de vie, dont se veut porteur la société de consommation avec jeunes femmes blondes grandes et sveltes et jeunes hommes porteurs d’attaché-case, à l’image du monde anglo-saxon, est bien trop éloigné de notre quotidien pour présenter un quelconque attrait. Nous sommes encore attachés à la réalité de la vie collective, la fiction d’un futur déshumanisé où l’after chave serait le summum de la séduction a peu de prise sur notre imaginaire, les mensonges de l’Etat aussi. Seule une toute petit frange de la société se laisse prendre aux promesses d’un futur aseptisé et démocratique débordant de marchandises. Ce hiatus entre représentation et réalité nous permet de saisir ici plus aisément que dans le premier monde les enjeux de notre temps.

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Ces enjeux n’ont pas changé, ils sont les mêmes depuis des siècles, depuis l’apparition de l’Etat moderne fondé sur la suppression du travail d’autrui dans l’échange marchand. Depuis que l’activité des marchands a envahi l’ensemble de la société, nous ne connaissons plus qu’une vie sociale en implosion où toute forme de vie collective tant soit peu autonome doit fatalement disparaître. La pensée du marchand est, comme toute pensée digne de ce nom, pratique, elle est comme toute pensée digne de ce nom une pensée spéculative, elle spécule sur un échange qui n’a pas encore eu lieu, sur un échange à venir, c’est une pensée spéculative et pratique, une pensée effective, elle supprime sans cesse le travail d’autrui dans un échange marchand futur. La pensée spéculative du marchand est la pensée qui anime impérieusement toute l’activité de notre monde, elle a pris la forme objective du capital. Il s’agit du capital financier, évidemment, de l’argent, et cette pensée se trouve entre la production de marchandise, le travail, qu’elle supprime déjà en pensée (l’argent comme spéculation) et l’échange marchand (l’argent comme réalisation de la pensée).

«La forme valeur est seulement un rapport social déterminé des hommes entre eux, qui revêt pour eux la forme fantastique d’un rapport des choses entre elles», écrivait déjà Marx en son temps. La production de marchandises, ce que l’on appelle le travail, n’a plus rien à voir avec le travail d’antan, avec le travail des esclaves d’autrefois, ce n’est plus le fouet qui fait travailler les esclaves modernes, mais bien la pensée du maître dans la tête des esclaves, pensée qui a pris la forme objective de l’argent. Nous sommes ainsi amenés à préciser et à compléter la phrase de Marx que nous venons de citer : Tout rapport social, disons toute vie sociale, est déterminé par la pensée, et cette pensée est la pensée de l’échange. Elle a pu être la pensée des hommes et des femmes pratiquant entre eux l’échange selon des règles communes reconnues par tous, elle a pu être celle d’une aristocratie ayant instauré un rapport de vassalité au cœur de la société. Avec le monde marchand ou capitaliste, nous avons affaire à un rapport social des hommes entre eux déterminé par une pensée séparée, qui leur est étrangère et qui est étrangère à la vie sociale elle-même. C’est le paradoxe du monde capitaliste et aussi son côté totalitaire : un monde qui se nourrit de la ruine de toute vie sociale. Voilà des gens, les marchands, qui se sont émancipés des règles de la vie commune pour imposer leur mode d’être à l’ensemble de la planète, détruisant toute vie collective, nous contraignant à n’être plus que des individus abstraits à leur image, des individus réduits à leur “ego”, en fait au sentiment intérieur d’un manque indicible que nous cherchons frénétiquement à satisfaire dans une guerre de tous contre tous.

Dans un article paru dans “La Jornada»du 14 août 2009, et intitulé “Imperio, bases y acumulación por desposesión”, «Empire, bases (il s’agit des bases militaires installées en Colombie) et accumulation par dépossession», Raul Zibechi s’interroge sur le fonctionnement du système capitaliste aujourd’hui, il note que le système donne depuis quelques décennies la priorité au capital financier sur le capital productif en vue d’une accumulation par dépossession, s’appropriant tout ce qui est du domaine commun. Cette forme d’accumulation, nous dit l’auteur, a bien des ressemblances avec ce que Marx a appelé l’accumulation primitive du capital. Cela signifie la fin de l’Etat providence (ou des Etats progressistes de l’Amérique latine), le vol, le dépouillement et le contrôle policier ou militaire des gens. Je noterai entre parenthèses que les Etats nationaux n’ont représenté qu’un moment de la domination capitaliste. Dans la géographie de son expansion planétaire, il est plus indiqué de parler d’Empires marchands et d’une confrontation entre ces Empires pour une domination planétaire, le protectionnisme est encore concevable à l’échelle des Empires, il ne l’est plus à celle des Etats nationaux et les Etats d’Amérique latine, qui sont dans la sphère d’influence des intérêts du Nord anglo-saxon, en font chaque jour la triste expérience. Mais revenons à la thèse de Raul Zibechi pour lui donner une perspective un peu différente.

Je dirai qu’il n’y a pas à proprement parler de capital productif séparé du capital financier, le capital financier est productif dans le sens strict du mot dans la mesure où il est la pensée qui anime la production de marchandises en vue de sa réalisation dans l’échange marchand. Quand Raul Zibechi parle «d’accumulation par dépossession», il fait allusion à un autre aspect de l’activité capitaliste : le capitalisme comme machine de guerre contre toute forme de vie sociale autonome. L’avidité des marchands pour ce que Raul Zibechi appelle «le bien commun»(les ressources naturelles, les mines, la terre, l’eau, le pétrole, la bio diversité…) n’est que le moyen par lequel le monde capitaliste atteint se véritable cible : la vie collective. Il s’agit donc bien d’une accumulation par dépossession, mais la dépossession ne touche qu’en apparence les biens matériels. Les gens sont en réalité dépossédés de l’esprit qui animait leur vie, ils sont dépossédés de la pensée de l’échange. En fait le capital, ou l’accumulation du capital, se présente comme le procès, éminemment pratique, de l’aliénation de la pensée partout dans le monde. Toute vie collective autonome se présente donc à la fois comme une limite à l’avancée du monde marchand, comme un obstacle (et en conséquence il doit être détruit), mais aussi comme l’élément moteur qui fait que le procès d’aliénation peut se poursuivre, elle alimente en quelque sorte le processus d’aliénation. Inversement, toute résistance met en péril le procès d’aliénation, toute résistance sociale met en péril l’activité capitaliste.

La domination de la société marchande est telle qu’elle a rendu définitivement caduque toute autre forme de domination. Cette domination complète a mis à nu le dernier bastion de la résistance au totalitarisme de la pensée, tous les autres recours (Etat providence ou Etat chrétien, Etat progressiste, Etat despotique) n’ont fait que préparer et soutenir l’avènement de la domination capitaliste. Cette épuration de l’histoire nous conduit à reconnaître dans l’existence des peuples ou dans la reconstruction d’une vie collective fondée sur des règles d’échange mutuel la seule opposition possible au totalitarisme, la seule critique réelle au despotisme de la pensée. C’est le privilège d’une époque d’avoir mis face à face les deux pôles de la pensée et d’annoncer notre fin ou notre résurrection improbable. Au Mexique existe encore la possibilité d’un dialogue interculturel entre les réfractaires à la société dite occidentale et le monde indien attaché à une culture, une organisation sociale qui lui est propre et qui peut, par certains aspects, se présenter comme une alternative au monde capitaliste. Ce débat a pris corps autour de quelques concepts comme «l’humano-pueblo», la “communalité”, le territoire…

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Au cours de mon séjour, j’ai eu l’occasion de rencontrer à deux reprises Xaab Nop, nous avons pu parler de son livre. Il est Mixe (Ayuujk), et il a tenté avec d’autres de traduire en castillan une réflexion de la communauté ayuujk (mixe) de Tlahuitoltepec (Oaxaca) autour d’une question qu’elle s’était posée: «Pourquoi sommes-nous ce que nous sommes ?». Cette communauté a dû tenir cinq assemblées pour tenter de répondre à cette question existentielle. Le livre[3] , intitulé “Wejën – kajën” et sous-titré “Les dimensions de la pensée et la formation de la connaissance communale”, nous amène à cerner à travers la cosmovision du peuple ayuujk un concept qui nous est devenu étranger. Les auteurs le traduisent par “l’humano-pueblo”, en français nous le traduirions par «l’humain-peuple» mais je préfère encore l’être-peuple, l’être-collectif, l’être-ayuujk. “Ja wejën” signifie réveiller, s’éveiller, découvrir, “ja kajën”, dénouer, débrouiller, développer, nous avons là les éléments de l’apprentissage communautaire et de la formation de l’être-ayuujk. Cette formation touche les trois dimensions qui constituent l’être humain selon la conception ayuujk, la dimension “yaa’jkên”, qui représente le niveau biologique et psychique, la dimension “wënmää’ny”, qui est celle de la pensée et de la connaissance, la dimension “jää’wën”, le niveau émotionnel et spirituel. Cette formation, ou maturation de l’être-ayuujk, se fait en quatre grandes étapes (chaque étape contenant quatre moments) et dans différents lieux, du foyer à la milpa en passant par l’assemblée et les cérémonies, rituels et fêtes de la communauté ; elle se présente avant tout comme une initiation à la vie communautaire. La maturation psychique, émotionnelle et spirituelle est en relation avec la charge ou fonction sociale au bénéfice de la collectivité accomplie par l’“humano-pueblo”, cette fonction peut être celle de responsable ou «autorité» désignée par l’assemblée (cela va de la charge de “topile ”à celle de “Principal”), celle de “majordomo ”ou de “capitan ”(chargé de l’organisation des fêtes), de chaman, de guérisseur, de sage-femme, de musicien…

L’être-ayuujk, l’être-collectif et nous pourrions dire plus généralement l’être humain, si nous considérons encore que la sociabilité est l’essence de l’homme, est celui qui garde la pensée de sa pratique sociale : Nous travaillons et nous agissons en termes de relations : l’autre est toujours à l’horizon ; l’échange avec les autres est à l’horizon de la pensée quand toute activité se fait en fonction des autres. Cette pensée de l’échange, fondatrice de la vie sociale, est l’esprit qui nous anime. Ou bien cette pensée nous appartient encore comme dans le cas des Ayuujk et nous supprimons en pensée notre travail en vue d’une reconnaissance effective (d’une reconnaissance sociale qui a effectivement lieu) dans l’échange à venir de tous avec tous, dans la fête qui se prépare, dans la “Guelaguetza”, dans l’art de donner et de recevoir ; ou bien elle ne nous appartient pas, ou plus, elle appartient à d’autres, en l’occurrence les marchands, les manieurs de capitaux ; dépossédés de l’esprit de notre pratique sociale, nous devenons alors les spectateurs abusés d’une débauche qui ne nous comble pas, ce sont les marchandises, qui clignotent et papillotent, qui pensent et festoient à notre place, pour s’éteindre dès qu’elles sont possédées.

Les communautés, les peuples, les nations indiennes qui forment le Congrès national indigène sont des peuples en résistance sociale, ils sont zapatistes. Ils ne sont pas porteurs d’un projet politique proprement dit, ils sont porteurs d’une idée, ou, plus exactement, d’un concept, celui de “communalité”. La “communalité”, que nous pourrions définir comme l’esprit d’une organisation sociale fondée sur une relation de sujet à sujet, se présente à la fois comme réalité d’une pratique, qui existe encore en tant que mode de vie des communautés indiennes, et comme projet de reconstruction éthique des peuples face aux forces de décomposition à l’œuvre dans le monde. La “communalité ”est à la fois un concept, un projet social qui cherche à se construire et à se réaliser, l’idée qui a animé la Commune de Paris en 1870 ou la Commune d’Oaxaca en 2006, par exemple, et une réalité, celle d’une vie sociale qui n’est pas séparée de sa pensée ou qui se réapproprie sa pensée, comme cela a pu être le cas pour la collectivité des mineurs anglais du Yorkshire ou pour tous les peuples qui, de par le monde, existent encore en tant que collectivités organisées sur la base de règles d’échange mutuel que tous reconnaissent et respectent, ce droit normatif, cette pensée du droit à l’origine de la vie sociale, n’ayant rien à voir avec la conception du droit dans nos sociétés bourgeoises.

Ce concept de “communalité”, qui va s’approfondissant au cours du débat ayant lieu actuellement au sein du monde indien, et qui se précise en fonction de l’avancée des luttes, est apparu au début des années 80 dans la Sierra Norte de l’Oaxaca. C’est autour de ce concept que se sont organisées la résistance et la lutte pour l’autonomie des peuples chinantèque, mixe, zapotèque, mixtèque, triqui…, dans ces années de revitalisation des cultures indigènes. Des intellectuels comme Floriberto Díaz Gómez, Ayuujk de la communauté de Tlahuitoltepec, comme Jaime Martínez Luna, Zapotèque de la communauté de Guelatao, ont initié avec des partenaires indiens et métis comme le linguiste Juan José Rendón Monzón, toute une réflexion théorique sur la réalité du monde indigène et sur les valeurs fondamentales dont il est porteur. La “communalité” est ce qui définit la forme de vie et la raison d’être des peuples indiens, elle est composée selon Floriberto Diaz de cinq éléments fondamentaux : 1 – La terre comme mère et comme territoire ; 2 – le consensus en assemblée pour la prise de décisions ; 3 – le service gratuit comme exercice de l’autorité ; 4 – le travail collectif comme activité de récréation ; 5 – les rites et cérémonies comme expression du don communal.

«L’idée de la “communalité ” comme principe recteur de la vie indienne surgit et se développe au milieu de la discussion, de l’agitation et de la mobilisation, non comme une idéologie de combat mais comme une idéologie de l’identité, montrant que la spécificité indienne est son être communal avec des racines historiques et culturelles propres et anciennes, à partir desquelles on cherche à orienter la vie des peuples comme peuples, » écrit Benjamin Maldonado [4] . Pour ces théoriciens de la réalité indienne, du «familier» dirions-nous de la société indigène, le concept de “communalité ”est la clé de la résistance des peuples et pour autan la source de leur libération ; dès son apparition, cette idée fut liée à celle d’autodétermination et d’autonomie.

Dès le début des années 90 ont été mis en place dans les communautés des ateliers de réflexion [5] sur ce qui constitue la réalité du monde indien, d’abord, et surtout, dans l’Etat d’Oaxaca (le premier atelier a eu lieu dans la communauté ayuujk de Mogoñé Viejo, Guichicovi, Oaxaca), pour s’étendre ensuite vers d’autres Etats. Ces ateliers sont appelés ateliers de dialogue culturel. Actuellement je participe à un de ces ateliers à Atlapulco, dans l’Etat de Mexico (Edomex). Ces ateliers de dialogue culturel regroupent les membres d’une communauté intéressés à réfléchir et à débattre sur leur culture. Nous devons entendre par culture l’ensemble des éléments constituant la vie sociale d’une communauté ou d’un peuple, cela va de l’organisation politique à l’organisation des échanges et des fêtes en passant par la langue, l’apprentissage, les vêtements, l’organisation des activités et du travail… Dans le cas d’Atlapulco, ce furent les jeunes gens qui s’occupent de la radio communautaire qui ont pris l’initiative d’inviter la population à participer à ces discussions. Depuis plus de trois mois, une vingtaine de personnes (cela va de quinze à quarante selon l’intérêt ou les dispositions de chacun) se réunissent une fois par semaine dans la petite bibliothèque pour une réflexion collective sur la vie de leur communauté et son histoire.

Ces discussions sont loin d’être terminées à l’heure où j’écris ces lignes, mais nous avons déjà eu l’occasion de parler de la santé, de ce qui s’est perdu, de ce qui s’est conservé de la médecine traditionnelle, de l’usage, qui a peu à peu disparu sous la pression de la médecine officielle, du temascal ou bain de vapeur, cette pratique ayant été jugée non hygiénique par l’Académie ; nous avons aussi parlé des sages-femmes ou “parteras”, et de l’importance sur le plan humain de la relation qu’elles établissent avec celle qui “da a luz” (qui donne à la lumière), des plantes médicinales, des maladies propres au monde indien comme le “mal d’espanto”, des guérisseurs ou “curanderos”, des “graniceros ”ou “ahuizotes”, ce sont des hommes ou des femmes touchés par la foudre et qui, de ce fait, ont reçu le don de guérir et aussi le don de protéger les récoltes de la grêle (le village est à trois mille mètres d’altitude). Nous avons abordé aussi le thème des croyances, des travaux, et en particulier des travaux communautaires comme la faena ou le tequio, de la langue ; la “tia ”Ofelia a évoqué son enfance, comment les maîtres d’école lui interdisaient de parler sa langue maternelle et se moquaient d’elle l’appelant la “guarina ”ou l’“india”, ce fut un moment émouvant ; dans ce village soumis à l’attraction de la capitale toute proche, ils sont très peu nombreux à parler encore la langue otomie ou ñañu et ceux qui la connaissent ont peu l’occasion de la pratiquer («on ne dit pas ñañu mais ñuhu», ceux qui parlent encore la langue semblent bien d’accord sur ce point). La dernière fois, il a été question du territoire et de ses limites et la discussion allait bon train, hélas le dernier départ pour Mexico est à 8h du soir, et j’ai dû les laisser à leur controverse. Il est difficile de limiter le débat dans le temps, en théorie il a lieu de 4h de l’après-midi à 8h du soir avec thé et petits pains (“pan dulce”) au milieu de la session.

Nous n’en sommes qu’à la première phase de la réflexion, celle qui concerne l’identification des éléments de la culture, leur importance, leur position et leur fonction dans la vie communale, et nous sommes loin d’avoir abordé tous les éléments culturels qui aident à la reproduction de la vie communautaire. Les activités sont organisées en trois phases, à la suite de cette première phase vient le diagnostique sur les conditions de conservation de ces éléments culturels, comme l’assemblée, la fête, le travail communal, la milpa, la langue, l’éducation familiale et communautaire… comment se sont modifiés ces éléments, les causes du changement. Le plus souvent le diagnostique se fait spontanément dans le cours de la discussion dès que l’on aborde un thème culturel. La dernière phase, qui se présente comme l’aboutissement des ateliers de dialogue culturel, débouche sur un plan d’action concernant la défense et le renforcement de la culture, après avoir reconnu préalablement les éléments fondamentaux de la vie communale, les éléments auxiliaires, qui aident au maintien de la vie communautaire, et enfin les éléments complémentaires, l’ensemble formant le système intégral de la culture. Dans le cas d’Atlapulco, des plans d’action ont déjà été évoqués comme le retour à la tradition du temascal, la création d’un nid de langue où les anciens seraient des guides pour les très jeunes et ne leur parleraient qu’en langue otomie, la création d’un jardin communautaire et de plantes médicinales… mais ces plans d’action qui ont été suggérés lors des discussions ne seront analysés, critiqués et développés qu’à la fin de l’atelier. Le plan pour le développement ou le renforcement des traditions culturelles ne se fait pas pour des raisons romantiques ou commerciales, «il ne s’agit pas de montrer les peuples indiens comme des pièces de musée pour les touristes», mais pour renforcer la résistance et l’autonomie des peuples. Le but recherché est une libération s’appuyant précisément sur les caractéristiques d’une tradition culturelle propre perçue comme alternative sociale au libéralisme.

La “communalité ”repose sur quelques notions fondamentales comme l’assemblée, le travail commun, “faena ”ou “tequio”, la fête, la Guelaguetza ou l’ensemble des échanges, le territoire. «Le territoire est notre espace de vie, les étoiles que nous voyons la nuit, la chaleur ou le froid, l’eau, le sable, les graviers, la forêt, notre mode d’être, de travailler, notre musique, notre façon de parler, ce qui est bien différent de la terre, c’est le lieu de vie d’un peuple. Le territoire est notre maison, nous ne pouvons admettre que des personnes étrangères viennent faire la loi chez nous,» déclarait en juin, lors de la première rencontre du Congrès national indigène avec la communauté nahuatl d’Ostula un participant à cette réunion. C’est autour de la défense de la terre et, plus précisément, du territoire que se concentre désormais la lutte des peuples indiens. A Tlapa, dans la Montagne du Guerrero, les membres de l’Organisation des peuples indigènes Me’pha (Tlapanèque) comme ceux de l’Organisation des peuples Ñuu savi (Mixtèque), les membres de la police communautaire comme les militants des droits humains de la Tlachinolán n’ont pas hésité à parler au sujet de l’omniprésence de l’armée d’une véritable guerre de conquête, ou de reconquête, des territoires indiens : «Que peut bien signifier la présence de l’armée dans nos montagnes avec des barrages militaires sur nos chemins, l’encerclement des villages, les perquisitions, les tortures, les emprisonnements, les menaces de mort, les disparitions, les assassinats, sinon la guerre ? Et le but de cette guerre, comme dans toutes les guerres, est la conquête d’un territoire.»

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Comme nous avons pu le noter, conquérir un territoire c’est en fait soumettre un peuple et détruire une vie sociale organisée selon des règles d’échange qui lui sont propres. Défendre son territoire, c’est défendre sa manière de vivre, son autonomie sociale. Quand nous voyageons dans le pays, nous devons nous arrêter à des “military check points”, ces “military check points”, qui étaient jusqu’alors propres à la Palestine occupée, semblent s’étendre un peu partout, à croire que nous vivons désormais dans des pays occupés. Le Mexique est un pays occupé, c’est un pays en guerre contre ses habitants, le Mexique des riches, de ceux qui ont le pouvoir, les notables, les hommes d’affaire, les entrepreneurs, les grands propriétaires terriens, les hommes politiques. Il est en guerre contre ses habitants dans la mesure où ceux-ci ne sont pas encore entièrement soumis. Cet état de guerre permanent explique la libération des paramilitaires d’Acteal [6] comme l’impunité dont jouissent les auteurs dits intellectuels du massacre, il explique le dépouillement des gens d’Ebulá (Campeche) et la destruction de leur village par les hommes de main d’Escalante, homme d’affaire, sous l’œil tranquille de la police, il explique l’arrestation arbitraire, ce jeudi 22 août de 12 membres de la police communautaire du Guerrero dans la commune de Marquelia, il explique l’emprisonnement systématique de tous ceux qui luttent et qui s’affrontent au pouvoir, quand ce n’est pas leur assassinat. Ce sont des opérations de guerre. Le capitalisme est une machine de guerre, une guerre menée contre l’humanité, ainsi que le signalait il y a quelques années un certain sous-commandant Marcos.

Du vendredi 21 août au dimanche 23, eut lieu sur les bords du “Rio de los Perros”, anciennement Rivière des Loutres (comme le monde change !), un forum convoqué par l’Assemblée pour la défense de la terre et du territoire de Juchitán. Comment résister à l’invasion des éoliennes, ces génératrices d’énergie à partir du vent violent qui souffle en permanence dans l’isthme de Tehuantepec ?

Pénétrer dans ces régions c’est découvrir un monde où l’horreur est devenue réalité, où la fiction d’un futur terrible devient réalité. Ces armées de moulins brassant l’air de leurs pales gigantesques offrent une vision apocalyptique d’un futur proche, surtout si l’on songe que toutes ces tours d’acier sur leur socle de béton ne seront plus qu’une immense friche industrielle dans vingt ou trente ans. Dernièrement el Señor Fécal, dit Calderón, accompagné de son gouverneur URO, protégé par un déploiement de plus de mille hommes de troupe, a inauguré la première tranche des travaux. J’ai parfois le sentiment que la résistance aux éoliennes s’est organisée bien tardivement et que nous sommes les nouveaux don Quichotte bataillant pour un monde qui a déjà disparu, pourtant certaines communes comme Union Hidalgo et San Mateo del Mar ont résisté avec succès à cette invasion, d’autres se sont fait avoir grâce à des complicités internes comme la Venta, San Dionisio del Mar, Santa María…

Cette rencontre fut intéressante à plus d’un titre. Tous ont reconnu l’importance de la tradition communautaire et la nécessité de s’appuyer sur l’assemblée des comuneros [7] , une assemblée qu’il s’agit de reconstruire ou de renforcer, pour faire front à cet accaparement sans précédent d’un vaste territoire. Les communes indiennes, définies par leur territoire, doivent pouvoir décider de leur avenir, du développement qu’elles souhaitent et dans quel but. C’est à partir de cette idée d’autodétermination que des divergences sont apparues. Certaines communes comme celle d’Ixtepec, qui a cherché à mettre en valeur son territoire – urbanisation contrôlée, reboisement, délimitation des zones consacrées à l’agriculture, de celles consacrées à l’élevage, aménagement du fleuve –semblent intéressées par un projet d’énergie autogérée dont elles garderaient le bénéfice, à elles de le financer, bien entendu. Un plan de construction d’éoliennes «communautaires» a été proposé par un représentant de la société Yamsa : «Vous avez vos éoliennes clé en main, on vous prête même l’argent pour le financement du projet à un taux intéressant, et on partage ensuite les bénéfices de la revente du surplus d’énergie.» En ces temps de crise, les transnationales ne manquent pas d’imagination… ni de toupet. Evidemment, ce genre de projet «coopératif» est présenté comme une alternative sociale et communautaire à la sauvagerie capitaliste ! Cette proposition d’une solution alternative a eu pourtant le mérite, à mes yeux, de définir les termes du débat social qui a lieu actuellement : Devons-nous entrer dans la logique d’un système, le système capitaliste, pour la détourner au profit de l’ensemble de la société ou marquer une rupture avec cette logique pour faire valoir un mode de vie autre, reposant sur d’autres valeurs ?

Très vite au cours du débat deux tendances sont apparues, il y avait ceux qui s’opposaient fermement à un tel projet et ceux qui le défendaient avec plus ou moins de conviction et d’ardeur. Ceux qui étaient partisans d’une rupture radicale avec la logique du monde marchand ont surtout cherché à recentrer le débat sur le renforcement de la vie communale et des valeurs culturelles dont elle est porteuse et j’ai senti les partisans d’une «alternative énergétique» («pourquoi avons-nous besoin de toujours plus d’énergie ? Dans quel but ?») vaciller tout doucement sur leur base. Dimanche s’est tenue, après proposition de transformer le forum en assemblée (proposition acceptée par l’ensemble des participants), l’Assemblée régionale des peuples de Isthme pour la défense de la terre et du territoire (“Asamblea de pueblos indígenas de la región del istmo de Tehuantepec en defensa de la tierra y el territorio”).

Parmi les résolutions de cette assemblée, il convient de retenir celle qui consiste à redéfinir le territoire communal en relation avec l’institution de l’assemblée des “comuneros”, institution qui a été gravement atteinte dans la plupart des municipalités de l’Isthme. Le gros morceau à résoudre sera Juchitán. Depuis la disparition-assassinat en 1978 (par le 11ème Bataillon d’Infanterie) du professeur Victor Pineda Henestrosa plus connu comme Victor Yodo, leader social qui s’était consacré à la fin des année 70 à la récupération des terres communales accaparées par les “terratenientes ”[8] et les caciques, Juchitán n’a plus de “comisariado”, c'est-à-dire d’équipe de gestion des biens communaux comprenant un président, un trésorier, des secrétaires, élue par les “comuneros ”ou «authentiques paysans». La gauche à la mairie de Juchitan dans les années 80 avec la COCEI [9] a permis de détourner l’attention de la question agraire, le pouvoir politique représenté par la municipalité s’opposant au pouvoir de la collectivité représenté par l’assemblée communale : la municipalité contre la commune, en quelque sorte. Il est possible juridiquement de revenir en arrière et de faire valoir l’autorité de l’assemblée communale, plus précisément l’assemblée des “comuneros”, de ceux qui sont reconnus comme faisant partie de la collectivité originelle fondée sur la reconnaissance juridique du territoire qui lui est attaché. Reconstruire l’assemblée des “comuneros ”à Juchitán et, dans ce mouvement, récupérer la terre communale accaparée par les caciques, va être un des prochains et principaux objectifs de cette première assemblée régionale des peuples de l’Isthme. Cette reconstruction va se heurter à d’énormes intérêts, beaucoup de pseudo propriétaires ont, en outre, déjà loué des terres qui ne leur appartenaient pas aux entreprises transnationales de l’énergie.

Un problème se pose pourtant que je voudrais évoquer ici. Nous retrouvons ce problème dans toutes les communes d’une certaine importance et sa résolution devrait être une des tâches prioritaires du mouvement indigène, il est présent à Ostula, comme à Juchitán, à San Blas Atempa ou à Atlapulco. Le problème est le suivant : comment intégrer ceux qui ne sont pas “comuneros”, qui ne font pas partie de la collectivité originelle des «les authentiques paysans», celle du Calpulli préhispanique lié à son territoire l’altepetl reconnu par la couronne d’Espagne par exemple ? Comment intégrer tout ce monde, indiens et métis, tous ces étrangers à la communauté première, qui sont venus peupler les centres régionaux ? (Et puis il faudrait aussi ajouter les femmes qui sont souvent écartées de l’assemblée des “comuneros”). Cette question est aiguë dans les municipalités mais elle concerne aussi les hameaux de moindre importance, où ce sont surtout des jeunes privés de terre (le manque de terre est devenu un problème crucial dans bien des communautés) qui se trouvent marginalisés et écartés de la vie communale. C’est une population mouvante qui n’a pas d’attache avec le territoire, qui n’a pas accès à la terre communale ou ejidale [10] et dont le lien avec la collectivité de départ reste, de ce fait, flou et sans consistance. C’est sur cette population, exclue du noyau originel et qui ne trouve pas en elle-même les éléments d’une reconnaissance, que s’appuie le pouvoir politique pour instaurer la dictature de l’Etat [11] .

A Xayakalan, sur les terres reconquises par la communauté nahuatl d’Ostula, quand nous avons fait allusion à l’existence de cette population métisse, qui est tout de même une composante importante du village, les autorités nous ont répondu que la communauté indienne et la communauté métisse sont comme «l’eau et l’huile», qu’elles ne peuvent pas se mélanger. Certes, une partie conséquente de cette population métisse est passée du côté ennemi, ce sont les caciques, les pseudo propriétaires qui ont accaparé une partie des terres communales et qui se présentent comme le fer de lance du monde marchand et de son avidité sans borne à l’intérieur du village. Pourtant je pense qu’il est urgent pour la communauté originaire de prendre ce problème en compte et de trouver une passerelle, une ouverture, qui permettrait de refonder une collectivité sur une base élargie en intégrant cette population flottante à la vie de la commune, tous ne sont pas des accapareurs, il y a des artisans, des petits commerçants, des journaliers ; il s’agirait de trouver le moyen de favoriser et de permettre la participation active de cette population à l’assemblée communautaire, d’inventer et de créer des mécanismes d’intégration à la communauté d’origine. A Tataltepec de Valdes, dans la région chatina où je me suis rendu tout dernièrement, la communauté semble avoir en partie résolu le problème en tenant deux assemblées, l’assemblée des “comuneros ”et une assemblée générale qui regroupe toute la population, c’est cette dernière assemblée qui désigne les autorités selon les us et coutumes. Au sujet du projet concernant la construction d’un barrage, le village a tenu ses deux assemblées, l’assemblée des “comuneros ”a été contre à l’unanimité et l’assemblée générale, à la majorité. Il est sans doute plus facile pour les communautés de l’Etat d’Oaxaca, où les usages communautaires sont en partie reconnus par la Constitution de l’Etat, de trouver une solution, que dans les autres Etats de la République mexicaine, où ces usages ne sont pas reconnus et dans lesquels les partis politiques corrompent la vie publique.

Si l’assemblée des “comuneros”, et disons plus généralement l’assemblée communale, reste fermée aux nouveaux venus et à ceux qui n’ont pas accès à la terre communale ou ejidale, le risque est grand de voir cette population prendre le parti de l’Etat contre la commune. La construction ou le renforcement de l’autonomie ne pourra pas se faire à travers un repli sur soi mais bien à travers une ouverture aux autres sur la reconnaissance d’une idée ou d’une culture partagée, comme celle de la “communalité”. Une grande partie de la population métisse est encore attachée à des valeurs collectives, à des fêtes, à des traditions, à des usages, à un savoir-vivre ancestral, elle hésite encore entre son goût prononcé pour la vie en société et son penchant, parfois exacerbé, pour l’individualisme. A Juchitán («la “comunidad-ciudad ”[12] », la communauté-cité), par exemple, la reconstitution de l’assemblée communale avec la participation de la majeure partie de la population autochtone ne devrait pas rencontrer des difficultés insurmontables tant la culture “binnizá ”(zapotèque) avec ses fêtes ou “velas”, ses poètes et ses musiciens est restée présente.

Dans le Mexique d’aujourd’hui des courants de pensée et des initiatives se font jour qui vont dans le sens d’un rapprochement et d’une reconnaissance mutuelle. Du côté indien, il y a l’initiative zapatiste de l’Autre campagne. Même si la participation des partis d’extrême gauche, des partisans d’un pouvoir séparé, d’un Etat, donc, peut apporter une certaine confusion, l’Autre campagne reste généralement ancrée dans la vie des gens, dans la défense de la collectivité et du bien commun. C’est aussi dans cet esprit d’ouverture que s’inscrivent certaines résolutions prises lors des assemblées qui se sont tenues à Xayakalan Ostula et à Juchitan et qui consistent à prendre contact avec les organisations en lutte dans la société mexicaine et avec lesquelles il est possible d’avoir des objectifs communs (lutte pour la défense du maïs “criollo ”et contre l’introduction des semences génétiquement modifiées, par exemple). Du côté métis, il y a l’initiative de Vocal (Voix oaxaquénienne pour la construction de l’autonomie et de la liberté) de rencontres entre les jeunes barricadiers de la ville d’Oaxaca et les peuples en lutte pour la défense de leur territoire. Ces caravanes, qui ont pour titre «le Sentier du jaguar ou la régénération de notre mémoire», se sont déjà rendues dans l’Isthme de Tehuantepec, une nouvelle caravane a été formée, qui est partie au début de ce mois de septembre sur la côte pacifique de l’Etat visiter les communautés menacées par le projet de construction de barrages sur le Rio Verde.

*

A l’invitation de Vocal, nous nous sommes donc retrouvés (observateurs, membres d’organisations de défense des droits humains, délégués des associations de défense du territoire) ce vendredi 4 septembre à la Casota (lieu de vie et de rencontres multiples à Oaxaca) pour un long et aventureux voyage dans le pays chatino sur la côte pacifique. A partir de Sola de Vega, nous pénétrons dans la tortueuse Sierra Madre del Sur jusqu’à Puerto Escondido pour ensuite longer la côte sur 80 kilomètres avant de remonter une vallée de la Sierra : La Luz, Santa Ana, Santa Cruz, nous traversons le “rio ” Leche, et nous arrivons enfin à Tataltepec, notre destination. La piste se termine en cul de sac un peu plus haut. Bien arrosée par les pluies venant de l’océan, la région est magnifique, elle est couverte de forêts et l’homme a aménagé des champs de culture et des pâturages sur les pentes raides qui descendent vers le fleuve, le rio Verde. Un si beau fleuve ! Le bois, l’eau, l’air ne sont qu’en apparence du bois, de l’eau et de l’air, certains voient derrière les apparences beaucoup d’argent (d’autres y découvrent de l’esprit), il faut donc cimenter au plus vite cette belle vallée pour en aspirer toute la richesse, noyer les lieux sacrés et transmuter l’esprit de la vallée en bel argent dans l’escarcelle des transnationales. Le gouverneur de l’Etat, dont la famille patauge dans le ciment et dans d’autres affaires, soutient contre la volonté clairement exprimée des habitants un projet de barrage à Paso de la Reina dit «projet hydraulique à usages multiples».

Les peuples chatinos, mixtèques, d’origine africaine et métis des communautés affectées sont déterminés à sauver leur territoire. Ils ont constitué un conseil chargé de la défense du fleuve : “Consejo de pueblos unidos por la defensa del rio” Verde ou COPUDEVER. Ce conseil regroupe les représentants de plus de trente communautés dont six municipalités : Tataltepec del Valdés, Villa Tututepec de Melchor Ocampo, Santiago Ixtayutla, Santiago Jamiltepec, Santa Cruz Zenzontepec, Santiago Tetepec.

Le samedi 5, s’est tenu en fin d’après-midi un forum public avec la participation des autorités communales, des membres du Conseil des Anciens, du groupe de travail Sangre Chatina, de la population du village et des représentants des associations qui ont formé la caravane. Le délégué du Conseil des peuples en défense de la terre et du territoire des communautés de la Vallée d’Oaxaca a parlé de leur opposition au projet d’une bretelle d’autoroute ; celui du Front civique Teotiteco de la Cañada a évoqué leur combat pour la reconstitution de la vie communale ; celui de la communauté Benito de Juarez de Chimalapa a parlé de leur détermination à récupérer une partie de leur territoire envahie par les éleveurs de bétail venus du Chiapas avec le soutien des deux gouvernements, celui du Chiapas et celui d’Oaxaca ; le représentant du Front des peuples pour la défense de la terre (FPDT) de San Salvador Atenco a rappelé leur lutte victorieuse contre le projet de la construction d’un aéroport international sur leur terre en 2002, de la vengeance des gouvernements en 2006 et des 12 prisonniers retenus comme otages dans les geôles de l’Etat, parmi lesquels Ignacio del Valle condamné à 112 ans de prisons, Felipe Alvarez et Hector Galindo, chacun des deux à 67 ans de prison. Après ces témoignages, les femmes et les hommes, les jeunes aussi et les anciens de Tataltepec, partagés entre détermination et désespérance, entre rage et tristesse, ont fait à leur tour «usage de la parole».

En les écoutant, j’ai senti combien ces projets peuvent être une agression contre les gens, contre leur vie, contre leur paix, contre leur mode d’être, combien ils violent l’esprit qui les anime et qui les unit. Ils apparaissent comme les forces déchaînées de la barbarie contre la culture d’un savoir-vivre. Ils viennent accompagnés de menaces et d’intimidations en tout genre et ils cherchent à s’imposer avec tout le poids de l’Etat, de ses polices et de son armée. Face à la puissance de feu mis au service de l’intérêt égoïste, il y a des gens avec leur mémoire, leur histoire, il y a la chair de ces guerriers et guerrières désarmés. J’ai découvert aussi en écoutant le témoignage des uns et des autres et en particulier des membres de l’organisation Sangre Chatina le sens du mot corruption. Sa signification ne se limite pas à ce que nous entendons habituellement quand nous parlons d’un président municipal ou d’un “comisariado ”[13] des biens communaux corrompus – profitant de leurs positions pour s’enrichir aux dépends de la communauté, elle touche un domaine beaucoup plus vaste, le domaine de l’esprit, elle est spirituelle : c’est la pensée qui anime l’homme comme être social, comme “humano-pueblo”, qui se trouve corrompue ; c’est un mode de pensée qui est corrompu et il est corrompu par un autre mode de pensée, par une autre vision du monde et de soi.

*

Le monde capitaliste a atteint le seuil frénétique d’une domination si parfaite que les mots eux-mêmes ont perdu leur sens. Dans le rapport sur le développement mondial 2009, sous-titré «Une nouvelle géographie économique», publié par la Banque Mondiale, il est dit que «l’intégration économique implique de rapprocher les zones rurales des zones urbaines». Alphonse Allais proposait de mettre les villes à la campagne, la Banque Mondiale, avec beaucoup moins d’humour et beaucoup plus de sérieux propose de mettre la campagne en ville comme on la mettrait en bouteille et invente un nouveau concept, qui n’a strictement aucun sens, celui de « ville rurale». En fait ce nouveau concept a une signification bien précise que le contresens ou le non sens, disons la novlangue, a pour but de cacher : il s’agit de construire des centres concentrationnaires où serait regroupée la population indienne en vue de créer « une nouvelle organisation territoriale basée sur la propriété privée, une main d’œuvre bon marché, des plantations agro-industrielles, et un tourisme de masse», ainsi que le signale Japhy Wilson de l’Université de Manchester. Le gouverneur du Chiapas, Juan Sabines, vient d’inaugurer la première (d’une longue liste) « ville rurale», entendons camps de concentration avec sanitaire individuel. Les peuples sont dépossédés de leur territoire, ce qui était une collectivité se décompose et se défait, les paysans perdent leur terre pour se trouver à la merci de leurs éventuels employeurs dans les secteurs de l’agro-industrie ou de l’agroalimentaire. Le Chiapas se trouve au centre géographique et stratégique de la région qui va de Puebla à Panama. En juin 2008, les représentants du Mexique, de l’Amérique centrale et de la Colombie ont rebaptisé le Plan Puebla Panama (PPP) Projet Méso-Amérique. Ils se sont mis d’accord pour que tout le territoire, du Sud du Mexique jusqu’à la Colombie soit mis au service du grand capital.

En revenant du pays chatino, un compagnon zoque nous racontait l’histoire de son village, comment les gens de sa communauté s’étaient rendus compte qu’une entreprise clandestine d’abatage des arbres (clandestine, cela signifie que l’entreprise est hors la loi mais qu’elle a l’appui des caciques et des hommes politiques et que cet appui remonte généralement jusqu’à l’entourage du gouverneur et au gouverneur lui-même) avait commencé à travailler dans la montagne. Ils se sont alors réunis et ont décidé d’envoyer quelques familles créer un hameau dans la sierra afin de s’opposer à la coupe des arbres et affronter l’entreprise et ses hommes de main. En l’écoutant, je pensais au peuple nahuatl d’Ostula dans le Michoacán, au peuple chatino dans la vallée du rio Verde, aux peuples zapatistes, chol, tzotzil, tojolabal, tzeltal, mam, du Chiapas…, et je me disais que leurs armes étaient dérisoires face aux forces de l’ennemi, que, tout compte fait, la seule force de ces guerriers aux armes dérisoires, restait la pensée, qu’ils étaient les guerriers de la pensée.

Mexico, le 10 septembre 2009

George Lapierre
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[1] Les seigneurs du Royaume de la Peur ne produisaient pas de maïs, ni de chocolat, ni de couvertures. Ils produisaient seulement de la peur, et c’est avec la peur qu’ils payaient les hommes et les femmes qui cultivaient la terre et tissaient le coton. Qui protestait mourait ; et le doute aussi était condamné. (Popol Vuh, ou l’histoire légendaire du peuple de maïs)

[2] Pour le récit de cette rencontre se reporter au texte de Jean-Pierre Petit-Gras intitulé : “Mexique : Indiens nahua sur le sentier de la terre.”

[3] Por el H. Ayuntamiento de Tlahuitoltepec, Mixe, Oaxaca, México. Coordinado por: Xaab Nop Vargas Vásquez. Colaboradores: Palemón Vargas Hernández, Rigoberto Vásquez García, Lilia Heber Pérez Díaz, “Wejën – kajën, las dimensiones del pensamiento y generación del conocimiento comunal. Primer acercamiento”, México 2008.

[4] Benjamín Maldonado Alvarado, “La comunalidad como una perspectiva antropológica india,” introduction au livre de Juan José Rendón Monzón, “La comunalidad, Modo de vida en los pueblos indios”, CONACULTA, México 2003.

[5] Juan José Rendón a joué, avec le Cmpio (Coalition des maîtres et promoteurs indigènes d’Oaxaca), un rôle important et central dans la mise en route de ces ateliers et dans l’élaboration d’une méthodologie participative. Un manuel a été édité : Juan José Rendón Monzón, con la colaboración de Manuel Ballesteros Rojo, “Taller de diálogo Cultural, metodología participativa para estudiar, diagnosticar y desarrollar las culturas de nuestros pueblos”, 3ª. Edición, 2004.

[6] Le 22 décembre 1997, 45 indigènes tzotzils appartenant à l’organisation catholique Las Abejas, en grande majorité des femmes et des enfants, ont été massacrés par des paramilitaires au Chiapas sous l’œil tranquille de la police et de l’armée ; 20 des paramilitaires, qui avaient été reconnus par les survivants, ont été libérés dernièrement par la Suprême Cours de Justice de la Nation (lire le texte de Jean-Pierre Petit-Gras, “Mexique : Acteal, Terrorisme d’Etat et impunité”, daté du 15 août 2009)

[7] Les “comuneros ”: les membres de la communauté originelle (les chefs de famille) dont le territoire (ou terre communale) a été juridiquement reconnu par l’Etat.

[8] Propriétaires terriens.

[9] Coalition ouvrière paysanne étudiante de l’Isthme.

[10] Terre ejidale : terre nationale qui revient à une collectivité paysanne par décret présidentiel, cette pratique, qui permettait un accès collectif à la terre, a été définitivement arrêtée en 1992.

[11] C’est aussi au sein de cette population que le pouvoir recrute ses hommes de main et forme ses paramilitaires en profitant des conflits interfamiliaux au sujet de l’accès à la terre communale.

[12] Expression de Carlos Manzo, membre du Congrès national indigène et promoteur des dialogues interculturels.

[13] “Comisariado ”: celui qui représente les comuneros ou les “ejidatarios ”et qui est désigné par l’assemblée communale ou ejidale.
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PostPosted: 07 May 2010 0:12    Post subject: Reply with quote

Ci-joint, deux textes de Georges Lapierre sur les événements de Copala, dans l'État d'Oaxaca, au Mexique (à paraître dans le prochain CQFD).
Le premier date du 4 mai, peu de jours après l'embuscade qui a coûté la vie à la Mexicaine Alberta Cariño Trujillo et au Finlandais Jyri Antero Jaakola,
Le texte suivant, qui date de 2007, retrace l'histoire récente de cette "commune libre" de Copala contre laquelle les autorités mexicaines s’acharnent aujourd'hui.
Ces textes peuvent être librement diffusés dans vos réseaux et sur Internet.
Georges Lapierre est l'auteur de:
"Le mythe de la raison" éd. L'Insomniaque, 2001
"La Commune d'Oaxaca, Chroniques et Considérations" éd. Rue des Cascades, 2008
"La voie du jaguar" éd. L'Insomniaque, 2009 (Conversations de Georges Lapierre avec Rubén Valencia et David Venegas sur le mouvement social dans l’Etat d’Oaxaca au Mexique)
Amicalement
Ana

Quote:
Le rendez-vous manqué de Copala

Bien le bonjour,

« Nous ne devons rien attendre de bon du gouvernement, c’est nous qui allons résoudre nos problèmes. C’est pourquoi nous nous sommes déclarés commune autonome à dater du 1er janvier de cette année 2007, afin d’être sujets de notre propre destin !

Dans notre communauté, ils nous font nous battre les uns contre les autres, nous entre-tuer ; j’exhorte les différentes tendances politiques à ce que nous, Triquis, travaillions unis comme un seul peuple que nous sommes[1]. »

Ces paroles, prononcées au cours de la rencontre des peuples indiens des Amériques dans le village Yaqui de Vicam dans l’Etat du Sonora en 2007, connaissent une bien douloureuse résonance aujourd’hui. Le premier janvier de l’année 2007, accompagnant l’élan insurrectionnel qui soufflait sur l’Etat et la Ville d’Oaxaca, Copala et les communautés attachées à cette petite ville indienne se déclarèrent Commune autonome, et ce fut la guerre. Une guerre contre insurrectionnelle, dite encore dans un jargon militaire « euphémisant », guerre de basse intensité. Et les gens ont pleuré leurs morts, et les morts, eux, se taisent.

Avant, ils parlaient, ils parlaient d’autonomie, de liberté, ils parlaient d’union, ils exhortaient le peuple Triqui à mettre fin à ses querelles, à ne plus tomber dans les pièges du pouvoir, ils s’appelaient Felícitas ou encore Teresa, toutes deux locutrices de la radio communautaire de San Juan Copala, La voz que rompe el silencio (la voix qui rompt le silence). Felicitas Martínez et Teresa Bautista sont tombées en avril 2008, deux ans déjà, une embuscade, quelques rafales de fusils mitrailleurs AK-47, et puis l’impunité pour les assassins. Ils parlaient aussi de solidarité, de rompre le cercle, d’entraide, d’autodétermination des peuples, comme Bety ou comme Jyri. Beatriz Alberta Cariño et Jyri Jaakkola se trouvaient côte à côte dans la camionnette quand ils reçurent chacun une balle dans la tête : une embuscade, un feu nourri pendant 20 minutes de fusils mitrailleurs AK-47. Le 27 avril 2010. Entre ces deux mois d’avril, les morts ne se comptent plus.

La caravane devait rompre le siège que maintiennent depuis le début de l’année les groupes paramilitaires autour de Copala et accompagner une vingtaine de maîtres d’école, qui devaient reprendre leur travail à l’appel de la commune autonome. Le municipe de Copala avait sollicité, environ une semaine avant, l’appui des organismes de défense des droits de l’homme et des organisations civiles pour favoriser ce retour. C’est au lieu-dit La Sabana que l’attaque a eu lieu. La Sabana fait partie du territoire de l’Ubisort, Union pour le bien-être social de la région triqui ; comme son nom l’indique (ou ne l’indique pas), il s’agit d’un groupe paramilitaire créé en 1998 et réactivé récemment sous le gouvernement d’Ulises Ruiz, gouverneur de l’Etat d’Oaxaca. Jorge Franco, actuellement député fédéral et ex-ministre de l’intérieur d’Oaxaca, se trouve derrière les groupes paramilitaires rattachés à l’Ubisort et aussi au MULT (Mouvement Unifié de la Lutte Triqui et à qui la rumeur attribue l’assassinat des deux locutrices de la radio communautaire). Depuis le 1er janvier 2007, date de la déclaration de l’autonomie, ces deux organisations ont peu à peu grignoté le terrain autour de Copala en s’emparant par la terreur des hameaux dispersés dans la montagne et faisant partie de la municipalité autonome. Ces organisations ont pu ainsi, grâce à l’appui inconditionnel qu’elles reçoivent de la part du gouvernement, encercler peu à peu le chef-lieu, qu’elles maintiennent depuis lors sous le feu des armes. Les habitants risquent leur vie à tout bout de champ, les hommes, quand ils vont travailler leur milpa ; les femmes, quand elles tentent de se ravitailler, les enfants, quand ils sortent tout simplement jouer dans les rues. Depuis le début de l’année, 19 morts. Beaucoup d’habitants sont partis, fuyant ce climat de terreur permanent. Tout dernièrement les hommes de l’Ubisort s’étaient emparés du palais municipal. Réalisant une sorte de « coup d’Etat », ils s’étaient autoproclamés les nouvelles autorités de Copala. Les gens ont réussi tout de même à reprendre leur mairie et à en chasser les intrus.

La guerre. Chacun défend son territoire et le territoire qu’il a conquis : le MULT, l’Ubisort, le MULTI. Le MULTI, Mouvement Unifié de la Lutte Triqui Indépendant, est une scission du MULT, auquel il reprochait ses compromis avec le pouvoir central et ses connivences avec le PRI[2]. Le MULTI lutte pour l’autonomie et l’autodétermination du peuple Triqui, le MULT prétend lui aussi lutter pour la même cause. Et c’est peut-être ici, dans ces dédales, dans ces méandres des prétentions et des intérêts, que la pensée se perd et que le pouvoir triomphe. Tous réduits à la même enseigne dans une lutte fratricide. Pourtant, il y a bien longtemps, dans le sable ocre du désert du Sonora, à Vicam, le délégué du MULTI et celui du MULT s’étaient serrés la main, c’était en octobre de l’année 2007.

Nous sommes déconcertés, le pouvoir a réussi à isoler Copala, sur le terrain, en l’encerclant par les forces ennemies, mais aussi, un peu, dans l’opinion publique, la caravane qui prétendait forcer le blocus tombe dans une embuscade annoncée, ce n’est pas seulement au peuple Triqui qu’il revient d’affirmer l’universalité de la pensée, mais à nous aussi, à l’Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca, aux organisations civiles, à la section 22 du syndicat des travailleurs de l’éducation, au Congrès national indigène, à l’Autre campagne, aux zapatistes…, c’est à nous tous à prendre la mesure de l’adversaire et à agir en conséquence.

La veille du départ de la caravane le chef des paramilitaires de l’Ubisort, Rufino Juárez Hernández, avait prévenu qu’il ne répondrait de rien. Après l’attentat, le gouvernement d’Oaxaca a dû négocier avec lui pour pouvoir récupérer les corps de Beatriz et de Jyri. Le 29, les Forces Spéciales dirigées par le commandant Guillermo Luna l’ont rencontré avant de pouvoir récupérer les deux journalistes de Contralinea, David Cilia, blessé, et Erika Ramírez, réfugiés dans la montagne. Décidément Rufino Juárez est un personnage puissant dans cette hiérarchie de subordinations qui définit le pouvoir politique.

Nous assistons à une montée en puissance des groupes paramilitaires, ce n’est plus de l’improvisation, il ne s’agit plus d’une création dans l’urgence, mais bien d’une stratégie qui s’est inscrite dans la durée, qui s’est construite avec le temps et qui est devenue dans le Mexique d’aujourd’hui un élément incontournable de la guerre sociale et sur lequel la classe dominante entend désormais s’appuyer. Les paramilitaires forment une milice armée entièrement dévouée à des groupes de pouvoir fortement implantés dans une région et liés entre eux par des intérêts et des ambitions communs. Toute une chaîne de complicité et d’impunité lie les paramilitaires à l’armée et à l’ensemble de l’appareil d’Etat. Nous les retrouvons sur tous les fronts de la guerre sociale, en premier lieu au Chiapas menant la vie impossible aux communautés zapatistes, dans le Guerrero, dans le Michoacán, à Ostula, où ils viennent d’enlever trois autorités indiennes, à Oaxaca, dans la région triqui. Ils sont devenus une institution du gouvernement mexicain, officieusement reconnue.

Actuellement le Mexique connaît deux guerres civiles, une guerre civile spectaculaire, qui occupe le devant de la scène et le nord du pays, elle oppose l’armée et les cartels de la drogue pour le contrôle des Etats et des régions, et une autre guerre plus sournoise, moins visible, dont on parle peu, que la première a d’ailleurs pour but de cacher, c’est la guerre menée contre la population indigène, indienne ou métis, contre tous ceux qui ont gardé une forme de vie sociale leur permettant encore de résister et de se rebeller face aux entreprises destructrices du capital. La première a été voulue par le gouvernement pour ses effets spectaculaires : en titillant un nid de vipères, Calderón pouvait bien s’attendre à quelques réactions, il sait aussi que cette guerre n’a pas de fin, qu’elle cessera tout bonnement quand il cessera d’asticoter les cartels, il a seulement besoin de cette guerre pour faire un écran de fumée, de bruit et de fureur, devant la réalité d’une guerre sociale dont on mesure encore mal l’ampleur.

Cette guerre menée contre les cartels de la drogue se présente comme l’inversion de la réalité, elle est visible quand la guerre réelle est cachée, elle est bruyante quand la guerre réelle se veut silencieuse… Pourtant elle fait partie de la guerre réelle, de la réalité de la guerre sociale au Mexique, elle en est un élément stratégique clé : tactique de l’écran, tactique de l’inversion, mais aussi celle de la terreur, de l’organisation de la terreur, tactique de la banalisation de l’horreur. Nous pourrions la qualifier d’un terme générique en faisant allusion à la stratégie du chaos.

Retenons la date de 2007, elle marque, après la fin de la commune d’Oaxaca et l’intervention massive de la police fédérale préventive dans la ville, une accélération de la répression avec la mise en place d’une stratégie de la répression, stratégie construite, préméditée et coordonnée, militarisée visant à détruire toute velléité de rébellion. Il s’agit de prendre de vitesse les mouvements sociaux, de les isoler et d’empêcher, par les moyens les plus extrêmes, toutes tentatives de reconnaissance. Pendant que nous avons le regard tourné ailleurs, distraits par un remue ménage dont on ignore les tenants et les aboutissants, on se prépare à assassiner, une bonne fois pour toutes, le peuple mexicain dans l’obscurité propice des ruelles. Au cours de sa dernière apparition publique, en décembre 2007, le sous-commandant Marcos avait pressenti l’arrivée du temps des assassins, souvenons-nous : « Les signes de guerre à l’horizon sont clairs. La guerre comme la peur a aussi une odeur. Et maintenant on commence déjà à respirer son odeur fétide sur nos terres ».

Bien des crimes se préparent dans l’ombre.



Oaxaca, le 4 mai 2010.



Georges Lapierre



[1] Hocquenghem, Joani, Le rendez-vous de Vicam, Rencontre des peuples indiens d’Amérique, Rue des cascades, Paris 2008.

[2] Parti Révolutionnaire Institutionnel, longtemps parti unique, auquel appartient Ulises Ruiz Ortiz.





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Bien le bonjour,



Tu vas à Copala ? Tu te rends à l’invitation des Triqui ? Depuis quelques jours, je fais le tour des amis et des connaissances en leur posant ces questions : réponses négatives. La région a mauvaise réputation, depuis mars 2006 dix personnes ont trouvé la mort, soixante dix depuis 2004, avec l’arrivée au pouvoir d’Ulises Ruiz. Des groupes de tueurs rôdent cherchant à empêcher, par l’assassinat, la reconstitution de l’unité du peuple triqui. 20 communautés sur 36 ont réussi à s’entendre après 3 mois de palabres pour former le municipe autonome indigène de San Juan Copala et s’émanciper ainsi de la tutelle des trois municipes métis dont elles dépendaient. Le pouvoir n’a pas l’intention d’accepter la constitution d’un municipe autonome, c’est la guerre. La Mort se vêt de la longue tunique rouge des femmes Triquis, où flottent avec élégance de longs rubans de satin aux couleurs vives. Il faut aussi ajouter que cette région est difficile d’accès, il y a bien des transports en commun mais avec des changements, le plus facile serait encore la voiture particulière ou de location. Je finis par avoir un numéro de téléphone : « Oui, je fais partie d’une commission du Conseil de l’Appo et j’organise un voyage à Copala. » Un rendez-vous est fixé pour vendredi matin, il est tout indiqué d’arriver le jour à San Juan Copala. Nous ne sommes que deux à partir, lui et moi. D’autres du Conseil arriveront samedi matin en voiture particulière, la communication ne passe pas très bien entre conseillers.



Le voyage est rapide jusqu’à Tlaxiaco, capitale de la région mixtèque. A Tlaxiaco nous devons changer de voiture et mon compagnon de route se retrouve avec un autre sac de voyage, semblable au sien, mais de couleur bleue et contenant des vêtements de bébé. Cet impromptu nous retarde, la camionnette part sans nous, qui espérons le retour du sac, en vain. Une heure et demie plus tard, nous montons dans une voiture qui nous déposera au croisement du Carrizal, croisement important sur la route de Tlaxiaco des chemins qui mènent, d’un côté à Putla de Guerrero, de l’autre à Juxtlahuaca. C’est la montagne mixtèque aux sommets verdoyants et aux vallées arides qui fait frontière entre l’Etat d’Oaxaca et celui du Guerrero. En arrivant au Carrizal, la vue, soudain, s’échappe à l’infini sur les massifs bleutés, qui descendent dans la lumière du crépuscule vers le Pacifique. Il s’agit maintenant de trouver un taxi collectif qui voudra bien nous conduire à Copala. En compagnie d’une femme et de sa fille, qui, elles, se rendent à La Sabana, nous commencions à trouver le temps long quand arrive un taxi qui veut bien nous prendre à condition que nous y mettions le prix : 30 pesos pour Copala, 20 pour La Sabana. Nous ne marchandons pas, la nuit arrive rapidement sous les tropiques.



Sur la route, le chauffeur cherche bien à savoir qui nous sommes et mon collègue lui raconte une vague histoire au sujet de l’organisation des dispensaires dans les villages indiens, le temps passe. A La Sabana, tout change, les deux femmes descendent et nous sommes bientôt entourés par un groupe de jeunes gens bien trop curieux à mon goût. Finalement l’un d’eux, qui fait un peu chef de bande, monte à côté du chauffeur, il nous serre la main, une personne plus âgée, dit le professeur, se tasse à nos côtés en silence, et nous partons. Pendant tout le trajet, le jeune va s’en prendre au chauffeur, qui n’en mène pas large : « D’où tu viens ? Tu n’es pas encore Triqui ? Tu es toujours à moitié chilango[1] ? Quand vas-tu être entièrement Triqui ? Tu n’as pas la frousse de venir par ici ? Tu ne sais pas qu’il y a des embuscades ? Aujourd’hui même il y a eu une embuscade… » Derrière, c’est le silence. La nuit tombe quand nous arrivons à Copala. Le taxi nous laisse à l’entrée, dans la rue qui descend en pente raide vers le marché, au niveau de la mairie. Le prof a disparu, le jeune aussi, mais pour rejoindre le taxi lorsque celui-ci, après avoir fait demi tour, se prépare à partir. J’ai une pensée émue pour le chauffeur. Au fronton de la mairie est écrit en gros caractères « Commune autonome de San Juan Copala. »



Sur la petite esplanade couverte devant le palais municipal, des femmes pleurent un mort étendu sous un linceul à même le sol, il est entouré de petites bougies dont la flamme semble revivre brusquement avec la nuit. Nous nous présentons au président municipal et à ses adjoints, qui devisent entre eux assis dans un coin de la salle principale. Le président est jeune, une trentaine d’années, solide et silencieux à la manière des paysans de la montagne ; il laisse volontiers parler les autres, dont un premier adjoint très jeune, doux et souriant, à qui semble être dévolu le rôle de maître des cérémonies. Les autorités nous apprennent que le matin, alors que les femmes nettoyaient les rues avec les enfants en vue de recevoir les hôtes, le village avait été pris sous le feu nourri de commandos cachés sur les collines qui l’entourent. Il est possible de voir les traces de balles sur les murs du marché couvert, de l’église, de l’école secondaire et de quelques maisons particulières. Plus de peur que de mal, il n’y a pas eu de blessés, ni de morts. Ce n’est pas tout, l’après midi, une voiture qui se rendait à Copala en vue de prendre part à l’événement du samedi est tombée dans une embuscade. Ils venaient d’Unión de los Angeles, huit personnes, avec les enfants, dans une voiture de tourisme blanche, le mort, Roberto García Flores, se trouvait du mauvais côté, il a pris une balle qui a traversé la porte et son corps de bas en haut. Il gît maintenant sur l’esplanade, il restera là toute la nuit et la journée du lendemain, veillé par sa mère et son épouse, salué par les hommes qui se recueillent un moment à ses côtés. La famille devra l’amener à Juxtlihuaca, le procureur se refusant à venir à Copala pour les constatations d’usage. L’embuscade eut lieu à Agua Fria, le fief du député local Rufino Maximino Zaragoza et de sa famille. Les gens du député s’étaient embusqués derrière une baraque au bord de la route d’où ils ont fait feu sur la voiture à son passage. Ils ne seront pas inquiétés, du moins par l’Etat et sa justice.



L’attaque du matin comme le traquenard de l’après midi ont pour but d’intimider les gens afin de compromettre la bonne tenue de la cérémonie d’investiture qui doit se dérouler samedi. Le peuple triqui connaît un destin singulier. Le sentiment d’identité y est très fort, mais double : appartenance à un peuple avec ses traditions, ses codes, ses fêtes, sa langue, mais aussi appartenance à un lignage. Les femmes portent toutes le costume traditionnel, ample tunique aux manches ouvertes que l’on enfile par le haut et qui descend jusqu’aux pieds. Elles portent cette robe dans la capitale de l’Etat d’Oaxaca et dans la capitale du pays où elles sont facilement reconnaissables. Une jeune fille venue de Mexico semblait cependant marquer un temps d’hésitation entre tradition et modernité, entre un corsage aux dessins traditionnels et un pantalon plus moderne genre jeans. Tous sont très attachés à leur langue, qui est bien vivante, j’ai noté que les enfants ne prêtaient aucune attention à l’espagnol mais qu’ils dressaient l’oreille pour tout ce qui se disait en langue vernaculaire. Un sentiment identitaire que vient contrarier en partie l’esprit de vendetta qui a fait la mauvaise réputation de la région, nous pouvons dire que le sentiment d’appartenance à un lignage a mis en péril l’unité du peuple triqui et son autonomie. En montant les lignages les uns contre les autres, en enflammant les esprits, l’Etat a réussi à diviser le peuple, qui s’est perdu dans une guerre sans fin de vengeance, de représailles, de vendetta. Pendant des années, des familles, des clans se sont affrontés et les armes ont parlé : Un désir ardent d’unité continuellement détruit, remis en cause par l’affrontement des partis opposés, affrontement d’autant plus implacable et violent que le désir d’unité était fort et désespéré.



Un rapide coup d’œil à l’histoire de ce peuple nous permet de saisir le pourquoi d’une si tragique situation. L’unité du peuple triqui représentait un danger pour l’Etat mexicain qui devait en conséquence y apporter la division, y semer le trouble et les conflits. Si, peu après l’indépendance, en 1826, l’Etat reconnaît l’autonomie des Triqui pour la participation de ce peuple à la guerre d’indépendance sous les ordres de José María Morelos y Pavón, et donne aux villages le statut de communes libres, il s’en mord les doigts quelques années plus tard. En cherchant à reprendre le contrôle de la région, il se heurte à une première rébellion triqui, qu’il réduit en 1832. Onze ans plus tard, en 1843, il doit affronter une nouvelle insurrection, beaucoup plus forte que la précédente, et qui s’étend à d’autres peuples d’Oaxaca et du Guerrero. L’armée mexicaine met un terme à ce soulèvement. En 1948, l’Etat met fin aux communes libres et San Juan de Copala qui était un municipe autonome devient une agence municipale rattachée à la municipalité métisse de Juxtlihuaca. Toute la région triqui va se trouver ainsi divisée et les villages rattachés aux municipes (Juxtlahuaca, Putla de Guerrero, Constancia del Rosario, Tlaxiaco…) contrôlés par le parti d’Etat, en l’occurrence le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI). A partir de cette position avantageuse l’Etat, aidé par l’institut de linguistique d’été, n’aura de cesse d’entretenir la division à l’intérieur du peuple en favorisant certains lignages au détriment d’autres lignages.



A partir de 1970, la lutte pour reconstruire l’unité et reconquérir l’autonomie reprend de plus belle avec le « Club », qui deviendra plus tard le Mult, Mouvement unifié de la lutte triqui. Cette lutte est loin d’être isolée, elle s’inscrit à l’intérieur d’un vaste mouvement de critique sociale, c’est à cette époque que la section 22 du syndicat enseignant s’émancipe de la tutelle du parti unique, que se forme la COCEI (Coalición obrera, campesina y estudiantil de l’istme), qui, au début des années 80, occupera la mairie de Juchitan, c’est aussi à cette époque que le monde indigène, Mixe, Zapotèque, Mixtèque, Triqui, s’organise et affirme ses propres valeurs, sa pensée et sa philosophie, que les maîtres d’école indiens et les promoteurs issus des villages jouent un rôle important dans l’organisation et l’émancipation des communautés. Ce vent de contestation qui a soufflé sur Oaxaca a perdu de sa force en se compromettant avec le pouvoir. Le Mult s’est rapproché peu à peu du gouvernement qui pouvait financer des projets de production et de mise en valeur au point de fonder, il y a peu, un parti politique, le PUP (Parti unifié populaire) et de participer aux élections. Face à cette déviance et corruption du Mult et de ses principaux dirigeants, des membres de cette organisation s’en séparent pour fonder en 2003 le Mult-I, Mouvement unifié de la lutte triqui Indépendant. Entre temps, en 1998, était apparu l’Ubisort (Union pour le bien être social de la région triqui), proche de la vieille structure régionale du PRI. Vous me suivez ? Aujourd’hui le vent de la révolte souffle à nouveau, sous la poussée de l’Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca et de la volonté clairement exprimée de se réapproprier la vie politique (confisquée par l’oligarchie au pouvoir), le Mult-I et l’Ubisort (qui s’est libéré de son allégeance au PRI) se sont alliés pour créer le municipe autonome de San Juan Copala, qui reprend ainsi son statut de commune indigène libre perdu en 1948.

Está el partido de Unidad Popular, está el PRI, está el PRD, y no toman en cuenta la principal raíz de lo que está pasando en la región. Ellos no ven a indígenas, no ven a Triquis, usan a Triquis para sus campañas pero no ven cuál es la problemática de fondo que se vive, cómo se vive, y si es que se vive. (« Il y a le parti d’unité populaire, il y a le PRI, il y a le PRD, et ils ne prennent pas en compte ce qui se trouve à l’origine de ce qui est en train de se passer dans la région. Eux ne voient pas des Indiens, ils ne voient pas des Triqui, ils usent les Triqui pour leurs campagnes électorales, mais ils ne voient pas quel est le problème de fond qui se vit, comment il se vit, et si même il se vit. ») Il n’y a rien à attendre des partis politiques, c’est l’idée forte des zapatistes, de l’autre campagne, du mouvement indien et de l’Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca. Dans l’Assemblée cette idée est continuellement étouffée par ceux qui sont de connivence avec les partis, mais à mon sens elle est l’idée forte, centrale, de l’Appo, c’est à travers elle que ce mouvement social prend tout son sens. Evidemment toute la clique politique réagit avec force face à ce rejet, ce qui explique la crise actuelle que connaît de l’Assemblée populaire prise entre les feux de la répression tout azimut du pouvoir et les tentatives de récupération, qui cherchent à transformer l’Appo en parti politique d’extrême gauche.

La nuit est tombée, nous traversons le village qui est plongé dans l’obscurité, pas âmes qui vivent, du moins des âmes d’apparence humaine, les portes sont fermées sur une sourde inquiétude, des meutes de chiens se répondent d’un point à l’autre du village, chaque meute semble avoir son terrain d’aventures ou de chasse qu’elle garde jalousement. Nous savons que des patrouilles surveillent les alentours, en sortant de la mairie nous avons repéré dans l’ombre des hommes, le fusil à la main. Nous nous retrouvons autour d’une table où j’écoute nos compagnons nous parler de l’imbroglio politique dans lequel s’est trouvé jeté toute la population triqui. Ils nous parlent aussi de leur espoir de voir naître un jour prochain toute une région autonome qui regrouperait l’ensemble de la population. Le lendemain matin le village a retrouvé son animation, les chiens ne forment plus des meutes agressives, ils sont devenus indifférents, ils nous ignorent superbement. A dix heures les habitants doivent abandonner leurs tâches quotidiennes, fermer leurs maisons et participer à l’événement politique et culturel de l’investiture publique des autorités désignées selon les us et coutumes. Les gens arrivent des communautés voisines qui se sont ralliées au municipe de San Juan Copala, de Yoxoyuzi, de Santa Cruz Tilaza, de Guadalupe Tilaza, de Tierra Blanca, d’El Carrizal, de La Sabana, de Yerba Santa, d’Union de los Angeles… en voitures, en camionnettes, en redilas, en cars, certaines n’ont pu venir, par crainte ou parce qu’elles ont rencontré sur leur route des barrages, nous dit-on, de la police fédérale. Des invités sont venus d’Oaxaca et de Mexico. Une assiette de bouillie de maïs bien relevée avec un morceau de bœuf est offerte à tous les arrivants.



La cérémonie d’investiture avait déjà eu lieu une première fois, début janvier. Aujourd’hui, c’est la confirmation devant non seulement les 20 communautés, mais en présence de témoins nationaux et même, disent-ils, mondiaux, en faisant allusion, je suppose, aux deux français qui se sont retrouvés le matin dans les rues du village, c’est l’acte public de la naissance de la commune libre de San Juan de Copala, l’affirmation d’un peuple, de l’unité du peuple triqui, contre les forces de la mésentente et de la division. C’est un début. Les autorités vont recevoir leurs bâtons de commandement de la main des anciens et des majordomes, qui ont été responsables des fêtes, elles ont droit à un petit discours en langue indienne. Le président municipal, vêtu du pantalon blanc des temps anciens et d’une guayabera verte éclatante fera son discours dans cette langue et il ne le traduira pas lui-même en espagnol, comme c’est la coutume, il laissera le soin de la traduction à un de ses adjoints, marquant ainsi clairement son souhait de rester une autorité indienne au service du peuple triqui. Il dit qu’il est prêt à dialoguer avec le gouvernement pour que soit reconnu l’autonomie de ce municipe indien, à la différence des municipes autonomes zapatistes, il dit aussi qu’il est prêt à recevoir des ressources, comme tout municipe, de la part du gouvernement, mais que ces ressources iront directement aux communautés, que sa gestion sera en tout point transparente et qu’il espère que le peuple le respectera comme il respectera le peuple. Ensuite c’est la fête, les « officiels » de l’Appo, du Front Populaire Révolutionnaire avec leurs petits drapeaux rouges et faucilles et marteaux en coin, Le Front Amplio de Lucha Popular, la Promotora por la Unidad Nacional, etc, les journalistes, tous quittent la scène et laissent le terrain aux clowns, aux vrais, à ceux qui font rire les enfants et les mères de famille.

Oaxaca le 26 janvier 2007
Georges Lapierre

[1] Habitant de la capitale.

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