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De l'abolition de l'idéologie du travail... à l'autonomie.
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Kobayashi



Joined: 08 Apr 2004
Posts: 1885

PostPosted: 06 May 2006 20:11    Post subject: De l'abolition de l'idéologie du travail... à l'autonomie. Reply with quote

J'essaye ici de faire une synthèse sur ce qu'il me semble se raconter sur l'idéologie du travail. La concision - et donc le caractère quelque peu caricatural - suscitera sans doute un certain scepticisme. C'est que cette tentative synthétique (très personnelle) ne se veut pas un résumé de la critique de l'idéologie du travail, mais une invitation à sa découverte. Les notes (quelques peu envahissantes) sont également là, à chaque fois, comme des clés qui ouvrent chacune sur des continents à explorer. 3 parties pour essayer de dégager le sujet : d'abord l'idéologie, puis le travail aliéné et sa libération, puis la positivité de la critique, c'est-à-dire que c'est bien beau de critiquer mais qu'est ce que l'on met à la place.

De l’abolition de l’idéologie du travail… à comment devenir collectivement autonome !

Quote:
« La société communiste... n’est pas celle qui s’est développée sur ses bases propres, mais au contraire celle qui vient d’émerger de la société capitaliste ; c’est donc une société qui, à tous égards... porte encore les stigmates de l’ancien ordre... »

Charles Marx, Critique du programme du parti ouvrier allemand, 1875.

« On veut retrouver une trace de beauté native de l’homme, il faut l’aller chercher chez les nations où les préjugés économiques n’ont pas encore déraciné la haine du travail ».

Paul Lafargue, Le Droit à la paresse, 1880.


A l’heure où le capitalisme impose aux salariés (qui n’est pas aujourd’hui le salarié de quelqu’un ?) le travail à n’importe quelles conditions (passage du salariat au « précariat »), comment faire émerger les retrouvailles du mouvement ouvrier avec la critique du Travail ? Le contrat première embauche (CPE) a été l’occasion d’une prise de conscience lors du mouvement social de février-mars 2006, de l’ampleur et de la gravité de la question de la précarité. Plusieurs voix se sont également élevées afin que le refus du CPE ne devienne pas l’acceptation du CDI. Le « précariat » (une précarité permanente, forme contractuelle du travail à l’heure du libre-échange) n’est finalement que l’aboutissement même de la logique du salariat dont le critère juridique est la subordination [1]. La critique ne doit alors pas seulement porter sur une dérogation au droit du travail, mais sur la place même du travail dans notre société et dans nos vies, y compris et surtout comme « valeur ». Pourquoi se tuer de surtravail pour seulement vivre décemment ? Peut-on continuer comme cela à perdre notre vie à la gagner ? Telle est l’aporie insondable de l’idéologie du Travail. Il ne s’agit donc pas ici de libérer le travail (toute la gauche social-libérale et néo-marxiste, y compris Attac, réclame que la création d’emplois cesse d’être entravée par les méchants spéculateurs), mais de se libérer du travail. Et cela, sans s’appuyer sur aucune loi de l’histoire.

Dans les luttes sociales contre la précarisation des contrats de travail, on a eu souvent tendance à se la représenter comme une situation atypique, plus ou moins marginale par rapport au marché régulier du travail, et le plus souvent provisoire. En refusant (légitimement cela va s’en dire) le « précariat », on ne peut se contenter (en creux) de défendre en l’état le statut de l’emploi né du compromis social qui s’était constitué sous le capitalisme industriel. Finalement comme si le salariat classique (et les acquis sociaux qui ont été gagnés au fil des luttes syndicales) était préférable à la précarité permanente. La défense des acquis sociaux liés à la forme du salariat classique (garanties du droit social et de la protection sociale) et les luttes contre le « précariat » qu’elle met en œuvre, présuppose trop souvent qu’il faudrait absolument travailler (et toujours plus) et surtout à n’importe quelles conditions. La responsabilité et la sensibilité morale de celui qui décide de vendre sa force de travail est toujours une question qui brille dans les discours syndicaux, par sa totale absence. La finalité de tous les cortèges carnavalesques des syndicats, n’est jamais d’exiger le « minimum de la vie » mais le fameux « minimum vital ». Quand quelques misérables « postes de travail » sont en jeu, l’esclavage de la servitude volontaire est toujours préféré à la liberté de la vie et à son autonomie. Le mot selon lequel il vaut mieux avoir « n’importe quel » travail plutôt que pas de travail du tout est devenu la profession de foi exigée de tous.

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1. L’idéologie du travail ou comment perdre sa vie à la gagner...

L’idéologie du travail est fait « de la juxtaposition contradictoire d’un imaginaire émancipateur et d’une réalité asservissante. L’imaginaire, c’est celui de l’homo faber et plus précisément l’idéologie de l’artisan libre qui vit du fruit de son habileté à transformer la nature pour la satisfaction de nos besoins. (...) La réalité est celle de l’aliénation spécifique au rapport salarial » [2] .

L’histoire a connu de nombreux idéologues du travail qui se sont efforcés de faire partager leur prêche aux salariés et à leurs représentants auto-proclamés. Et bien entendu les économistes qui sont les premiers d’entre eux, ne cessent de répéter aux salariés : « Travaillez pour augmenter la fortune sociale ! » et autre « Endettez vous et consommez plus pour faire accroître le PIB ! ». A ceux qui depuis le début du XIXe siècle interpellent le « mouvement syndical » [3] en les mettant en garde que « les travailleurs eux-mêmes en coopérant à l’accumulation des capitaux productifs, contribuent à l’événement qui, tôt ou tard, doit les priver d’une partie de leur salaire » (Cherbuliez), les économistes de répondre : « Travailler, travaillez toujours pour créer votre bien-être ! » [4]. Les philosophes moralistes sont également de ceux qui pour Lafargue ont inventé le dogme du travail. Leur maxime favorite comme l’écrit Fichte est que « chacun doit pouvoir vivre de son travail, tel est le principe. ‘‘ Pouvoir vivre ’’ est ainsi conditionné par le travail, et il n’est de droit que lorsque cette condition a été remplie » [5]. L’industriel américain Taylor (fondateur du taylorisme) est également un des piliers de cette idéologie qui empreint notre imaginaire occidental et notamment syndical. Il a théorisé la volonté de créer « l’homme-bœuf », c’est-à-dire que « l’une des toutes premières aptitudes requises d’un homme capable de faire de la manutention (...) est d’être si bête et flegmatique que sa tournure d’esprit le rapproche davantage du bœuf que de tout autre chose. Un homme qui a un esprit alerte et intelligent est pour cette raison même totalement inapte à assumer l’écrasante monotonie de ce genre de travail » (Taylor). Le taylorisme sera condamné par une Commission d’enquête parlementaire américaine qui siègera entre octobre et février 1912 car jugé destructeur des identités collectives et solidarités : on lui reprochait de promouvoir un système dans lequel « le bon ouvrier » (l’homme de métier, c’est-à-dire celui avec lequel Jean-Pierre Pernaut a construit son très correct journal de 13 heures) n’aurait plus sa place. Mais malgré cette condamnation d’une commission parlementaire, le pouvoir politique américain n’empêchera pas l’Organisation Scientifique du Travail (O.S.T.) de se généraliser et de décimer les cultures de métiers.

Un autre grand industriel américain, Henry Ford participe à l’élaboration de l’idéologie du Travail. Mais au contraire du « méchant Taylor » que nos « économistes » (nom de code pour désigner les prêtres à courtes et longues robes de l’église économique) condamnent dans leur grande majorité, « le gentil » Henry Ford est encore leur saint-patron. Le Fordisme est sa doctrine de l’organisation rationnelle (c’est-à-dire efficace, et elle l’est !) du travail, la standardisation et l’obsolescence de nos objets si éphémères est son résultat. Ce dernier dénature également le sens du travail de l’homme de métier. « Cet homme qui a toujours travaillé pour laisser derrière lui une œuvre éternelle, marquant son passage sur la terre, voici que dans une étrange abnégation, il travaille aujourd’hui pour le plus futile et le plus fugace » [6]. Cependant l’homme mériterait tout de même a être mieux connu : antisémite notoire, grand admirateur du nazisme et d’Adolf Hitler, il est surtout l’auteur d’un ouvrage ignoble dénonçant l’existence d’un complot juif.

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2. Domination du travail mort et Abolition du travail aliéné. Pour une activité créatrice.

Comme l’écrit Edgar Morin, « la notion de travail correspond à la prosaïsation des occupations productrices » [7]. Le travail salarié est lié à la nécessité de se procurer de l’argent. Mais le travail salarié est donc un moyen de se procurer de l’argent, qui lui-même est un moyen détourné pour satisfaire nos besoins (dormir, manger, boire, etc). Cependant ce détournement du processus de satisfaction de nos besoins, par l’acquisition d’argent grâce au salariat, nous dépossède (toujours plus) de notre propre autonomie, de cette maîtrise de nos propres conditions de vie. De fin l’humain salarié devient simple moyen. Il perd radicalement son autonomie. Comme être vivant et pensant, je dispose d’un potentiel d’activité que je puis exercer de façon autonome, mais également vendre à quelqu’un qui trouve intérêt à s’en rendre maître (gymnastique quotidienne que fait la plupart d’entre nous, dont l’objectif selon le bon mot de Lafargue aboutit à « mercurialiser son corps »). C’est ce que le philosophe (très mal compris par ceux qui s’en réclament) Charles Marx, appelle la cession marchande de sa propre force de travail en échange d’un salaire. Désormais vous ou moi, ne travaillons plus pour des utilités correspondantes à nos besoins mais pour obtenir de l’argent.

Marx opposait alors le travail objectif (un travail mort qui est celui du salariat) et le travail vivant (traversé de part en part par la subjectivité de celui qui travaille). Cette seconde forme - qui est et reste la forme fondatrice de la première -, n’est pas mesurable ou quantifiable (donc échangeable) contre un somme d’argent sensée nous rémunérer. Elle génère une « valeur vécue » (et non pas abstraite comme celle du salaire), impalpable et non objectivable. Elle est une sorte d’instinct artistique, un pouvoir de créativité, le déploiement de notre subjectivité radicale. Ainsi note encore Edgar Morin, « la notion de travail devrait dépérir au profit de la notion d’activité, laquelle combine l’intérêt, l’engagement subjectif, la passion, voire la créativité, c’est-à-dire la qualité poétique » [8]. La forme du travail salarié est pour Marx un travail mort, c’est-à-dire pour lequel la créativité qui la traversait a été mise hors jeu, annihilée. Cette forme « a-subjective » du travail (comme l’on parlerait d’a-théisme) n’est pas vivante car elle n’est faite que de non-vivant, elle de chaque salarié un spectre, c’est-à-dire un spectateur de sa propre vie. Marx qualifie alors cette forme spectrale du travail, d’aliénée, car elle est un travail qui va être mesuré, jaugé, quantifié par divers traitements abstraits - par rapport à l’essence subjective du travail - pour être vendue. « La subjectivité vivante du travail originel réel a perdu toutes les propriétés qu’elle tient de sa subjkectivité : souffrance, peine, intensité de l’effort - bref tout ce qui est vivant et fait la vie a été mis hors jeu. L’idéologie du travail résulte alors d’une confusion largement entretenue entre ce qui relève de l’activité réelle (vivante) et de l’activité irréelle (morte). Elle prend la seconde pour la premier, c’est-à-dire elle prend l’irréalité pour la réalité. Cette confusion prend chez les néo-marxistes une de ses formes dans l’opposition entre le capital et le travail, supposant que derrière le travail mort il y ait encore une once de travail vivant [9]. Ils ne saisissent pas que la valeur d’échange est la représentation du travail dans le produit. « Il y a identité entre la valeur d’échange et le travail représenté : l’une et l’autre ont un même statut, une même substance, une même réalité » [10].

Mais ce travail ne nous aliène pas seulement dans notre subjectivité radicale, il détériore (toujours plus) notre organisme corporel qui « se délabre rapidement, les cheveux tombent, les dents se déchaussent, le tronc se déforme, le ventre s’entripaille, la respiration s’embarrasse, les mouvements s’alourdissent, les articulations s’ankylosent, les phalanges se nouent » [11]. Quand l’amiante et autres « maladies du salariat », ne vous tuent tout simplement pas ! Il y a en effet bien une « double folie des travailleurs » qui est de se tuer au travail et de végéter dans l’abstinence en ne consommant pas ce qu’ils produisent directement. Tant qu’il repose sur l’exploitation et la domination : le travail est à fuir ! Les forces du progrès dont se réclament être la gauche progressiste, n’aboutit qu’au progrès de l’aliénation sans limite. De révolutionnaire le socialisme (au sens large du terme) est devenu contre-révolutionnaire. Il faut mater notre passion extravagante pour le travail et nous obliger à consommer les marchandises que nous produisons. Nous ne travaillerons plus mais nous aurons beaucoup d’activités.

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3. Le mouvement ouvrier et les partis de Gauche : un mouvement pour le travail.

Mais cette idéologie du travail, les bureaucraties syndicales en ont même fait un programme de revendications. C’est une des lucidités de Lafargue que d’avoir reconnu cette perversion du mouvement ouvrier qui luttait à l’origine contre le salariat, le machinisme, c’est-à-dire pour une vie décente. Marx lui aussi va refuser l’orientation capitaliste et travailliste (qui sera celle de l’ensemble de son histoire) du mouvement ouvrier, en mettant en question, dans Critique du programme du parti ouvrier allemand, le principe communiste, qui se veut un principe de justice et d’égalité, qui donne à chacun selon son travail. Le travail étant « subjectif, invisible, inquantifiable, variable d’un individu à l’autre selon sa force et ses capacités personnelles, il s’ensuit que, pour une même tâche, l’effort et la peine d’un individu seront infiniment supérieurs à ceux d’un autre. Donner un même salaire ou un même bien social à des activités individuelles foncièrement différentes, c’est l’injustice même. Considérer tous les hommes comme des travailleurs, comme le fait le communisme (et aussi le capitalisme), c’est porter à l’absolu la différence de leurs talents et de leurs dons, c’est l’inégalité même » [12]. « Ce droit égal, écrit Marx de façon lapidaire, est un droit inégal pour un travail inégal » [13]. Ainsi ce que n’ont jamais compris les forces syndicales et les partis de Gauche et d’extrême-gauche, c’est que « rien de l’activité volée dans le travail ne peut se retrouver dans la soumission à son résultat » [14].

Dans la Critique du programme du parti ouvrier allemand, « texte décisif parce qu’il prend dans l’unité d’une même vue la société bourgeoise, c’est-à-dire l’économie marchande, la société communiste, c’est-à-dire la société socialiste dans sa première phase, non pas telle qu’elle se développe à partir de ses propres bases, mais telle qu’elle vient d’émerger de la société capitaliste » [15] grâce à l’émergence d’un vaste mouvement ouvrier, Marx est en accord avec les thèses avancées cinq ans plus tard par son gendre, Paul Lafargue. Les représentants politiques et syndicaux auto-proclamés des milieux salariés, ont alors abandonné l’idée que le socialisme ne soit possible que par l’extension à l’ensemble des sphères de la socialité, de la sensibilité morale populaire, ce qu’Orwell a appelé la « common decendy », ce sens moral de l’homme ordinaire [16]. Les professionnels de la représentation et des luttes spectaculaires (au sens de Debord), n’ont alors eu que pour seul projet d’émancipation, l’économisme et le juridisme révolutionnaires, soit le capitalisme à visage humain (plus connu sous le nom de code « altermondialisme »). « Si déracinant de son cœur le vice qui la domine et avilit sa nature, la classe ouvrière se levait dans sa force terrible, non pour réclamer les Droits de l’homme, qui ne sont que les droits de l’exploitation capitaliste, non pour réclamer le Droit au Travail, qui n’est que le droit à la misère, mais pour forger une loi d’airain, défendant à tout homme de travailler plus de trois heures par jour, la Terre, la vieille Terre, frémissant d’allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel univers... Mais comment demander à un prolétariat corrompu par la morale capitaliste une résolution virile ? » [17] Le droit au travail (et aujourd’hui sa défense négative par les forces syndicales dites « antilibérales » ou « altermondialistes ») a été une idée inculquée par l’adversaire : les victimes elles-mêmes courent ainsi au-devant de leurs propres malheurs, et ils en redemandent ! Ce sont les salariés (du public comme du privé) qui demandent de toutes leurs forces - parfois les armes à la main ou avec le pavé facile - d’être enchaînés à leurs outils de travail. Et à vouloir rentrer dans le jeu de l’acceptation du salariat, tous les Besancenot de la Terre, les Thibault et autres Chérèque, ne sont finalement que « ce florissant personnel syndical et politique, toujours prêt à prolonger d’un millénaire la plainte du prolétaire, à seule fin de lui conserver un défenseur » [18]. Le mouvement ouvrier est un mouvement pour le travail [19]. Tant que cette gauche progressiste ne s’évertuera pas à « jeter aux oubliettes le droit du travail qui, dans la réalité n’est que droit à la détresse du corps et de l’esprit, et donc un interdit de tout espoir de liberté et de plein vivre », alors « la vraie vie, celle de tous les rêves de tous les temps, celle qui devrait assurer l’épanouissement de la nature humaine dans toutes ses nuances, est [et sera] annihilée ante litteram par l’étouffante et médiocre captivité du salariat » [20]. Ce que dénonce Lafargue n’est pourtant pas seulement la revendication syndicale d’un droit du Travail comprenant tous les acquis sociaux encadrant la forme contractuelle du salariat, qui fait trop souvent l’unique revendication de notre Gauche et Extrême-Gauche progressiste actuelle, même quand elle soutient (envers et contre tout) qu’elle est encore « révolutionnaire ». « C’est précisément alors que, sans tenir compte de la démoralisation que la bourgeoisie s’était imposée comme un devoir social, les prolétaires se mirent en tête d’infliger le travail aux capitalistes. Les naïfs, ils prirent au sérieux les théories des économistes et des moralistes sur le travail et se sanglèrent les reins pour en infliger la pratique aux capitalistes » [21].

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4. L’alternative à la soumission au Travail c’est la constitution de la société autonome.

Certains pourraient déjà continuer à lire les idées contenues dans ce texte en ne les considérant plus qu’avec une sympathie amusée, et ils en resteraient là. C’est peut-être qu’il n’est guère opportun de trop bouleverser notre petit potager des idées reçues. Il faut changer de révolution, car en effet « l’autonomie, telle est bien la question centrale, aujourd’hui plus que jamais » [22]. On ne peut plus rester attacher à une classe-sujet quand le capitalisme a très largement transformé le producteur en un consommateur. Cela a été la lucidité de l’Internationale Situationniste d’élargir radicalement la définition du fameux « prolétariat » : sont les prolétaires « tous ceux qui n’ont aucun pouvoir sur leur vie et qui le savent » [23]. Le travailleur ne se produit pas lui-même, il produit une puissance indépendante. Une méga-machine techno-économique dans laquelle chacun est l’intermédiaire commercial d’un autre, tous interdépendants dans la satisfaction séparée et parcellisée des besoins réels (de plus en plus irréels) de chaque élément humain posté sur un « site » national du camp de travail mondial. Tous simples rouages d’un système (de plus en plus) planétaire. La société autonome notamment telle que la pensent Castoriadis et Illich, voilà de quoi permettre aux héritiers des premiers socialismes de dégager ici et maintenant (et non pas au-delà de la crête de l’horizon), un projet positif et radical. C’est aussi donner une positivité à la critique sans concession du capitalisme. La sortie du système productiviste et travailliste actuel suppose en effet une toute autre organisation dans laquelle le loisir et le jeu soient valorisés à côté du travail non aliéné. Ce dernier devenu enfin activité et créativité, « deviendra un condiment de plaisir de la paresse, un exercice bienfaisant à l’organisme humain, une passion utile à l’organisme social que lorsqu’il sera sagement réglementé et limité à un maximum de trois heures par jour » [24].

Comme l’écrit de façon visionnaire Lafargue, « la quantité de travail requise par la société est forcément limitée par la consommation et par l’abondance de la matière première » [25]. Et cela même dans une pseudo économie qui n’aurait d’ « immatérielle » que le nom. Néo-marxisme (altermondialisme) et libéralisme ont pourtant comme point commun de faire de la rareté la malédiction permanente pesant sur les humains, et de la poursuite de l’abondance la condition de leur émancipation. Ils pensent que c’est l’abondance (permise par les bases matérielles de la croissance économique) qui permettra « l’élévation du niveau de vie » c’est-à-dire l’ obtention d’un « minimum vital ». Or la rareté est en réalité totalement fictive, elle est l’illusion naturelle des économistes libéraux et des sociaux-économistes critiques (marxistes ou « atermondialistes »). Car « ces misères individuelles et sociales, pour grandes et innombrables qu’elles soient, pour éternelles qu’elles paraissent, s’évanouiront comme les hyènes et les chacals à l’approche du lion, quand le prolétariat dira : ‘‘ Je le veux ’’ » [26]. L’anthropologue Marshall Salhins est largement venu corroborer ces vues [27] : Nos ancêtres de l’âge de pierre ne travaillaient pas 35 heures par semaine pour satisfaire leurs besoins. Ils ne faisaient que trois ou quatre heures de « travail » par jour pour assurer la satisfaction des besoins du groupe. L’âge de pierre n’était pas un âge de la rareté mais de l’abondance.

Dès 1981, Jacques Ellul fixait comme objectif la réduction drastique du temps de travail. Les 35 heures ? Non, « c’est totalement désuet ». Le but à atteindre : deux heures par jour [28]. Certes, reconnaît-il cela n’est en rien facile ni sans risques : « Je sais très bien ce que l’on peut objecter : l’ennui, le vide, le développement de l’individualisme, l’éclatement des communautés naturelles, l’affaiblissement, la régression économique ou enfin la récupération du temps libre par la société marchande et l’industrie des loisirs qui fera du temps une nouvelles marchandise ». Mais s’il imagine facilement « ceux qui vivront collés à leur écran TV, ceux qui passeront leur vie au bistrot », etc., il se dit convaincu qu’ainsi « nous serons obligés de poser des questions fondamentales : celles du sens de la vie et d’une nouvelle culture, celle d’une organisation qui ne soit pas contraignante ni anarchique, l’ouverture d’un champ de nouvelle créativité... Je ne rêve pas. Cela est possible. (...) L’homme a besoin de s’intéresser à quelque chose et c’est de manque d’intérêt que nous crevons aujourd’hui ». Avec du temps libre [29], et des possibilités d’expression multiples, « je sais que cet homme ‘‘ en général ’’ trouvera sa forme d’expression et la concrétisation de ses désirs. Cela ne sera peut-être pas beau, ce ne sera peut-être pas élevé ni efficace ; ce sera Lui. Ce que nous avons perdu » [30].

Serge Latouche dégage alors quatre facteurs pour la création d’une société autonome débarrassée du travail : « 1) La baisse de la productivité incontestable due à l’abandon du modèle thermo-industriel, 2) La relocalisation des activités et l’arrêt de l’exploitation du Sud, 3) La création d’emplois pour tous ceux qui le désirent, 4) Un changement de mode de vie et la suppression des besoins inutiles. Les deux premiers jouent dans le sens d’un accroissement de la quantité de travail, les deux derniers en sens contraire. Mon sentiment est que la satisfaction des besoins d’un mode de vie convivial pour tous peut être satisfaite en s’orientant vers une diminution sensible des horaires du travail obligatoire » [31]. Nous pourrions ainsi arriver à terme à nous « activer » (et pas travailler) qu’une vingtaine d’heures par semaine (soit deux ou trois heures par jours).

Ces élucubrations sur la sortie du travaillisme ne sont pourtant pas de simples jeux de langage de paresseux. En effet, certains « experts » (nom de code pour « crétin d’Etat »), peut-être un peu moins paresseux que les autres, « affirment que la troisième révolution technologique a multiplié par quatre la productivité dans les pays les plus industrialisés. Ils en tirent la conclusion que le temps de travail salarié, à condition de mieux le distribuer et d’en organiser différemment le partage, pourrait se limiter à une durée de deux heures - moins encore que les trois heures préconisées par Lafargue ! » [32].

Il est bien sûr évident « que le temps gagné n’est pas du temps non aliéné puisque consacré à la télévision et aux loisirs marchands » [33]. Comme le faisait remarquer Charbonneau, « cette société des loisirs est aussi contraignante que celle du Travail. Encore plus directement menacée par l’ennui, elle se lance, jour et nuit, dans une rage d’activité que l’auto permet de déployer toujours plus loin » [34]. Alors il faut certainement réinvestir la paresse, la créativité, la vie ordinaire. Mais également comme « le travail emporte tout le temps et avec lui on n’a nul loisir pour la République et les amis » [35], ce temps libéré doit nous permettre de disposer (enfin) des moyens pour faire de la vie publique une chose véritablement publique. La démocratie participative voire directe pourront dès lors être nos horizons d’attente et de réalisation concrète. Après faut-il défendre l’idée d’un « revenu universel inconditionnel » comme le pensent certains ? Ou encore faut-il revendiquer le passage aux « 32 heures pour tous » ? Il nous faut pourtant garder à l’esprit qu’il peut y avoir là (trop souvent) l’illusion de l’homme politique comme celle du citoyen [36]. Il faut peut-être préférer poser quelques balises et réaliser l’autonomie concrète, que verser dans une planification réglementaire qui glisserait trop rapidement vers une technocratie-écologiste. Certes, le revenu universel inconditionnel est peut-être intéressant pour mettre à bas la première formule de l’idéologie du travail, « Qui ne travaille pas, ne mange pas », mais il nous renvoie immédiatement vers une architecture de celle du type de l’ « ogre philanthropique » selon le mot d’Octavio Paz. Certes, difficile de croire à la génération spontanée, et la sortie de l’idéologie du travail pour tous est un point de mire qui doit être atteint par paliers. On retrouve là nombreux débats du début du Xxe siècle sur le possibilisme.

De toute façon, dans une société autonome ou l’économie serait relocalisée, « du moment que les produits européens consommés sur place ne seront pas transportés au diable, il faudra bien que les marins, les hommes d’équipe, les camionneurs s’assoient et apprennent à se tourner les pouces » [37].

Vive le chômage !
Que la crise s’aggrave !

Que la vie l’emporte !


Notes :

[1] Comme le note Paul Ariès, « ne banalisons pas, par haine du travail aliéné, les jobs précaires. Il est certain cependant que tant que le travail reste aliéné ; tant qu’il repose sur l’exploitation et la domination : le travail est à fuir ! » dans Décroissance ou barbarie, Golias, 2005, p. 105.

[2] S. Latouche, L’invention de l’économie, Albin Michel, 2005, Chapitre III « L’invention du travail dans l’imaginaire social », p. 64.

[3] Nom de code pour désigner tous ceux qui s’autoproclament représentants du monde salarié.

[4] Paul Lafargue, Le Droit à la paresse, Mille et une nuits, 1994, p.23.

[5] Fichte, Fondements du droit naturel selon les principes de la doctrine de la science, 1797. Cité dans Groupe Krisis, Manifeste contre le travail, Léo Scheer, 2002 (1999).

[6] Jacques Ellul, L’illusion politique, La Table Ronde, 2004 (1965), p. 85.

[7] Edgar Morin, Pour une politique de civilisation, p.52.

[8] ibidem.

[9] Cf. Groupe Krisis, op. cit., p.10

[10] Michel Henry, « Penser philosophiquement l’argent » dans M. Henry, Auto-donation, Entretiens et conférences, Beauchesne, 2004, p. 174. Henry poursuit : « Cette substance, c’est la négation de toute substance, c’est l’insubstantiel ; cette réalité c’est la négation de tout ce qui, aux yeux de Marx, constitue la réalité, à savoir la réalité de l’univers et, plus profondément, celle de la subjectivité qui en tant que praxis [activité vivante] tient cet univers dans ses mains et l’arrache à chaque instant au néant. »

[11] Paul Lafargue, op. cit., p.34.

[12] M. Henry, op. cit., p. 173.

[13] K. Marx, Critique du programme du parti ouvrier allemand, in Œuvres, Economie I, Gallimard, « La Pléiade », Paris, 1963, p. 1420.

[14] Guy Debord, La Société du spectacle, thèse 27. « l’actuelle ‘‘ libération du travail ’’, l’augmentation des loisirs, n’est aucunement libération dans le travail, ni libération d’un monde façonné par ce travail ».

[15] Michel Henry, Marx, tome 2, Gallimard, Tel, p. 145. C’est ainsi le sens de ce phrase de Marx : « La société communiste... n’est pas celle qui s’est développée sur ses bases propres, mais au contraire celle qui vient d’émerger de la société capitaliste ; c’est donc une société qui, à tous égards... porte encore les stigmates de l’ancien ordre... », Charles Marx, Critique du programme du parti ouvrier allemand, 1875.

[16] J.C. Michéa, Orwell, anarchiste tory et Orwell éducateur, aux éditions Climats.

[17] Paul Lafargue, op. cit., p. 47.

[18] Guy Debord, In Girum imus nocte et consumimur igni, 1978.

[19] Cf. le chapitre du Groupe Krisis, op. cit. du même nom.

[20] Gigi Bergamin, « Eloge de la vraie vie », postface à Paul Lafargue, op. cit., p. 68.

[21] Paul Lafargue, op. cit., p. 37.

[22] cf. Matthieu Amiech et Julien Mattern, Le Cauchemar de Don Quichotte. Sur l’impuissance de la jeunesse d’aujourd’hui, Climats, 2004.

[23] Union Nationale des Etudiants de France, Association Fédérative Générale des Etudiants de Strasbourg, De la misère en milieu étudiant. Considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier, 1966.

[24] Paul Lafargue, op. cit., p.28.

[25] Ibidem, p. 42. Certes l’on sait que les besoins d’objets libidinaux se sont largement substitués aux besoins réels. Il faut noter également que Lafargue comme la quasi-totalité des penseurs de Gauche, pensait grâce à l’automation faire disparaître les travaux pénibles, ce vieux rêve déjà présent chez Aristote. « C’est parce que vous travaillez trop que l’outillage industriel se développe lentement », p. 45. Ou encore « Pour forcer les capitalistes à perfectionner leurs machines de bois et de fer, il faut hausser les salaires et diminuer les heures de travail des machines de chair et d’os », pp. 45-46. « La machine est le rédempteur de l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme des sordidae artes et du travail salarié, le Dieu qui donnera des loisirs et la liberté », p.59. La fin du travail comme la pense Lafargue intègre ainsi les gains de productivité rendus possibles par le machinisme. Cette position était encore présente dans l’Ultra-gauche, chez un Asger Jorn ou un Murray Bookchin par exemple, jusqu’à (notamment) l‘aventure des éditions de l’Encyplopédie des Nuisances à partir des années 1990 qui a su engager la critique de l’industrie et de la technique. Il manquait à cette Ultra-Gauche technophile la lecture de Salhins, Clastres, Husserl, Anders, Arendt, Heidegger, Henry, Orwell, Adorno et Marcuse. Ils ne lui manquent plus.

[26] Ibidem. P.28.

[27] Marshall Salhins, Age de pierre, âge d’abondance, Bibliothèque des sciences humaines, Gallimard.

[28] Ellul s’inspire de deux ouvrages d’Adret, Deux heures par jour et du même auteur La Révolution des temps choisis.

[29] Pour une critique correcte du temps libre marchandisé cf. Guy Debord, La Société du Spectacle, Chapitre VI « Le temps spectaculaire ».

[30] Jacques Ellul, Changer de révolution cité par Jean-luc Porquet in J. Ellul L’homme qui avait (presque) tout prévu, Ed. Le Cherche Midi, 2003, pp. 212-213. Repris de Latouche ci-dessous.

[31] Serge Latouche, « Deux heures de travail par jour ? », dans La Décroissance, n°23, septembre 2004, p.7.

[32] Gigi Bergamin, op. cit., p. 72.

[33] P. Ariès, op. cit., p. 106.

[34] Charbonneau, Le Jardin de Babylone, L’Encyclopédie des Nuisances, 2002 (1969), p. 191.

[35] Citation de Xénophon, in Lafargue, op. cit., p. 58.

[36] J. Ellul, L’illusion politique, La Table Ronde, 2004 (1965).

[37] Paul Lafargue, op. cit., pp. 47-48.


Last edited by Kobayashi on 01 Jun 2006 13:51; edited 4 times in total
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Jeuf



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PostPosted: 06 May 2006 21:54    Post subject: Reply with quote

J'aimerai bien voir nos chers théoriciens de l'autonomie travailler à leur autonomie...et se rendre compte s'il est possible de produire sa nourriture, son chauffage (pour commencer) en quelques heures de travail par jour.
Ha oui on attend les résultats des expériences de Deun en autre. Je songe que celui-ci a manger un capital il y a quelques années, non pour apprendre à vivre en autonomie, mais pour apprendre des connnaissances spécialisées en université, inutilisables pour faire pousser des légumes! Mort de rire
heu...
(ça te déranges pas si je raconte ta vie?)
donc, j'aimerai voir ça. Personnellement, je ne vois pas concrètement comment passer à l'autonomie, ou au village autonome. je suis loin d'être sur de pouvoir produire ma nourriture

Sinon :
Quote:
Nos ancêtres de l’âge de pierre ne travaillaient pas 35 heures par semaine pour satisfaire leurs besoins. Ils ne faisaient que trois ou quatre heures de « travail » par jour pour assurer la satisfaction des besoins du groupe. L’âge de pierre n’était pas un âge de la rareté mais de l’abondance.


En fait, il y a 5 jours de semaines de congé payée. Plus les congés maladies. et "congé chomage", avec indeminisation...jours fériés...et autres babioles..
Finalement, on travaillerait (de manière salarié, après il y a à faire à la maison encore..pour certains...) de l'ordre de 35*40 (et pas 52 semaines) par an. soit 1400 heures (il doit être possible de trouver le chiffre exact), soit moins de 4 heures par jour en moyenne. Et il est plus pratique , pour le transports domicile-travail notament, de grouper ces heures (8 par jour, mais pas otus les jours) et pas les répartir tous les jours
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bloups



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PostPosted: 07 May 2006 9:39    Post subject: Reply with quote

Quote:
En fait, il y a 5 jours de semaines de congé payée. Plus les congés maladies. et "congé chomage", avec indeminisation...jours fériés...et autres babioles..


C'est loin d'être le cas de tout le monde…
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Deun



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PostPosted: 07 May 2006 21:06    Post subject: Re: De l'abolition de l'idéologie du travail... à l'autonomi Reply with quote

Bonne initiative que cette mise au point !
Par contre j'ai quand même des critiques !

Je comprends pas cette citation de Lafarge (alors qu'elle paraît intéressante) :

Kobayashi wrote:
Comme l’écrit de façon visionnaire Lafargue, « la quantité de travail requise par la société est forcément limitée par la consommation et par l’abondance de la matière première » [17]. Et cela même dans une pseudo économie qui n’aurait d’ « immatérielle » que le nom.


D'autant plus que tu dis, juste après :

Kobayashi wrote:
Ils pensent que c’est l’abondance (permise par les bases matérielles de la croissance économique) qui permettra « l’élévation du niveau de vie » c’est-à-dire l’ obtention d’un « minimum vital ». Or la rareté est en réalité totalement fictive, elle est l’illusion naturelle des économistes libéraux et des sociaux-économistes critiques (marxistes ou « atermondialistes »).


Je ne vois pas bien le rapport.
Quelle rareté est "fictive" ? Celles des matières premières ? Celles des économistes ?
Ca veut dire quoi "fictive" ?

Autre chose, je ne vois pas ce qu'on peut reprocher à :
Kobayashi wrote:
« Qui ne travaille pas, ne mange pas ! »


L'autonomie n'est-ce pas se coltiner les questions ingrates et dévaluées, la plupart du temps, de l'intendance et de la subsistance ?
Travail de la terre, soin aux enfants et personnes agées, nettoyage, entretien, etc

Le thème de l'autonomie est en effet pas vraiment développé.

Il faudrait d'ailleurs passer en revue les acceptions de ce terme.

En quoi il y aurait rupture avec la société marchande ? Pas évident. L'argent par exemple permet de se débrouiller seul n'importe où. Il permet d'être indépendant vis-à-vis d'autrui. Mais cet argent est obtenu en travaillant, oui, certes, mais pas mal de personnes aiment leur boulot, l'ambiance qui y règne, ont le sentiment de produire quelque chose d'utile et éthique.

Si l'autonomie c'est moins de marchandises, alors comment se représenter le travail ? Il faudra connaître énormément de personnes par exemple, chacune exercant ses talents dans des spécialités différentes, et avec qui on troquerait leurs production contre les siennes propres. Pour créer ses liens de confiance, de quoi aurait-on besoin ? Certainement d'avoir une culture assez vaste pour comprendre fonctionne à peu près tout ce qui nous entoure, maîtriser plusieurs registres de langage, de normes, qui nous permettrait d'être comme des poissons dans l'eau dans la société. Une déspécialisation, donc, doublée d'une connaissance fine du social.

Ceci contraste avec la société industrielle/marchande. Parce la "consommation" et la "production" ne sont plus séparées. L'individu aurait la charge de produire les relations qui l'unisse à son environnement social, là où aujourd'hui cette production fait justement l'objet de profits. Car l'économie immatérielle, le service à la personne, c'est cela : produire (et vendre) de la relation entre de la consommation et de la production industrielle.

Sortir de l'économie, être autonome, c'est savoir comment prendre en charge cette production, et en avoir le temps. Et ce qui est important, c'est que le fait de ne plus utiliser d'argent entraîne l'impossibilité d'un fondement industriel pour la production. Pourquoi ? Parce que l'accumulation de capital est intrinsèquement limitée, biologiquement on pourrait dire, par les caractéristique de l'individu qui ne peut consommer au delà d'un certain seuil (alors qu'avec un capital, il peut acheter des machines qui produiront toujours plus).
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Deun



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PostPosted: 07 May 2006 21:09    Post subject: Reply with quote

Car quand production (industrielle) et consommation (individuelle) sont de fait séparés, il apparaît ce qu’Illich nomme le travail fantôme, qui est fait par les femmes :

Quote:
Je constate en effet, plus directement, l'apparition, avec l'industrialisation, d'un genre de labeur qui ne reçoit pas de rétribution, et qui pourtant ne contribue nullement à rendre le foyer indépendant du marché. En fait, cette nouvelle sorte d'activité, le travail fantôme de la ménagère dans sa sphère domestisque neuve, non productrice de subsistance, devient la condition nécessaire de l'existence de son conjoint salarié, le contraignant matériellement à rester dans son emploi, que celui-ci soit légalement déclaré et soumis à l'impôt ou qu'il s'agisse d'un travail au noir. Ainsi le travail fantôme, phénomène aussi récent que l'emploi salarié moderne, pourrait bien être plus fondamental que ce dernier pour perpétuer l'existence d'une société dans laquelle tous les besoins sont orientés vers des produits.
(Le travail fantôme, p 94)

Les théories féministes sont une bonne piste pour comprendre l'envers du productivisme, c'est-à-dire le travail d'ajustement que nous faisons pour vivre dans une société industrielle.

Quand les femmes se sont émancipées du patriarcat, elles ont accédé à la sphère de légimité qui est le travail, et ont obtenu des droits qu'elles n'avaient pas. Mais les professions investies sont différentes de celles des hommes, dévolues au relationnel et au soin à autrui, là où les hommes travaille les objets ou dirigent autrui. La domination masculine a engagé les femmes dans le salariat pour obtenir une émancipation impossible à obtenir dans les limites du foyer et du travail fantôme. Mais il est signification que ce travail fantôme est encore effectué massivement par les femmes, à la suite d'un tel mouvement vers le salariat féminin.

Si on suit Illich, c'est la dislocation du genre en travail salarié et travail fantôme qui est une caractéristique anthropologique de la société industrielle. Le genre se dégrade en sexe, en sexisme, en même temps que les conditions de subsistance (d'autonomie, dirons-nous), où hommes et femmes sont également producteurs ET consommateurs, sont détruites par le capitalisme.

Le mécanisme est le suivant (dans l'exemple d'un village que donne
Illich, Wurtemberg) :
- un augmentation anormalement élevé de divorces
- les cultures diversifiées à petites échelles remplacés par des cultures à grande échellle de betteraves et de fruits (nécessitant beaucoup de main-d'oeuvre sur place)
- les femmes obligées de prendre part aux travaux des hommes pour acheter ce que le foyer ne peut plus produire au potager. Elles retranchent ce temps au temps passé à la cuisine qu'elle doive toujours passer (et pas les hommes... c'était déjà la fameuse "double journée").
- les femmes et les homme se font des griefs mutuels : les hommes deviennent autoritaires en se plaignant que la nourriture est moins bonne et varié qu'avant.

Quote:
La guerre bourgeoise contre la subsistance n'obtint une adhésion massive que lorsque le "bas peuple" fut transformé en honnête classe laborieuse, composée d'hommes et de femmes économiquement distincts. En tant que membre de cette classe, l'homme se retrouva en connivence avec son patron : tous deux se préoccupaient pareillement de l'expansion économique et de la suppression de la subsistance. Mais cette collusion fondamentale entre capital et travail dans la guerre contre la subsistance était voilée par le rituel de la lutte des classes. En tant que chef de famille qui dépendait de plus en plus de son salaire, l'homme était incité à se considérer comme assumant le poids de tout le travail légitime de la société, et à voir en sa femme la gardienne improductive d'un foyer inévitable qui profitait de lui. Dans et par la famille, les deux formes complémentaires du travail industriel avaient fusionné : travail salarié et travail fantôme. Homme et femme, affectivement aliénés des activités de subsistance, devinrent le mobile de leur exploitation mutuelle au bénéfice du patron et de l'accumulation de deux types de biens de capital : d'un côté les instruments au service desquels s'effectue le travail salarié, de l'autre, les biens de capital liés au travail fantôme. (...) Les investissements dans la maison, le garage et la cuisine reflètent la disparition des conditions de subsistance et sont l'indice du monopole croissant d'une économie fantôme.
"le travail fantôme", p. 211

L'idée d'Illich (qui contraste avec les idées féministes d'aujourd'hui) c'est qu'une fois le genre disloqué, les homme ont nettement le dessus, ainsi que la norme hétérosexuelle. L'égalité femmes-hommes nécessiterait un combat contre la marchandisation, qui reconstruirait le genre (au lieu de vouloir le détuire par la neutralisation).

Quote:
En 1810, l'unité de production courante en Nouvelle Angleterre était encore le foyer rural. Salaisons et conserves, chandelles et savons, filage, tissage, confection de souliers, d'édredons et de tapis, élevage de volailles et cultures potagères, tout cela s'effectuait dans l'espace domestique. Le foyer américain pouvait aussi tirer quelque argent de la vente de ses produits et des emplois occasionneles de ses membres, mais il était très largement insuffisant. Même quand de l'argent passait effectivement de main en main, l'achat et la vente se faisaient souvent sur la base du troc. Dans l'autonomie domestique, les femmes avaient un rôle aussi actif que les hommes. Venaient-elles à s'employer qu'elles ramenaient à la maison à peu près les mêmes salaires qu'eux. Economiquement, elles étaient encore les égales des hommes. Au surplus, elles tenaients d'habitudes les cordons de la bourse.
le travail fantôme, p. 217

Quote:
Le travail fantôme sert plus efficacement capitalistes et commissaires que le travail salarié. La famille, ce "couplage économique", leur fournir un modèle de dépendance plus complexe et plus subtilement mutilant. De même qu'au XIXè siècle la femme fut renfermée dans l'appartement, l'élève est parqué à l'école, le malade dans l'hôpital, les services s'arrogeant le droit d'agir pour leur bien - et leur bien étant défini par d'autres qu'eux-mêmes. (...)
Les professions médicales et pédagogiques constituent l'exemple type de ces mutilantes interventions supérieures. Elles imposent le travail fantôme de consommation de services à leurs clients et se le font payer, soit directement, soit indirectement par le biais de cotisation de sécurité sociale. De la sorte, les professionnels modernes de la "prise en charge" renforcent encore un plus l'asservissement de la famille moderne au travail : ces spécialistes créent précisément les choses frustrantes que, dans la famille du XIXè siècle, les femmes étaient contraintes de faire de fabriquer sans contrepartie monétaire. La création de travail fantôme supervisé par des professionnels est devenue la grande affaire de la société.

le travail fantôme, p. 217
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bug-in



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PostPosted: 07 May 2006 23:20    Post subject: Reply with quote

Juste pour rappeller ceux que ça pourrait intéresser :
Le travail fantôme est disponible ici
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Charlotte



Joined: 07 Apr 2006
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PostPosted: 11 May 2006 9:22    Post subject: Reply with quote

Quote:
Le taylorisme sera condamné par une Commission d’enquête parlementaire américaine (cf. Ariès) qui siègera entre octobre et février 1912 car jugé destructeur des identités collectives et solidarités : on lui reprochait de promouvoir un système dans lequel « le bon ouvrier » (l’homme de métier, c’est-à-dire celui avec lequel Jean-Pierre Pernaut a construit son très correct journal de 13 heures) n’aurait plus sa place.


Je n'avais jamais vu cet aspect-là.

En fait le journal de Pernaut ne me plaît guère, justement parce qu'il fait précéder les informations de ces reportages bucoliques et météorologiques qui en ce qui me concerne m'ennuient prodigieusement. Non pas que je n'aime pas la campagne ou les artisans, mais est-ce vraiment le rôle d'un journal télévisé que de nous promener dans les beaux paysages?

Derrière l'apparente ingénuité de ce procédé, se cache évidemment l'intérêt économique. La première chaîne sponsorise la production locale en lui accolant un label rustique ou pittoresque. C'est en réalité une forme de publicité déguisée en information. Par un effet de retour, c'est aussi le téléjournal et la chaîne qui se voient associés à la qualité du produit vanté à l'antenne.

D'autre part, comment ne pas voir l'artifice de ce genre de situation où la télévision, dans tout ce qu'elle peut comporter d'indifférence et d'insignificance en regard de ce monde, vient faire de la réclame pour une partie de ce dernier qui précisément fut la première à sombrer devant l'offensive de la marchandise et de la technique? Les belles campagnes, les artisans dans leur solitude laborieuse et exigeante, les charmantes boutiques où l'on trouve enfin l'objet de ses rêves - tout cela est spectacularisé par Pernaut et voué en réalité à une consommation purement passive. L'écrasante majorité des téléspectateurs ne participera jamais plus de ce monde, mais voilà qu'ils acceptent encore de se payer d'images.
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Kobayashi



Joined: 08 Apr 2004
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PostPosted: 11 May 2006 9:45    Post subject: Reply with quote

Très intéressante l'analyse d'Illich dans ce bouquin Le Travail fantôme que je ne connais pas, mais qu'il me tarde de lire.

Sur la rareté " fictive ", en effet je parle de la construction de la rareté faite par les économistes pour légitimer la finalité de leurs doctrines. Plutot que " fictive " il faudrait plutot dire en effet, " relative ". Latouche aborde cette question avec suffisament de clarté dans L'invention de l'économie. Le discours sur la rareté est imprégné d'un naturalisme basique (qui est un fonctionnalisme : répondre à des besoins déterminés), il veut montrer que les notions économiques sont nées des besoins d'ordre matériel qu'il s'agirait de satisfaire.

L'homo oeconomicus ne doit être perçu que comme un mythe anthropologique se composant de plusieurs éléments : le naturalisme, l'hédonisme, l'atomisme social (ou individualisme), la conception sociétale qu'a l'économie, le contractualisme, le productivisme, le privatisme, le technicisme, le travaillisme, la conception de la nature, et... la rareté (je reprends là les idées de Latouche dans son bouquin, qu'il développe p.34).

Quote:
" La rareté : la nature est avare, les objets de la satisfaction des besoins ne sont pas donnés, et les moyens pour les obtenir ne sont pas abondants. Il faut donc produire [dans le même temps, la nature est sans valeur et constitue un réservoir illimité, ce qui va poser des problèmes sérieux pour l'environnement]. La chasse et la cueillette suffisent d'autant moins que la clôture des propriétés empêche la plupart des hommes de les exercer librement ".


Latouche développe surtout dans un chapitre intitulé " L'ordre naturel comme fondement imaginaire de la science sociale ".

Bref c'est donc surtout une rareté naturelle originelle qui est fictive dans les théories économiques. Mais en effet l'ambiguité était manifeste dans la formulation de ma phrase.

Deun a écrit :
Quote:
Kobayashi a écrit:

Quote:
« Qui ne travaille pas, ne mange pas ! »


L'autonomie n'est-ce pas se coltiner les questions ingrates et dévaluées, la plupart du temps, de l'intendance et de la subsistance ?
Travail de la terre, soin aux enfants et personnes agées, nettoyage, entretien, etc

Le thème de l'autonomie est en effet pas vraiment développé.

Il faudrait d'ailleurs passer en revue les acceptions de ce terme.

En quoi il y aurait rupture avec la société marchande ? Pas évident. L'argent par exemple permet de se débrouiller seul n'importe où. Il permet d'être indépendant vis-à-vis d'autrui. Mais cet argent est obtenu en travaillant, oui, certes, mais pas mal de personnes aiment leur boulot, l'ambiance qui y règne, ont le sentiment de produire quelque chose d'utile et éthique.


L'autonomie est une sortie du Travail (le Travail c'est-à-dire une forme de valorisation objective faite par des instruments scientifiques), donc du salariat, on est d'accord. Alors dans l'autonomie, l'activité de satisfaction de ses besoins réels (Travail de la terre, soin aux enfants et personnes agées, nettoyage, entretien, etc) n'est pas objectivée dans des formes mathématiques de valorisation. L'activité (autonome) conserve son essence subjective (c'est-à-dire corporelle - et pas seulement relative à la conscience). L'activité réelle est une corporéité subjective (ce que Marx appelle la " praxis vivante) car tout effort est profondément relatif au corps subjectif. Il y a dans le monde des costauds, des maigrichons, des malhabiles, des adroits, etc. L'effort de l'activité quand notre corps se meut est donc profondément subjectif (toujours une subjectivité relative à la corporéité).

L'autonomie me semble pas être l'indépendance, mais la maitrise de nos conditions de vie (bon c'est peut-être kifkif). Mais si l'argent peut fournir une certaine indépendance, elle est l'inverse de l'autonomie puisque le détournement du processus de satisfaction des besoins réels par l'acquisition d'argent, nous rend dépendant du système de la société de croissance. Ceux qui ont beaucoup d'argent sont en réalité les plus dépendants ; la pauvreté d'argent et la simplicité est plus proche de l'autonomie. Mais bien entendu, rien de pire qu'une pauvreté d'argent dans une société où l'argent est roi.

Cependant en effet, je ne développe pas assez (ou du tout) sur l'autonomie. Et cela est essentiellement dû à mon incompétence sur l'autonomie proposée par Casto qui est cependant présentée dans un bouquin de Gérard David, Cornélius Castoriadis, Le projet autonomie (chez Michalon) qui semble intéressant de lire pour se faire une idée de la chose. Le projet autonome semble à refonder de fond en comble tellement que les expériences de la mouvance des autonomes des années 70-80 étaient creuses et spectaculaires (autogestion, squatt, etc). Tout semble à re-faire sur des bases plus constructives et plus positives. Mais bon j'espère synthétiser dans un moment ce que j'en aurais compris et retenu.

Quote:
Si l'autonomie c'est moins de marchandises, alors comment se représenter le travail ? Il faudra connaître énormément de personnes par exemple, chacune exercant ses talents dans des spécialités différentes, et avec qui on troquerait leurs production contre les siennes propres. Pour créer ses liens de confiance, de quoi aurait-on besoin ? Certainement d'avoir une culture assez vaste pour comprendre fonctionne à peu près tout ce qui nous entoure, maîtriser plusieurs registres de langage, de normes, qui nous permettrait d'être comme des poissons dans l'eau dans la société. Une déspécialisation, donc, doublée d'une connaissance fine du social.


tout à fait d'accord.

Quote:
Ceci contraste avec la société industrielle/marchande. Parce la "consommation" et la "production" ne sont plus séparées. L'individu aurait la charge de produire les relations qui l'unisse à son environnement social, là où aujourd'hui cette production fait justement l'objet de profits. Car l'économie immatérielle, le service à la personne, c'est cela : produire (et vendre) de la relation entre de la consommation et de la production industrielle.


Oui, un individu dont la condition de son être réside dans la vie sociale et non hors de celle-ci comme le présuppose le modèle narcissique de la monade indépendante propre à l'homo calculator de l'économie. Aujourd'hui (et il faudrait développer des textes dans ce sens), l'essentiel de l'angle d'attaque contre l'extension du salariat c'est bien la lutte contre les services à la personne. Faudrait vraiment faire un texte là-dessus ce serait percutant que de prendre à contre-pied le sens commun des bons sentiments actuels.

Quote:
Sortir de l'économie, être autonome, c'est savoir comment prendre en charge cette production, et en avoir le temps. Et ce qui est important, c'est que le fait de ne plus utiliser d'argent entraîne l'impossibilité d'un fondement industriel pour la production. Pourquoi ? Parce que l'accumulation de capital est intrinsèquement limitée, biologiquement on pourrait dire, par les caractéristique de l'individu qui ne peut consommer au delà d'un certain seuil (alors qu'avec un capital, il peut acheter des machines qui produiront toujours plus).


en effet (dit autrement), les représentations abstraites de l'économie (l'argent, le salaire, etc), en tant qu'abstraction de la vie subjective réelle (ce corps subjectif qui est la praxis vivante), ne peuvent que toujours plus nous faire dériver hors du réel (nos besoins réels).

Pour reprenddre debord, le capital accumulé à un tel degré devient alors simple image, simple représentation abstraite, bref du vent irréel, c'est-à-dire que la sensation du vent est perçue mais le vent en est absent. L'image qui s'est autonomisée du réel, est un moulin à vent qui tournerait inlassablement sans mistral.

Pour revenir aux très intéressants développements sur le travail fantome d'Illich, cela mériterait de les intégrer à la synthèse partielle que j'ai faite sur l'idéologie du travail. Un paragraphe pourrait s'intégrer au texte. N'ayant pas lu le travail fantome (ce que je vais m'empresser de faire), si cela te dis de faire 10-20 lignes là dessus, c'est ok.

Cette réflexion d'Illich, il me semble également la reconnaitre dans le chapitre VII " Le Travail, domination patriarcale " du Groupe Krisis, Manifeste contre le travail. Dont quelques développements sont sympathiques.

Quote:
Le travail, par sa logique et son broyage en matière-argent, a beau y tendre, tous les domaines sociaux et les activités nécessaires ne se laissent pas enfermer dans la sphère du temps abstrait. C'est pourquoi, en même temps que la sphère du travail érigée en sphère autonome, est née, comme son revers, la sphère du foyer, de la famille et de l'intimité.

Ce domaine défini comme " féminin " demeure le refuge de nombreuses activités répétitives de la vie quotidienne qui ne sont pas transformables en argent, ou seulement de matière exceptionnelle : depuis le nettoyage et la cuisine jusqu'à l'éducation des enfants et les soins aux personnes agéesn en passant par le " travail affectif " de la femme au foyer idéale qui chouchoute son travailleur de mari, lessivé par le travail, pour qu'il puisse " faire le plein de sentiments ". C'est pourquoi la sphère de l'intimité, en tant que revers du travail, se trouve transfigurée par l'idéologie de la famille bourgeoise en domaine de la " vraie vie " - même si en réalité, dans la plupart des cas, elle ressemble à un enfer intime. C'est qu'il ne s'agit pas d'une sphère où la vie serait meilleure et vraie, mais d'une forme d'existence aussi bornée et réduite dont on a seulement inversé le signe. cette sphère est elle-même le produit du travail ; séparée de lui, certes, mais n'existant que par rapport à lui. Sans l'espace social séparé que constituent les formes d'activités " féminines ", la société de travail n'aurait jamais pu fonctionner. cet espace est à la fois sa condition tacite et son résultat spécifique.

Ce qui précède vaut également pour les stéréotypes sexuels qui se sont égénéralisés à mesure que le système de production marchande se développait. Ce n'est pas un hasard si l'image de la femme gouvernée par l'motion et l'irrationnel, la nature et les pulsions, ne s'est figée, sous la forme de préjugé de masse, qu'en même temps que celle de l'homme travailleur et créateur de culture, rationnel et maitre de soi. Et ce n'est pas un hasard non plus si l'auto-dressage de l'homme blanc en fonction des exigences insolentes du travail et de la gestion étatique des hommes que le travail impose est allé de pair avec des siècles de féroce " chasse aux sorcières ". De même, l'appropriation du monde au moyen des sciences naturelles, qui a commencé simultanément, a été dès le départ contaminée par la fin en soi de la société de travail et par les assignations sexuelles de celle-ci. Ainsi, pour pouvoir fonctionner sans accroc, l'homme blanc a-t-il chassé de lui tous les besoins émotionnels et tous les états d'âme dans lesquels le règne du travail ne voit que des facteurs de trouble.

Au XXe siècle, surtout dans les démocraties " fordistes " de l'après-guerre, les femmes ont été de plus en plus intégrées au système du travail. Mais il n'en est résulté qu'une conscience féminimne schizophréne. Car, d'une part, laa progression des femmes dans la sphère du travail ne pouvait leur apporter aucune libération, mais seulement le même dressage à l'Idole Travail que celui des hommes. D'autre part, la structure de la " scission " restait inchangée et avec elle la sphère des activités dites " féminines " en dehors du travail officiel. Les femmes ont ainsi été soumises à une double charge et, du même coup, exposées à des impératifs sociaux complètement opposés. Jusqu'à présent, dans la sphère du travail, elles restent reléguées principalement dans des positions subalternes et moins payées.

Aucune lutte pour les quotas de femmes et les chances de carrière féminine n'y changera rien, car ce type de lutte reste inscrit dans la logique du système. La misérable vision bourgeoise d'une " compatibilité entre vie professionnelle et vie familiale " laisse pleinement intacte la séparation des sphères propre au système de production marchande et, par là, la structure de la " scission " sexuelle. Pour la majorité des femmes, cette perspective est invivable, et pour une minorité de femmes, " mieux payées ", il en résulte une position perfide de gagnantes au sein de l'apartheid social [la société de classe renforcée dont parle Michéa], qui leur permet de déléguer le ménage et la garde des enfants à des employés mal payés ( et " naturellement " féminins).

En vérité, dans la société en égénral, la sphère, sanctifiée par l'idéologie bourgeoise, de la " vie privée " et de la famille se dégrade et se vide toujours davantage de sa substance parce que, dans sa toute-puissance, la société de travail exige l'individu tout entier, son sacrifice complet, sa mobilité dans l'espace et sa flexibilité dans le temps. Le patriarcat n'est pas aboli, il ne fait que se barbariser dans la crise inavouée de la société de travail. A mesure que le système de production marchande s'effondre, on rend les femmes responsables de la survie sur tous les plans, tandis que le monde " masculin " prolonge par la simulation les catégories de la société de travail
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Kobayashi



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PostPosted: 11 May 2006 10:43    Post subject: Reply with quote

Pour répondre à Charlotte, en effet dans la phrase que je fais sur le " journal très correct de Pernault ", il y a une volonté de provocation chez moi, c'est-à-dire provoquer le rejet (pertinent cela va sans dire) qu'a toute personne " de gauche " envers un tel journal que l'on qualifiera de " populiste " (cependant bien entendu la culture de masse n'est pas la culture populaire).

Il y a comme tu le soulignes de la séparation d'avec sa propre vie dans une telle surcouche médiatique sur le travail honnête, rustique, traditionnel du temps pré-industriel. Et l'on sait que les finalités d'une telle propagande sont l'audience, l'irresponsabilisation (toujours plus poussée) des achats compulsifs du consommateur, etc.

Cependant, si l'on s'amuse (à titre hypothétique) à faire une lecture laschienne du journal de 13h de TF1, on rigole beaucoup. Car en effet, si l'on se place au niveau de l'imaginaire, ce travail honnête de l'artisan reste le coeur de la sensibilité morale de " l'homme ordinaire ". Il y a donc bien là une résistance de la common decency d'Orwell, mais qui est détournée et instrumentalisée par l'Appareil idéologique pour mieux cacher les réalités a-morales du Travail actuel. Cependant dans une attidude conservatrice (toujours au sens d'Orwell), il y a là dans le journal de 13h comme la tragédie de la modernité du Travail qui se montre. La contradiction entre le travail vivant (dont le travail honnête de l'homme de métier restait une forme) et le travail mort si l'on voulait pousser le bouchon. Et que la contradiction même, devienne une image sur les télécrans me semble être des plus passionants et des plus ironiques, c'est une sorte de retour du refoulé que l'on nous présente toujours - en effet - dans sa forme passive. Mais cette instrumentalisation de la morale ordinaire par l'a-moralité du camp de travail mondialisé montre également les difficultés du système à anéantir l'humain en nous.

Dans ce sens, où le sens du passé (et non celui de l'avenir plus ou moins eschatologique) est toujours le point de déploiement d'une transformation du monde, le journal de 13h de Jean-Pierre Pernault est certainement un des systèmes d'abrutissement les plus révolutionnaires. Clin d'oeil
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Deun



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PostPosted: 13 May 2006 14:53    Post subject: Reply with quote

Kobayashi wrote:
Pour revenir aux très intéressants développements sur le travail fantome d'Illich, cela mériterait de les intégrer à la synthèse partielle que j'ai faite sur l'idéologie du travail. Un paragraphe pourrait s'intégrer au texte. N'ayant pas lu le travail fantome (ce que je vais m'empresser de faire), si cela te dis de faire 10-20 lignes là dessus, c'est ok.


Malheureusement, il semble bien que cette analyse d'Illich (et de Michéa, que tu cites) soit un peu dépassée.

Car la croissance peut être relancée par la marchandisation du "travail fantôme", et plus globalement du travail quotidien de création de liens de familiarité.

Et là, la décroissance est bien attrapée : car la marchandisation ne fait pas que marchandiser, elle institutionnalise aussi (à sa façon). Bref elle donne de la valeur, elle rend visible aussi, ce qui n'en a pas hors du local ou du privé. Une valeur qui n'est pas que monétaire, j'entends, mais de nature politique, de nature à changer les comportements en société.

Voir la discussion sur les services à la personne, ce nouveau "gisement d'emploi" :
http://forum.decroissance.info/viewtopic.php?t=2135
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Kobayashi



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PostPosted: 14 May 2006 17:15    Post subject: Reply with quote

oui, le manifeste montre également très bien cette extension. Le groupe Krisis en fait c'est pas michéa, c'est un certain Robert Kurtz, Ernst Lohoff et Norbert Trenkle.

on voit attaquer le travail fantome par la valorisation capitaliste, mais ce mouvement n'est qu'à ces débuts. et c'est un phénomène encore restreint à l'occident.

Anselm Jappe (celui qui a mis un terme aux affabulations de Toni Negri et des petits soldats négristes) est proche de ce groupe (il a notamment en partie influencé le Manifeste contre le travail), comme Michael Lowy.

Jappe a d'ailleurs écrit un super texte sur le travail (allocution de janvier 2005 lors d'un forum social à Bayonne) " Quelques réflexions pour se libérer du travail ". http://1libertaire.free.fr/Selibererdutravail.html
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Kobayashi



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PostPosted: 15 May 2006 7:25    Post subject: Reply with quote

Une citation du texte (très clair - voire beaucoup plus clair que le mien) de Jappe qui montre bien que l'Extrême-gauche et la gauche en général n'ont jamais rien compris à Marx (pour preuve elle oppose le Travail des gentils travailleurs au Capital des méchants patrons); et donc que l'extrême-gauche a toujours et en toute circonstances était l'allié objectif du capitalisme :

Quote:
« Le Capital », et dans le premier chapitre qui ne commence pas du tout avec les classes, ni avec la lutte des classes, ni avec la propriété des moyens de production, ni avec le prolétariat. Marx, dans le premier chapitre du « Capital », commence en analysant les catégories qui sont, selon lui, les plus fondamentales de la société capitaliste. Et ce sont notamment la marchandise, la valeur, l’argent et le travail abstrait.


Finalement une gauche qui aurait compris Marx, aurait fait des slogans :

A bas les classes sociales !
A bas le prolétariat !
A bas la lutte des classes !
A bas la propriété des moyens de production !

Prolétaires de tous les pays, finissons-en !
Que la crise s'aggrave !
Que la vie l'emporte !

... son unique programme.

Finalement le problème est moins la société de croissance, que l'imaginaire capitaliste de l'ensemble des gens de Gauche.

Quelques citations bien sympathiques tirées de Jappe :

Quote:
En vérité dans la société capitaliste qui n’a aucun but concret, aucune limite, aucune chose concrète vers laquelle elle tende, mais qui toujours ne vise qu’à augmenter la quantité d’argent, il est donc tout à fait logique que toute invention qui augmente la productivité du travail ait pour résultat de faire travailler encore plus les êtres humains. Je n’ai pas besoin de m’étendre davantage sur les conséquences catastrophiques d’une telle société. Je dirai déjà par exemple que c’est là l’explication profonde de la crise écologique, qui n’est pas due à une espèce d’avidité naturelle de l’homme qui veut toujours posséder plus, qui n’est même pas due au fait qu’il y ait trop d’humains au monde, mais d’une certaine façon la raison la plus profonde de la crise écologique est, là aussi, la croissance de la productivité du travail. Parce que dans une logique d’accumulation du capital c’est seulement la quantité de valeur qui est contenue dans chaque marchandise qui est intéressante.

(...)

Un société dans laquelle le travail est le bien suprême est une société aux conséquences catastrophiques, déjà au plan écologique.

(...)

Avec tout cela je ne veux pas faire l’éloge de l’automation. Il existe aussi une critique du travail qui fait une espèce d’éloge de l’automation, en disant : « Ah ! Alors tout le monde pourrait travailler deux heures par jour en surveillant seulement les machines ! » Je pense que ce n’est pas là la question. Surtout, une société de l’automation n’aurait pas de sens si elle favorise une sorte de société des loisirs, où, dans le pire des cas, le surplus de temps conduit à regarder plus longtemps la télévision. Comme c’est le cas avec la semaine des trente-cinq heures qui a probablement seulement augmenté de cinq heures par semaine le temps que la plupart des gens passent à regarder la télévision.

(...)

Par conséquent je pense qu’il faut sortir de la société du travail pour pouvoir démarrer des activités utiles. Critique du travail ne veut donc pas dire nécessairement culture bohème, culte de la paresse, mais il faut se libérer du culte du travail.

(...)

Beaucoup de chômeurs ont honte d’être au chômage, alors que s’ils travaillaient dans une usine à bombes ou à porte-clés ils seraient très fiers, parce que « je travaille ». Comme s’il n’était pas mieux de ne pas travailler, plutôt que de participer à la production d’aujourd’hui. Parce que l’orgueil traditionnel des travailleurs consiste simplement à avoir réussi à vendre leur force de travail, sans s’interroger sur son contenu. Alors pourquoi est-il plus honorable de travailler dans une usine où l’on fabrique des bombes ou des automobiles que d’être dans la situation des femmes, par exemple, qui ne « travaillent » pas, qui s’occupent des enfants et de la maison ?

(...)

On dit souvent que le chômage est une atteinte à la dignité humaine. Je ne vois franchement pas où est la dignité dans le fait de réussir à se vendre. La dignité résiderait plutôt dans le fait d’avoir le droit d’accéder à toutes les ressources pour organiser sa propre vie. Ce qui implique qu’une politique de critique sociale aujourd’hui, de contestation de la société capitaliste, ne devrait pas demander la création de nouveaux emplois, ou rêver d’un impossible retour à la société de plein emploi, mais plutôt exiger pour tout le monde, individuellement et collectivement, le droit d’accéder directement aux ressources, terrains, ateliers, usines, au savoir immatériel, pour organiser collectivement la production là où elle est vraiment nécessaire. Parce qu’une bonne partie de la production d’aujourd’hui n’est bien sûr absolument pas nécessaire et pourrait être arrêtée. Armements, bureaucratie, voitures qui doivent être changées trois ans après leur achat.
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