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Espace public oppositionnel de Oscar Negt

 
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Kobayashi



Joined: 08 Apr 2004
Posts: 1885

PostPosted: 20 Apr 2010 19:32    Post subject: Espace public oppositionnel de Oscar Negt Reply with quote

Alexander Neumann a traduit le livre de l'allemand Oscar Negt chez Payot (2010), L'espace public oppositionnel qui est une réponse à une partie de l'oeuvre de Habermas. Le texte d'alexander proposé aux journées critiques de lyon en avril dernier, et publié dans le dernier numéro de la revue Variations, reprend en partie ce concept d' " espace public oppositionnel ". Si quelqu'un d'autre a lu ou est en train de lire le livre ?

Quote:
Mondes du travail et espace public. Le faire et L’agir ?

1. Face au parti ouvrier

L’identification réductrice du prolétariat avec la classe ouvrière organisée, masculine et syndiquée, puis avec « le parti de la classe ouvrière » a dominé la scène publique entre la fin du 19ème siècle et la chute du mur, avec des paliers d’érosion après 1968, 1978, 1989 et 1999. La traduction politique du monde du travail vers l’espace public bourgeois, parlementaire et discursif, a été monopolisée par le parti ouvrier, les partis ouvriers. Exemples de l’apogée et du déclin de cette figure : Le PCF, le SPD. Leurs relances restent isolées.

2. Le tournant linguistique

Cet arrière-fond historique a justifié une théorisation qui a connu son plein essor dans les années 1980, et qui a organisé la coupure entre le monde du travail et la politique, le salariat et la prise de parole, l’existence matérielle et la morale, le faire et l’agir. La Distinction de Pierre
Bourdieu (les ouvriers ne peuvent pas prendre la parole), la Sociologie d’Alain Touraine (le travail ne peut plus entrer en action), la Théorie de l’agir communicationnel de Jürgen Habermas (le prolétariat est une masse apolitique) sont les Milestones de cette conception. Chez Habermas, le marché et l’Etat (l’argent et le pouvoir) assurent une socialisation de masse qui dégage l’espace d’une délibération éclairée.

3. L’héritage francfortois

Habermas et Honneth ont enterré cet héritage critique de l’Ecole de Francfort, qui lie la critique de l’économie politique aux formes sociales fétichistes et à la mise en question des fonctions autoritaires de l’Etat. L’industrie de la culture désigne les effets du fétichisme de la marchandise sur l’espace public bourgeois. Les études sur la personnalité autoritaire saisissent les entraves à l’action autonome, la recherche sociale sur le travail salarié depuis l’après-guerre unit la compréhension du travail salarié et la critique du travail,. Wilhelm Reich, Erich Fromm, Herbert Marcuse, Oskar Negt et Alexander Kluge, Gerhard Brandt, Jean-Marie Vincent, Nancy Fraser, John Holloway et alli, sont des auteurs que les discours habermassien critiquent au nom de l’Institution, contre un héritage critique. Habermas a rejeté cet héritage : « Habermas hat dieses Erbe ausgeschlagen » (Detlev Claussen in Arbeit und Utopie, Online Verlag, 2004).

4. Crises

En 2009, l’écho de la grande crise de 1929 est devenu audible. Crise mondiale du capitalisme, banqueroutes bancaires, précarité et chômage de masse, crises politiques dans plusieurs pays européens (Islande, Grèce), instabilité d’autres (Portugal, France, Espagne, Italie). Grèves
générales, expressions politiques imprévues, apparition de nouveaux espaces publics oppositionnels à partir des Universités, des villes, des mouvements sociaux, contredisent la conception habermassienne. Les Parlements interviennent massivement dans le marché, l’opinion publique est polarisée par la précarité du travail, etc. Le marxisme doctrinaire, le libéralisme, la théorie de l’agir communicationnel sont dépassés par les évènements.

5. Espace public bourgeois, espace public oppositionnel

Honneth : « Le CPE bat en brèche les attentes de reconnaissance du travailleur » (Le Monde, 3.4.06) [c'est à dire ?]. Le salariat et l’espace public interagissent, le travail et la morale échangent, mais sa théorie ne suit pas. Ce que l’espace public bourgeois ne contient plus – puisque les partis, le Parlement et la presse ont soutenu le leitmotif du CPE – l’espace public oppositionnel le verbalise : l’expérience vécue des effets du salariat. Précarité, stages, influence des attentes marchandes sur l’enseignement, menaces de licenciement, contraintes du salariat, critique du travail. L’espace public oppositionnel est le lieu où l’expérience singulière puisse se faire entendre, le lieu de la prise de parole qui n’a pas sa place dans les mass médias fétichistes, l’espace politique représentatif et les institutions républicaines. Ici, la critique de l’économie politique se nomme.

Mon commentaire : certes, le refus de toute politique, de tout Etat, avec la montée et descente périodique de l'abstention et la baisse ou hausse de la croyance en la politique, attestent que l'espace public bourgeois (démocratie, presse, etc) est en crise, et que surgit un espace public oppositionnel. Je n'ai pas lu le livre de Oscar Negt, mais est-ce que quand même la séparation entre ces deux espaces est si flagrante que ça ? Est-ce que vraiment la critique de l'économie politique, donc la critique de la valeur et du travail, si elle a sa place dans cet espace oppositionnel radicalement antipolitique (sans partis, sans revendications, sans bulletins, sans bureaucratie, etc.), est-ce quelle est vraiment présente ? Je me rappelle du mec à Lyon pour les journées critiques dont je me rappelle plus le nom, est qui était un tiqqunien à donf, et qui justement assimilait lui ce concept d'espace public oppositionnel à ce que chez Tiqqun on appelle " La guerre civile ", le " nous sommes en guerre ", c'est-à-dire pour eux l'espace du Bloom, de l'être évidé qui vit dans la négativité pure de ce monde et qui est LE sujet révolutionnaire. Or justement, c'est pas chez Tiqqun que l'on retrouvera une once de critique de l'économie politique, Coupat l'a bien dit, tout le verbiage marxologique de l'ultragauche véritable, c'est à bazarder. Espace public oppositionnel, c'est donc quand même un concept qui pourrait paraitre fourre tout ?

Mais je suis d'accord avec les tiqquniens, l'espace public oppositionnel, doit être fondamentalement antipolitique. Et cela ne doit pas être seulement (mais c'est aussi très important) ce à quoi invitent Krisis et Exit pour l'instant : la création d' un débat théorique permanent (eux veulent résoudre des questions théoriques de manière permanente) au sein de l'espace public oppositionnel. Même si Jappe a bien raison, toute action est déjà une pensée, une pensée est déjà une action. Il faut se méfier du bougisme alternativiste à tout crin, qui n'est souvent qu'un pli immanent du système que l'on pense critiquer.

Cependant dans cet espace public oppositionnel, qui déborde la politique, est-ce que les choses sont aussi tranchées et définitives ? Justement dans la crise de la valeur, l'agonie de la société fétichiste capitaliste, quel est le risque de la personnalité autoritaire selon le mécanisme décrit par Adorno ? Qui siphonerait l'espace public oppositionnel vers l'espace public bourgeois. Bref est-ce que déjà ces espaces sont bien différenciés ? et est-ce qu'il n'y a pas la possibilité de retour de flamme autoritaire ? Les " yes we can " ou les " y'a quà karchériser " qui symbolisent le volontarisme politique paradoxal bien sûr, dans une société fétichiste où de toute façon la politique ne s'oppose pas à l'économique, dans un monde où la politique n'est pas la solution, ils existent, et beaucoup y croient. Il n'y a qu'a regarder vers les décroissants qui veulent faire mumusent avec la politique. L'écoeurement structurel de la politique et la formidable agitation spectaculaire et divertissante (oh, un nuage de poussières volcaniques) qui arrive a orchestrer l'illusion politique, qu'arrive a orchestrer la classe médiatique, sont quand même dans une dialectique


6. L’oikos danse à l’agora

Habermas voulait avoir raison avec Arendt, contre Marx. Ici, l’oikos serait un lieu apolitique et servile, contre la politique et la délibération à L’agora Pourtant, la lecture grecque d’Arendt appelle d’autres considérations à l’heure de la crise grecque. Au siècle de Péricles, l’oikos était le lieu de la vie sociale de la cité grecque, ou se passait la communication sociale et l’inspiration spirituelle, alors que L’agora était interdite aux femmes, aux métèques et aux étrangers. Arendt tournait la philosophie grecque contre le marxisme soviétique, avec Marx. Habermas la tourne contre la critique de l'économie politique. Honneth tourne en rond.

Commentaire : Sur cette philosophie politique qui a fait son retour depuis 30 ans avec la prétrêsse Arendt et Léo Strauss, moi je trouve que le pamphlet de Frank Fischbach est excellent, y compris dans sa critique de Miguel Abensour : " Le déni du social : deux exemples contemporains, Abensour et Rancière " http://www.marxau21.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=77:le-deni-du-social-deux-exemples-contemporains-abensour-a-ranciere&catid=63:philosophie&Itemid=86 Fischbach développe toute cette critique de la philosophie politique contemporaine dans un très bon livre F. Fischbach, Manifeste pour une philosophie sociale, Paris, La Découverte, 2009. D'ailleurs la fameuse postface écrite par Abensour de Minima Moralia d'Adorno, " Le choix du petit " titre éponyme du numéro de Variations, n'est- elle pas de l'ordre de la grande contradiction que relève Fischbach chez Abensour, entre sa volonté de rester fidèle à Francfort tout en reconstituant une philosophie politique quand même ???.

7.L’expérience et le concept

Le faire ne se fait jamais sans conception, intuitive, formelle ou consciente. L’agir ne se passe pas du travail, comme Adorno l’a soutenu contre Hegel. Aussi, l’expérience est interprétée à la lumière des concepts disponibles, tandis que la formulation des concepts dépend de l’expérience chez les philosophes grecs et chez Emmanuel Kant, « ce penseur allemand de la Révolution française », dixit Karl Marx. Penser le faire sans l’agir est une illusion spéculative, selon les Trois
études sur Hegel (Adorno). C’est pourquoi l’agir communicationnel n’existe pas en dehors du travail, dans une société basée sur l’échange marchand. [yes. Là je trouve que Kurz relie bien en effet les deux dans la critique de la socialisation par le travail abstrait]

8. Une subjectivité superflue

L’Etat et le marché mobilisent une subjectivité des acteurs qu’ils ne peuvent résorber. L’Etat appelle à la mobilisation des citoyens pour la heurter sous des formes bureaucratiques, le marché et l’entreprise mobilisent le travail selon le principe de l’éthique protestante sans se soucier des motivations existentielles des salariés. La subjectivité superflue se manifeste partout, surtout en période de crise. Elle engage des quêtes de sens et une critique qui ne se réduit nullement aux
principes organisateurs de la société bourgeoise. Elle poursuit une dialectique négative que le management politique ou économique ignore.

9. Le choix du petit

La droite et la gauche parlementaire, les mass médias, les philosophes français nous écrasent avec le principe de l’intérêt général, ce compromis injuste, précaire et asymétrique que l’Etat négocie pour modérer les rapports de domination qu’il organise. Chez Adorno, cette vision est perçue comme une doctrine, où le « général écrase le particulier » (Minima moralia), où l’Histoire lamine l’expérience vivante et singulière, où le pas de l’oie tente de faire la dissonance, où l’identité nationale massacre la différence. La morale la plus élémentaire nous conseille de résister à ce principe.

Alexander Neumann
Sociologue / Institut für Sozialforschung, Saarbrücken

_________________
Critique de la valeur et du travail

Brochure du Manifeste contre le travail de Krisis.

http://sortirdeleconomie.ouvaton.org/ (3 n° du bulletin)
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skum



Joined: 18 Oct 2009
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PostPosted: 09 May 2010 16:20    Post subject: Reply with quote

Il y a des "passages" intéressants dans cet essai Conscience de casse. Notamment dans l'article Comment se débarrasser du trotskisme ? Répétition ou dissonance ?

Extraits :

Quote:
Un dernier aspect problématique concerne le vote potentiellement réactionnaire des ouvriers et des classes populaires, qui se manifeste de façon cyclique en France et ailleurs. Le dernier exemple en date est le vote ouvrier majoritaire des ouvriers du Nord en faveur de Nicolas Sarkozy aux présidentielles de 2007. Sans parler des scores élevés du FN parmi les catégories populaires, entre 1986 et 2007. Un autre aspect concerne les grèves ouvrière britanniques en faveur de l’embauche prioritaire des travailleurs nationaux. Ces phénomènes montrent que les motivations politiques répondent à d’autres critères qu’aux seules conditions socio-économiques « de classe », chose que la tradition marxiste a du mal à admettre. L’adhésion populaire aux idées réactionnaires, nationalistes ou fascistes y est systématiquement relativisée. Trotsky lui-même a interprété le nazisme allemand comme un phénomène « petit-bourgeois », alors que les dernières élections libres avant la dictature nazie montrent un vote populaire en faveur des droites qui ont soutenu Hitler. [374]

L’école de Francfort a réalisé de vastes enquêtes sociologiques sur ce phénomène, connues sous le titre des Etudes sur la personnalité autoritaire et qui décrivent de façon très précise, comment les réactions autoritaires à la crise sociale peuvent motiver l’adhésion à des idées racistes, anti-sémites, nationalistes ou fascistes chez différents individus, indépendamment de leurs statuts sociaux ou de classe. [375] Ces études n’ont jamais été discuté sérieusement par les marxistes français. Cela ne doit pas étonner, étant donné que ces partis mystifient la « conscience de classe ». Selon la logique trotskyste, la crise capitaliste du début des années 1930 aurait dû favoriser une prise de conscience et la révolution prolétarienne, sous la direction des trotskystes. À la place, il y a eu Auschwitz. Hiroshima. Puis, la société de consommation.

[pour ceux qui aiment, un peu plus de chiffres dans l'article Peur, personnalité autoritaire, politiques sécuritaires

[...]

La répétition de la procédure, cet éternel « retour au même schéma » que chante le groupe NTM, signale que la direction trotskyste n’est pas en mesure d’abandonner ses principes organisationnels et idéologiques. Sigmund Freud a saisi que le problème de la mémoire personnelle et du souvenir historique n’est pas limité à l’oubli, mais que la répétition sans cesse recommencée des mêmes erreurs et drames doit être lié à une incapacité plus profonde. Il pensait que le phénomène de la répétition obligée (Wiederholungszwang) exprime un refus fondamental de la vitalité et de la création. Ainsi, les personnes ou groupes concernées résistent au changement, refusent d’admettre la perte du passé, de leur propre passé, et se laissent aller à une certaine pulsion morbide. La modification des noms du parti ne change rien à cette situation, au fond. La structure subsiste et continue à parler la même langue, elle poursuit une écriture fatale. [383] Peut-être est-ce pour cela que les organisations trotskystes et leurs théoriciens sont incapables de tirer des bilans critiques de leur propre action.

[...]

Face à la mauvaise foi des apologues trotskystes, qui tirent leur légitimité d’une tradition historique qu’ils n’assument pas, puisqu’ils en oublient même le nom, la dissidence doit fatalement ressembler à une charge contre des moulins à vent. Les principes léninistes y sont défendus sans citer Lénine, mais les écrits de Lénine servent parfois à détourner l’attention du léninisme.

Face aux novices, les dirigeants gardent le dernier mot, en citant Marx. Face aux critiques, ils gardent le dernier mot grâce au marxisme, contre Marx. Face aux théories critiques, ils jouent avec les mots ; face à l’expérience transgressive des mouvements, ils misent sur le fait accompli des appareils. Face aux anarchistes, ils invoquent l’esprit libertaire, face aux dissidents ils jouent la sanction bureaucratique. Aux activistes, contestataires et révoltés, les dirigeants trotskystes répondent qu’il faut s’organiser dans le parti, sous sa direction éclairée. Aux intellectuels critiques, ils lancent au contraire qu’il ne faut pas débattre, mais agir. Aux ouvriers, ils prêchent la raison et la théorie, aux intellectuels l’ouvriérisme et l’activisme. Contre les utopistes agissants, ils invoquent le matérialisme et le réalisme politique. Aux journalistes qui leur reprochent leur utopisme, ils parlent de la révolution possible...

NOTES

374 Les partis ouvriers obtiennent 12 mio. de voix contre 20 mio. aux partis nationalistes et nazi, aux législatives libres
de 1932. Voir Wilhelm Reich, La psychologie de masse du fascisme, Payot, 2003. Voir aussi Trotsky, Comment vaincre
le fascisme ?
, Buchet, 1973.
375 Adorno, La personnalité autoritaire, Allia, 2007.
383 Au sujet de cette problématique freudienne chez Derrida voir : Poetics today N.8 : « Freud and the semiotics of
repetition », Duke University Press, 1987. Jacques Derrida, L’écriture et la différence, Seuil, 2003


Quote:
Marx à l’encontre du marxisme doctrinaire

La critique du modèle suiviste et autoritaire que constitue « le parti ouvrier » débute dès sa naissance, puisque Karl Marx, Rosa Luxembourg et le sociologue critique Roberto Michels l’ont explicitement abordé. [371] Dans sa célèbre Critique du programme de Gotha du parti ouvrier allemand, Marx fustige déjà l’idéologie du marxisme doctrinaire. [372] Il dénonce tour à tour trois principes qui se trouveront ensuite au fondement du dispositif léniniste-trotskyste : L’ouvriérisme, l’étatisme et le productivisme.

L’ouvriérisme marxiste est explicitement critiquée par Marx sous un triple aspect. D’abord, parce que l’émancipation des travailleurs ne saurait être envisagé dans le cadre de l’idéologie servile de la « valeur-travail », qui soutient la fierté du travail subalterne, là où Marx propose une critique radicale du salariat. Dans le même essai, l’auteur du Capital rejette aussi l’idéologie ouvriériste qui prétend que la classe ouvrière industrielle puisse s’affirmer contre les classes moyennes, dont il souligne au contraire le potentiel révolutionnaire. Enfin, Marx se moque du travail idéologique simpliste des marxistes de parti, qui ne correspond pas à une critique intellectuelle de fond.

Marx conspue ensuite l’étatisme des marxistes de son époque, qui s’accompagne d’une focalisation sur le cadre de l’Etat nation et d’un internationalisme purement rhétorique qui apparaît dans l’appel à « la fraternisation des peuples ». Cette démarche simpliste « est encore infiniment au-dessous de celle du parti du libre-échange » selon Marx, ce qui fera plaisir aux porte-paroles du marxisme français qui ont vanté « l’Europe des peuples », lors du référendum national de 2005. Marx insiste au passage sur le fait que l’idée d’un « Etat libre » est une contradiction en soi, absurde. Voilà pourquoi ce texte nodal de Marx est soigneusement évité par les marxistes de tous bords, voilà pourquoi Marx affirmait « Je ne suis pas marxiste ! ».

NOTES

371 Rosa Luxemburg, op.cit. ; Roberto Michels, Critique du socialisme, Kimé, 1993.
372 Karl Marx, Critique du programme de Gotha, Les éditions sociales, 2008, pp.49.
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skum



Joined: 18 Oct 2009
Posts: 81

PostPosted: 22 Sep 2010 22:10    Post subject: Reply with quote

Trouvé sur http://univautogeree.canalblog.com/archives/2010/02/27/17049487.html

On pourra aussi lire le plus long texte d'Alex Neumann contenant la préface du livre éponyme dans le hors série Hiver 2009-2010 de Variations ("L'espace public oppositionnel" pp. 37-48 ) -> http://theoriecritique.free.fr/archives.htm#9

D'autres liens dirigeant vers des textes de/sur Oskar Negt sur le blog de l'Université Autogérée de Lyon ci-dessus.

Quote:
À la découverte d'Oskar Negt et du courant chaud de la théorie critique

Texte paru dans le n°41 de la revue Carré rouge

Les questions abordées par le philosophe, sociologue et pédagogue Oskar Negt sont au cœur des expériences et des préoccupations de toutes celles et de tous ceux qui luttent d'une façon ou d'une autre contre le système de domination capitaliste, que ce soit en Europe, aux Antilles, au Pérou, en Chine ou actuellement en Iran. Sa pensée peut s'avérer très stimulante pour dépasser la répétition et le ressassement de formules, de perceptions et de pratiques politiques devenues inopérantes ou paralysantes.

Sous l'effet de la crise mondiale, quelques philosophes et sociologues critiques, y compris disparus comme Michel Foucault, Pierre Bourdieu ou Cornélius Castoriadis, semblent actuellement rencontrer une audience plus large et plus attentive. Marx est à nouveau lu et étudié avec un regard neuf, en prise avec les problèmes de notre époque. Cet intérêt vif mais encore modeste est une donnée cruciale pour envisager la transformation de la société sur de nouvelles bases. Mais en France Oskar Negt qui a publié une trentaine d'ouvrages traduits en de nombreuses langues reste presque un inconnu. Être un penseur à la fois allemand, dialecticien et radical ne facilite pas l'accueil dans l'hexagone où sont pourtant nombreux ceux qui se réclament de Karl Marx. Ainsi l'intérêt pour des penseurs allemands majeurs du XXe siècle tels que Walter Benjamin et Theodor W. Adorno aura été bien tardif et limité en France où l'autosuffisance théorique est une tendance lourde dans bien des sphères universitaires et militantes.

Quoi qu'il en soit, il est possible d'accéder de façon fructueuse à la pensée d'Oskar Negt grâce aux extraits de plusieurs de ses ouvrages qui ont été présentés et traduits par Alexander Neumann et regroupés sous le titre L'espace public oppositionnel (éd Payot, mars 2007, 239 pages).

Dans le « courant chaud » de la Théorie critique

Avant de dégager quelques aspects de la pensée d'Oscar Negt, il convient de le situer dans le courant de recherche toujours bien vivant qu'on a appelé l'École de Francfort et qu'il est sans doute plus juste d'appeler la Théorie critique [1]. En quelques mots de quoi s'agit-il ?

Dans la foulée de la Révolution allemande des conseils de 1918, un groupe de chercheurs s'inspirant aussi bien des travaux de Marx que de ceux de la psychanalyse entre autres fondèrent en 1923 un institut à Francfort pour étudier en particulier les thèmes suivants : « Grève de masse, sabotage, vie internationale du syndicalisme, analyse sociologique de l'antisémitisme, bolchevisme et marxisme, parti et masse, modes de vie des différentes couches de la société. »

Les principaux initiateurs Max Horkheimer et Theodor W. Adorno entendaient mener des recherches empiriques et théoriques mobilisant l'interdisciplinarité des sciences sociales ; et cela en restant indépendants des partis se réclamant de la social-démocratie ou du communisme. Ils estimaient que l'allégeance à un parti comportait le risque d'avoir une vision figée des problèmes politiques et sociaux et d'être sous la pression intellectuelle des intérêts étroits de ces partis. Leur autonomie comportait le risque de l'isolement, de la coupure avec le mouvement ouvrier ou celui de s'adapter à la société bourgeoise.

Les catastrophes historiques qui survinrent avec le sabotage du mouvement ouvrier par la social-démocratie et le stalinisme et sa destruction par le nazisme, le génocide des juifs d'Europe et des tziganes furent des défis majeurs mettant sérieusement à l'épreuve le projet initial sans pour autant le réduire à néant. Adorno et Horkheimer contraint de s'exiler aux Etats-Unis remirent en cause radicalement un marxisme pétrifié ayant pour eux failli. Ils examinèrent la généalogie d'une idéologie de la Raison instrumentale et du Progrès ayant contribué à masquer les problèmes, à rendre aveugle face à la barbarie qui avait surgi et déferlé dans les années trente et quarante et dont les racines restaient à comprendre au prix de nouvelles analyses. Les formes de barbarie restaient pour eux latentes y compris dans des pays apparemment démocratiques comme les États-Unis ou comme l'Allemagne d'après 1945. La critique de l'économie politique ne pouvait, moins que jamais, être dissociée d'une critique de l'industrie culturelle, des mass medias et de tous les phénomènes de réification au sein des relations sociales [2]. Ils engagèrent un vaste travail en particulier sur les phénomènes psychologiques et sociaux conduisant à la formation de personnalités autoritaires, y compris au sein des classes populaires.

Ils ne renoncèrent donc pas à des recherches visant à l'émancipation, même si elles étaient centrées fondamentalement sur les obstacles à cette émancipation. Après la Deuxième guerre mondiale l'Institut de Francfort fut donc refondé. A partir de ce centre de recherches qui influença en Allemagne fédérale de nombreux étudiants, une nouvelle génération de sociologues et de philosophes a émergé dont Oskar Negt (né en 1934) qui écrivit sa thèse de philosophie sous la direction d'Adorno et travailla avec Jürgen Habermas pendant plusieurs années.

Toutefois à partir des années soixante et jusqu'à aujourd'hui des orientations différenciées voire opposées vont apparaître qui d'une certaine façon cohabitaient de façon conflictuelle chez Adorno lui-même. La position de neutralité académique et de retrait philosophique, à l'écart des débats et actions collectives qui travaillaient la jeunesse et le monde salarié, sont des postures qui vont l'emporter chez un certain nombre de chercheurs dont le principal d'entre eux, Habermas qui abandonna délibérément l'héritage subversif de la Théorie critique.

Par contre Oscar Negt et bien d'autres penseurs dans différents pays vont constituer de fait ce qu'Alexander Neumann a appelé le « courant chaud » de la Théorie critique. Comme il le relève, ce terme avait été utilisé antérieurement par Ernst Bloch pour distinguer « la polarisation historique du marxisme européen, entre un courant froid, doctrinaire, économiste et calculateur, et un courant chaud, intéressé par la subjectivité politique et l'imprévu. » [3]

Par définition la théorie critique dans son courant chaud ne cherche pas à se stabiliser en un système. Elle est constamment critique d'elle-même, se situant dans un espace mouvant, au carrefour entre philosophie, sciences sociales, esthétique, littérature, mouvements politiques, associatifs et syndicaux. Elle ne prétend rien dominer puisqu'elle s'efforce de mettre en évidence tous les dispositifs de domination lesquels entraînent de façon complexe des réactions de soumission, de régression, d'indignation ou de révolte ouverte.

Dans ces conditions on ne s'étonnera pas qu'Oskar Negt ait évolué depuis les années soixante jusqu'à aujourd'hui, tout en travaillant inlassablement quelques concepts fondamentaux tel que celui d'espace public oppositionnel ou prolétarien.

Pas de démocratie sans socialisme, pas de socialisme sans démocratie

Tel est le titre du premier texte d'Oscar Negt proposé dans son livre disponible en français. Il date de 1976. Il est une riposte à la polémique des conservateurs opposant « la liberté » au « socialisme ». Au-delà de cet aspect circonstanciel, la sagacité de Negt dans sa façon de penser le rapport entre démocratie et socialisme n'a rien perdu de son actualité. Il constate que le socialisme a été gravement discrédité par le stalinisme. Il relève « la manière missionnaire dont les partis de droite et d'extrême droite se sont approprié les notions de démocratie et de liberté » ainsi que « l'usure totale de la notion de démocratie » confrontée à la réalité. Sous le manteau de la légitimation démocratique, les États occidentaux couvrent toutes sortes d'oppressions, de discriminations et de restrictions des libertés publiques.

Un travail de réappropriation des concepts indissociables de socialisme et de démocratie est nécessaire par chaque nouvelle génération « dans le contexte spécifique du moment et sous les conditions sociales du temps présent. ». Il s'agit de faire ressortir le contenu révolutionnaire de la démocratie, son « noyau originaire : l'abolition de la domination de l'homme sur l'homme et l'épanouissement complet de ses capacités » [page 32]

À l'inverse, au cœur des démocraties bourgeoises se retrouvent trois formes de domination : « soit la domination légale appuyée sur l'emprise bureaucratique, soit une domination traditionnelle, soit encore la domination charismatique » (cette typologie a été formulée initialement par le sociologue Max Weber).

Le contenu de la démocratie socialiste est tout autre. Son concept positif et offensif « n'appelle pas uniquement à la raison des êtres humains », il « s'adresse à leurs affects, leur image de la libération et leurs intérêts immédiats ». Il s'y déploie une dialectique de la spontanéité et de l'organisation, de l'autogestion et de la centralisation, la rencontre de deux énergies, à savoir la capacité de la mémoire des luttes d'émancipation et le potentiel de l'utopie.

Ce rapport vivant dans lequel chaque personnalité avec ses spécificités doit pouvoir pleinement prendre sa place a aussi des conséquences sur la façon dont on envisage les luttes et la façon dont on s'organise.

Oskar Negt formule des écueils qui sont loin d'avoir disparu. « Quand cette dialectique ne se réalise pas, la formation des opinions continue à se faire de façon mécanique : ou bien elle suit le cours - tantôt caché, tantôt ouvert - d'une structure de commandement s'exerçant du haut vers le bas, dans une sorte de platonisme administratif des grandes directions et des comités centraux qui savent tout, ou bien elle soutient le discours accompagnant une pratique qui se veut avant-gardiste, mais qui est en réalité sectaire. » [page 40]

La façon dont on s'organise indique la société que l'on veut. Il faut donc « faire prévaloir le droit à l'expérimentation ouverte et à la particularité dans le débat sur le contenu, les objectifs et la question organisationnelle […]» . « Le pluralisme ne peut se déployer réellement qu'au sein d'une société qui ne soumet plus les êtres humains aux conditions de classe, en les réduisant à des annexes de la machinerie de production, mais il devient alors une nécessité existentielle. » [page 52]

Espace public et expérience

La notion d'espace public est aussi commune et banale dans son utilisation que celle d'opinion publique qui lui est liée. Il est d'autant plus nécessaire de l'interroger et d'en préciser le sens. Habermas y a consacré un travail approfondi. A partir d'une étude de ses formes d'émergence comme celle de l'espace public bourgeois de la République anglaise du XVIIe siècle où le pluralisme des partis et de la presse apparaît, Habermas a dégagé un modèle d'espace public idéal pouvant être le lieu de publicité des idées et savoirs, le lieu de délibération par excellence et le lieu d'un consensus à rechercher entre citoyens [4].

En fait, quand espace public il y a eu historiquement, les bourgeois l'ont utilisé pour régler leurs divergences, certains de leur problèmes et défendre leurs intérêts, en écartant ou en neutralisant des secteurs entiers de la société. Sous leur contrôle, l'espace public est « une synthèse sociale illusoire » [page 116].

Ces groupes sociaux écartés de la délibération publique agissent et prennent la parole lors de révolutions et divers mouvements dans des lieux et des cadres tels que les clubs, les comités, les coordinations ou conseils qu'ils inventent et font vivre en dehors de l'espace public bourgeois qui a la prétention de représenter toute la société.

À partir de telles expériences de démocratie directe et de prise de parole autonome qu'on retrouve aussi bien en 1848, dans la Commune de Paris, dans les conseils de la Révolution allemande de 1918, dans l'Espagne de 1936, la Hongrie d'octobre 1956 ou en 1968, Oskar Negt a donc mis en cause le modèle d'Habermas et introduit la notion d'espace public oppositionnel ou prolétarien. Il précise que ce terme « ne concerne pas seulement l'expérience des travailleurs, [il] désigne tous les potentiels humains rebelles, à la recherche d'un mode d'expression propre » [page 222]. C'est un processus de débordement de l'espace public bourgeois, une instance de médiation entre les êtres humains dont les vies sont gâchées, amoindries, brisées par le procès de valorisation capitaliste. Ils peuvent y exprimer leurs subjectivités qui sont d'ordinaire refoulées, humiliées, dévalorisées par ce même procès du Capital qui mobilise à son profit une multitude de rouages dont la visibilité n'est pas toujours évidente. Les êtres concernés sont évidemment les travailleurs et les chômeurs comme les femmes, les jeunes, les sans-abri et tout être ou groupe social ne supportant plus tel ou tel injustice ou violence à son égard générée par la valorisation du capital.

Sur ce point, selon mon interprétation personnelle, Negt nous évite de nous engager dans des impasses qui ont la vie dure en ce qui concerne la compréhension des luttes et d'un projet de société humaine débarrassée du fatras capitaliste.

Les travailleurs ne peuvent plus être considérés comme une force messianique appelée à devenir de toute évidence le sujet historique libérant l'humanité de ses chaînes à la suite d'une prise de conscience de classe. Cette approche est abstraite et réductrice. Elle n'aide en rien les travailleurs à développer leurs capacités actuelles et futures. Elle dévalorise a priori toutes les autres formes de révoltes et contestations individuelles ou collectives contre la domination capitaliste comme étant secondaires. Sous couvert d'investir les travailleurs d'une mission historique grandiose, on s'enlise dans la démagogie ouvriériste, on réifie le prolétariat et on ne porte qu'une attention superficielle à l'expérience totale et diversifiée des travailleurs eux-mêmes dans le monde entier. On perd de vue ce que les expériences multiples des travailleurs portent contradictoirement comme éléments d'émancipation mais aussi d'aveuglement à leurs propres intérêts pour des raisons qui doivent être étudiées rigoureusement. Negt relève d'ailleurs une difficulté à laquelle il nous faut faire face : « Les sociétés offrant un sol fertile aux peurs existentielles produisent toutes le suivisme conformiste et la soumission à l'autorité » [page 185].

L'autre impasse consiste à noyer tous les acteurs des mouvements dans un grand tout indifférencié, les citoyens ou la société civile, (Negri parle de son côté de la Multitude), avec toute les notions abstraites et mythifiantes qui vont avec, la République, la Démocratie, la Communauté internationale ou l'Etat social. Au passage cette position néglige complètement ce qu'a de décisif le procès de valorisation du capital dans la reproduction des rapports sociaux.

Les développements très riches de Negt à ce propos intègrent dans un même mouvement de la pensée une compréhension de la formation des personnalités dans le cadre de la famille, de l'école et de l'entreprise. Il explique par exemple que la temporalité spontané de l'enfant au travers laquelle il exprime ses besoins entre en contradiction avec la temporalité du capital mettant en route un processus disciplinaire auquel tout travailleur devra ensuite continuer à se soumettre pendant toute son existence.

Travail et dignité humaine

Loin de sous-estimer l'importance des salariés, Oskar Negt aborde toutes les dimensions de leur existence en particulier dans Travail et dignité humaine ainsi que dans Histoire et subjectivité rebelle ouvrageréalisé en commun avec l'écrivain et cinéaste Alexander Kluge dont nous avons ici des chapitres [5].

Entre autres expériences, Negt a conduit un long travail de formation sociologique auprès du syndicat IG Metall qui lui a fourni une matière abondante sur l'existence ouvrière et sur l'évolution des méthodes d'exploitation de la force de travail. Son analyse notamment du temps de travail et du très restreint temps de non travail s'inscrit dans sa conviction que le « travail vivant » est au cœur de la question de la compréhension du capitalisme et de son dépassement. « […] il faut remplacer l'économie politique du travail mort, c'est-à-dire du capital et de la propriété, par une économie politique du travail vivant, partout où la nécessité de l'émancipation humaine est en jeu, et ce afin d'approcher d'une forme d'organisation raisonnable du bien commun » [page 190]. La finalité du travail vivant doit être liée à un bien commun. « Une telle économie, comment serait-elle possible, sinon en faisant appel à la participation politique d'êtres autonomes et capables d'agir par eux-mêmes ? »

Corrélativement la perte d'emploi signifie une perte totale de réalité, avec ses effets anxiogènes et sa violence intériorisée finissant éventuellement par s'exprimer contre soi, dans la famille, le cadre scolaire ou n'importe où contre un bouc émissaire. « La peur de cette perte de réalité implique à son tour une disposition plus grande à l'adaptation, voir à la suradaptation conformiste. »

La vitalité de pratiques démocratiques dignes de ce nom et la perspective d'une société harmonieuse sans guerre et sans violence est fortement connecté pour Oskar Negt au poids et à la richesse humaine au sein du travail salarié qui permet des formes de respect de soi et de reconnaissance sociale qui sont balayés par le basculement dans le chômage.

Dialectique des espaces publics bourgeois et prolétarien

Cette question nous ramène à celle de la dialectique qui se produit en permanence entre un espace public bourgeois qui s'est profondément transformé ces dernières décennies au travers de la manipulation des esprits par les mass médias, et l'espace public prolétarien qui selon les moments se rétracte, frôle l'inexistence ou se déploie en entraînant de nombreux groupes sociaux.

Les intérêts des travailleurs et de toutes les catégories opprimées ne peuvent se déployer et déboucher sur une autre société qu'en s'organisant dans un espace qui leur est propre et qui déborde nécessairement les organisations ayant pignon sur rue. Dans ce processus de constitution, ses acteurs sont amenés bien sûr à utiliser les ressources de l'espace public bourgeois qui sont à leur portée et éventuellement à subvertir certaines de ses formes.

Mais les obstacles doivent être bien saisis. Les mass médias livrent une réalité seconde, opèrent un tris et une déformation des informations, fournissent des fictions calibrées, objets de désir pour alimenter les affects des spectateurs. Tout cela a un impact prégnant dans le cadre d'un mode de vie qui ne laisse à personne le temps de la critique et de la réflexion. Le virtuel tend à se substituer aux expériences vécues par les sujets sociaux.

De leur côté les organisations politiques, syndicales et associatives ne cristallisent qu'une petite partie des expériences vécues des travailleurs. Elles constituent pour nombre d'entre elles un obstacle à la compréhension de la réalité et à la mobilisation de la mémoire des expériences passées. Les effets de la concurrence entre les organisations restreignent encore plus le champ de compréhension et de possibles interventions et prises de parole par des travailleurs, des femmes ou des jeunes par exemple. Les subjectivités rebelles, éléments fondamentaux de tout changement, ne trouvent guère leur place dans ces cadres routiniers.

Ces obstacles perdent de leur intensité ou s'effondrent lorsqu'un espace oppositionnel se déploie dans les rues, les entreprises, les universités ou sur internet. Dans le cadre de mouvements comme la grève de novembre-décembre 1995, celui des jeunes contre le CPE ou la grève générale en Guadeloupe au début de l'année 2009, la possibilité est enfin offerte à chaque participant de déployer ses ressources d'énergie et d'imagination, ce que ne permettent pas les cadres organisés installés et plus ou moins bureaucratisés.

Le point d'origine d'un espace public oppositionnel peut être une simple revendication ne concernant qu'une partie de la population mais la dynamique de cet espace peut le faire muter en un espace propositionnel d'une autre société non marchande. L'exemple du mouvement en Guadeloupe qui est parti du problème de la hausse des produits pétroliers et a débouché sur la question « comment bien vivre ensemble ? » est particulièrement éloquent à cet égard.

La force de rêver

Cette perspective ne se fabrique pas en petit comité entre quatre murs mais elle se prépare et peut être fécondée par des analyses adéquates, constamment renouvelées, dégageant des tendances à l'œuvre dans cette société et tous ses dispositifs. Tout dépend de la capacité à se libérer de ce que j'appellerais la dictature de l'immédiat consistant à seulement dénoncer les derniers coups qui nous sont portés par l'adversaire, sans imaginer un horizon global aux luttes et diverses contestations.

Laissons la parole à Oskar Negt pour conclure : « Celui qui se livre complètement au présent est condamné à réagir sans cesse à des faits accomplis » [...]. « Par ailleurs, celui qui ne trouve pas la force de rêver ne trouvera point la force de lutter. L'encouragement quotidien à viser au-delà de l'horizon d'une seule journée s'applique aussi à la science. Celui qui n'a pas la force de rêver ne trouvera pas non plus la force de vraiment saisir les choses. »

Le 25 juin 2009

Samuel Holder

Notes

[1] Pour une présentation historique et une critique pertinente de ce courant, on lira de Jean-Marie Vincent, La théorie critique de l'école de Francfort (éd galilée, 1976) et plusieurs de ses contributions dans la revue Variations fondée par lui, notamment La Théorie critique n'a pas dit son dernier mot (n° 11). Les dernières livraisons de cette revue sont téléchargeables gratuitement sur le site http://www.theoriecritique.com

[2] Le livre d'Adorno, Minima Moralia, Réflexions sur la vie mutilée (Petite Bibliothèque Payot, 2005) est une critique sociale des phénomènes de la vie quotidienne.

[3] Alexander Neumann, Le courant chaud de l'école de Francfort (n°12 de la revue Variations).

[4] Habermas a construit ce modèle dans une période où, ironie de l'histoire, l'espace public bourgeois réel commence à devenir de plus en plus un espace virtuel de manipulation des esprits au travers des mass media, et un espace où les débats tournent de plus en plus à la foire des opinions au sein du monde restreint des politiciens, des bureaucrates syndicaux et des experts officiels en économie, « sécurité », sondages, bioéthique, etc.

[5] Ce titre Histoire et subjectivité rebelle a un contenu ironique et polémique par rapport au célèbre ouvrage du philosophe Georg Lukacs paru en 1923, Histoire et conscience de classe.
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