forum.decroissance.info » Forum Index forum.decroissance.info »
Lieu d'échanges autour de la décroissance
 
 FAQFAQ   SearchSearch   MemberlistMemberlist   UsergroupsUsergroups   RegisterRegister 
 ProfileProfile   Log in to check your private messagesLog in to check your private messages   Log inLog in 

Jean Zin avec Jacques Ellul !

 
This forum is locked: you cannot post, reply to, or edit topics.   This topic is locked: you cannot edit posts or make replies.    forum.decroissance.info » Forum Index -> Science - technique - energie - ressources
View previous topic :: View next topic  
Author Message
Kobayashi



Joined: 08 Apr 2004
Posts: 1885

PostPosted: 24 Aug 2006 17:15    Post subject: Jean Zin avec Jacques Ellul ! Reply with quote

Jean Zin vient de faire sur son blog un excellent article sur la pensée de la technique chez Jacques Ellul. On retrouve aussi d'intéressantes discussions qui y font suite : http://jeanzin.free.fr/index.php?2006/08/22/58-la-question-de-la-technique#co

Les citations sont tirées de l'énorme ouvrage de Ellul (plus de 600 pages), Le Bluff technologique. Notons d'ailleurs pour les fans de l'économiste hétérodoxe François Partant (à cette aune un Jean-marie Harribey fait figure d'un idéologue de l'économisme libre-échangiste), que Ellul cite dans cet ouvrage son ouvrage La Fin du développement.

Par contre Zin ne partage pas du tout l'indistinction que fait Ellul entre les techniques informatiques et les techniques industrielles. Zin pense encore à l'économie immatérielle... Deun aurait beaucoup de choses à dire là dessus sur son blog. J'ai déjà laissé un petit message. Il faudrait peut-être lui faire lire tes textes sur la critique de l'informatique ?

Quote:
La question de la technique
Par Jean Zin
, mardi 22 août 2006 à 12:00 .


A l'évidence, le progrès technique s'emballe (omniprésence des réseaux, télésurveillance, biotechnologies, nanotechnologies, etc.) jusqu'à pouvoir nous menacer dans notre existence même. L'optimisme technologique n'est plus de mise devant les dérives, les déceptions et les nuisances qui se multiplient. Il faut absolument dénoncer, avec Jacques Ellul, l'obscurantisme du "bluff technologique" qui prétend résoudre tous nos problèmes et nous faire accéder à l'épanouissement individuel, ou même une surhumanité (si ce n'est l'immortalité), tout aussi bien qu'à une véritable intelligence collective qui brille surtout par son absence, jusqu'à présent du moins !

Au-delà de l'indispensable critique écologiste de la technique, sommes-nous condamnés pour autant à son rejet pur et simple, tombant ainsi d'un obscurantisme dans l'autre ? La technique est-elle ce "processus sans sujet", d'essence totalitaire, qui nous mène à notre perte plus sûrement que le totalitarisme du marché ? Société de la Technique ou société du Spectacle ? Forces matérielles ou rapports sociaux ? C'est une question vitale, celle en tout cas de la transformation des moyens en fin, et plus difficile à trancher qu'il n'y paraît à première vue tant les choses sont intriquées, mais, ce qui est sûr, c'est que cela constitue l'enjeu même de notre temps, la question qui nous est posée et à laquelle nous devons répondre collectivement.

Bien que trop méconnu, Jacques Ellul peut être considéré à plus d'un titre comme le véritable fondateur de l'écologie politique dont il a forgé, avec Bernard Charbonneau, dès les années 1930 la plupart des concepts fondamentaux (critique du progrès et de la technique, "Agir local, penser global", relocalisation de l'économie, "minimum vital gratuit", etc.). Son maître livre "La Technique ou l'Enjeu du siècle" date de 1954, soit à peu près en même temps que "La question de la technique" de Heidegger et 2 ans avant "L’obsolescence de l’homme" de Günther Anders. Il sera suivi par "Le Système technicien" en 1977.

Même si on se retrouve sur de nombreux points, j'ai toujours eu malgré tout beaucoup de réticences à son égard car ma conception de l'écologie-politique est tout de même bien différente de la sienne (responsabilité collective des effets de notre industrie) et surtout je ne partageais ni ses convictions religieuses ni sa thèse principale (proche de celle de Günther Anders) qui faisait de la technique, et non du capitalisme, la cause du productivisme et de notre déshumanisation.

Cette position me semble une dangereuse impasse, car si on peut s'opposer au capitalisme, il est par contre complètement impossible de s'opposer à la technique (ce dont Jacques Ellul s'effraie d'ailleurs, "on n'arrête pas le progrès !"). De plus, vouloir regrouper toutes les techniques sous un terme globalisant (La Technique) apparaît plus que contestable, même si les techniques forment effectivement un système, devenu lui-même global et soustrait à toute maîtrise. Il faudrait au moins distinguer entre techniques artisanales (manuelles ou motorisées), techniques industrielles, et techniques informationnelles enfin. De même, dans le domaine immatériel on devrait distinguer notamment techniques artistiques, philosophiques ou psychanalytiques des techniques de communication, sophistiques ou cognitivistes, c'est-à-dire entre techniques de libération et d'asservissement (de révélation ou de dissimulation) ! Il faut se méfier des concepts trop globalisants. On ne peut tout mettre au même niveau. Cela n'empêche pas qu'il faut s'opposer à la transformation des rapports humains en rapports entre choses, à l'instrumentalisation des rapports sociaux ainsi qu'à l'abord technocratique du vivant (biopouvoir, gestion technique des populations, techniques de vente, évaluation des personnes, etc.).

Il faut bien dire pourtant que Jacques Ellul vaut mieux que ses partisans, dont la technophobie est souvent trop primaire et pleine de contradictions (se limitant en fait au rejet des techniques les plus récentes). Son analyse s'applique exclusivement à une technique déchaînée et devenue sa propre fin (de même que Polanyi ne critiquait pas le marché mais une "économie de marché" devenue autonome, prétendue autorégulatrice et désencastrée de la société). Il dénonce le caractère totalitaire de la technique à notre époque plus que la technique en soi ("le phénomène technique actuel n'a rien de commun avec les techniques des sociétés antérieures" 267). En cela, il touche juste et malgré un parti-pris trop unilatéral qui n'évite pas les exagérations, ses analyses ne peuvent être balayées d'un revers de main. Elles sont souvent très éclairantes et parfois tellement prémonitoires que Jean-Luc Porquet a pu intituler le livre qu'il lui a consacré "l’homme qui avait (presque) tout prévu" (jusqu'au terrorisme musulman!). Il faut donc le lire, même si on doit prendre ses distances avec tel ou tel aspect de sa pensée et qu'on ne voit pas toujours très bien où il veut en venir...

- L'ambivalence de la technique

Il faut le souligner d'emblée, Jacques Ellul ne conteste pas les bienfaits de la technique, il en montre le caractère ambivalent (ni "bonne', ni "mauvaise", ni "neutre"). C'est sa pensée la plus profonde, le caractère dialectique de la technique et du progrès, leur face négative. Il n'est pas en notre pouvoir de garder seulement le positif, ce n'est pas une question de mauvaise volonté ou de mauvais usage. Ainsi le bon usage de la médecine a pour effet la surpopulation des pays du tiers monde, les bons effets étant la plupart du temps immédiats alors que les "effets pervers" se révèlent à plus long terme (comparables en cela à la toxicomanie).

Il ne dépend absolument pas de l'usage que nous faisons de l'outillage technique d'avoir des résultats exclusivement bons (...) nous sommes étroitement impliqués dans cet univers technique, conditionnés par lui. Nous ne pouvons plus poser d'un côté l'homme, de l'autre l'outillage. p93

- Tout progrès technique se paie
- Le progrès technique soulève à chaque étape plus de problèmes (et plus vastes) qu'il n'en résout
- Les effets néfastes du progrès technique sont inséparables des effets favorables
- Tout progrès technique comporte un grand nombre d'effets imprévisibles

Tout ceci est fort raisonnable et doit être pris en compte. On peut remarquer que le progrès est toujours imprévisible car c'est un progrès de nos connaissances (impossible de savoir ce qu'on ne sait pas encore, ni les conséquences de ce qu'on ne savait pas avant) mais reconnaître les méfaits de la technique ne signifie par pour autant qu'on pourrait être "contre la technique". Non seulement il refuse nettement d'être qualifié d'opposant à la technique mais il admet que "c'est enfantin de dire que l'on est contre la technique" p20 ! Il a même cédé un instant à l'attrait de la micro-informatique naissante, comme "instrument favorable à la liberté" p39, avant de se rétracter devant l'évidence que rien n'avait entamé le "système technicien", renforçant au contraire notre dépendance, la fièvre technologique et l'idéologie du progrès. Il mettra dès lors au même niveau l'atome, le laser (!), l'espace, la génétique et l'informatique, en quoi il rate complètement la spécificité de l'information dans ce qui l'oppose à l'énergie et aux forces matérielles... Il faut bien dire aussi qu'après avoir montré l'ambivalence de la technique, c'est-à-dire le négatif de tout positif, il a tendance à oublier le positif, le plus ridicule étant sa charge convenue contre les gadgets, parmi lesquels il range le micro-ordinateur !

- Le bluff technologique et l'autonomie de la technique

Si on peut donc contester certains aspects de ses analyses, parfois bien difficiles à saisir, elles se caractérisent en tout cas par une complexité plus grande que celles de ses partisans, et le point sur lequel on doit le suivre, c'est sur la critique radicale du "discours sur la technique" (véritable sens de la "techno-logie", ce qu'il appelle aussi "technodiscours"), de son optimisme béat d'un simplisme désarmant, qui est de l'ordre du religieux sous ses airs scientifiques (en fait scientistes), ce qu'il appelle avec raison "le bluff technologique" dans lequel on peut se faire tous prendre. Cette critique du progressisme qui prend en compte le négatif de tout progrès est inséparable de l'écologie politique et du post-modernisme, ou "modernité réflexive", correspondant à la prise de conscience des effets à long terme du progrès ainsi qu'au stade où le gain de confort devient moins évident par rapport aux nuisances potentielles.

Au lieu de défendre une utopie anti-technicienne, il s'agirait plutôt de réfuter l'utopie technologique supposée résoudre (à terme!) tous nos problèmes dans la plus parfaite inconscience des problèmes causés par la technique elle-même. Au fond, plutôt que de soutenir comme l'auteur le caractère autonome de la technique (ou de l'économie), ce qu'il faut contester c'est le discours qui fait de la technique une fin en soi et "la raison dernière" de nos sociétés, justifiant son autonomisation au nom d'un progrès débarrassé de tout négatif et qui prend l'aspect d'un "humanisme intégral", celui de l'individualisme, de la liberté, de la communication et des "droits de l'homme" qui se développent justement à mesure que la technique nous déshumanise, nous isole et nous réduit à la passivité, au point qu'Ellul croit pouvoir affirmer que "dans une société donnée, plus on parle d'une valeur, d'une vertu, d'un projet collectif, plus c'est le signe de son absence" p252.

A l'opposé de cet humanisme de façade, la société technicienne se caractérise tout au contraire, d'après lui, par six traits dominants :

la disparition à peu près totale de fins pensées et clairement conçues ;
l'évacuation de l'intérêt humain pris au sens concret et actuel ;
l'identification du bien et du progrès technique ;
la combinaison de multiples intérêts très complexes ;
l'incapacité où se trouve l'homme quel qu'il soit à saisir une situation globale ;
enfin l'impuissance complète où nous sommes de rectifier nos erreurs. (p442)
Voilà ce qu'il faut prendre effectivement en considération, mais on peut remarquer qu'on peut presque toujours remplacer "progrès" par "profit". Certes, il a raison de souligner que, ce qui caractérise la technique, tout comme la science d'ailleurs, c'est "l'autonomie, l'unité, l'universalité, la totalisation, l'auto-accroissement, l'automatisme, la progression causale et l'absence de finalité" p56, mais s'il y a bien une autonomie relative de divers champs (économie, droit, arts, etc.) elle n'est jamais totale et résulte plutôt d'une perte de légitimité de l'hétéronomie religieuse (voir "Le désenchantement du monde" de Marcel Gauchet), travail du scepticisme qui atteint la politique après la religion avant d'atteindre la technique et le progrès... Ce qui est d'ailleurs remarquable c'est le caractère indissociable de l'économie et de l'innovation technique, leur autonomie se situant surtout par rapport au politique et se réduisant en fait au libéralisme de marché. Le problème vient plutôt de l'idéologie de la complexité et de "l'auto-organisation", notion opposée à l'auto-gestion mais présentée comme une libération de contraintes arbitraires et l'accès à une véritable démocratie de l'expression individuelle :

A la limite, en face, on parie que la technique va conduire à la décentralisation et à l'auto-organisation de la société ! 49

- La technocratie

Contrairement aux rêves de démocratie radicale assistée par ordinateur, on constate plutôt le développement d'une nouvelle aristocratie dans les sociétés techniciennes, nouvelle classe sociale paradoxalement constituée au nom d'une "méritocratie" républicaine, si positive apparemment, et qui mène pourtant à une technocratie rampante et une autoreproduction des élites qui minent nos démocraties de l'intérieur.

J'ai pendant longtemps récusé ce terme : les techniciens ne souhaitaient pas exercer le pouvoir dirigeant directement. Actuellement je dirais qu'en effet nous ne sommes pas en technocratie, car les partis politiques ne sont pas occupés par des techniciens (...) Actuellement je reconnais qu'il existe, de plus en plus nombreux, des technocrates, c'est-à-dire des hommes et des femmes qui prétendent diriger la nation en fonction de leur compétence technique (...) "Voilà la solution, il n'y en a pas d'autre, il faut l'appliquer". A la compétence, ces techniciens ont joint l'autorité, ce qui les conduit à être des technocrates. 70-71

Leur capacité technicienne s'applique partout, et leur permet d'exercer la totalité des pouvoirs. Ils se situent tous au point crucial de chaque organisme de gestion et de décision. 76

Quand ils parlent de démocratie, d'écologie, de culture, de tiers-monde, de politique, ces technocrates sont à la fois touchants de simplisme et agaçants d'ignorance (...) La démocratie est un mot que l'on respecte mais elle sera réalisée grâce à la télématique qui assurera la possibilité pour n'importe qui de faire connaître son opinion et qui en permettant de décentraliser à l'extrême, fera participer chacun à la décision (...) Qui est donc ce n'importe qui ? Bien sûr les autres techniciens ! 79-80

- Capitalisme et machinisme

Bien entendu, les rétrogrades objecteront que tout dépend en définitive du capital, de l'argent, et que la visée reste de faire du profit et que celui qui commande est le capitaliste. C'est une vue touchante de simplisme. 76

C'est un des points les plus intéressants à discuter et qui différenciait déjà Lukàcs et Heidegger (selon Lucien Goldmann), tout comme Debord et Anders. En effet, ce qu'il récuse ici, c'est le fait que le communisme pourrait échapper à cette technocratie et que celle-ci ne serait qu'un instrument des capitalistes. Evidemment, le communisme est tout autant industriel ou "spectaculaire" que le capitalisme mais le premier correspond au "spectaculaire concentré", pour Guy Debord, et le second au "spectaculaire diffus" ou "intégré", ce qui n'est pas la même chose, et il n'est pas question de prétendre que ce serait le capitaliste qui dirige, malgré l'illusion qu'il peut en avoir, c'est bien plutôt le système capitaliste qu'il sert servilement, ce qu'Ellul reconnaît d'ailleurs vers la fin du livre :

Je voudrais rappeler une thèse qui est bien ancienne, mais qui est toujours oubliée et qu'il faut rénover sans cesse, c'est que l'organisation industrielle, comme la "post-industrielle", comme la société technicienne ou informatisée, ne sont pas des systèmes destinés à produire ni des biens de consommation ni du bien-être, ni une amélioration de la vie des gens, mais uniquement à produire du profit. Exclusivement. tout le reste est prétexte, moyen et justification. 571

Alors, où est le problème ? C'est tout simplement que, pour lui, le communisme est tout autant dirigé par le profit, et ce qu'il combat c'est donc l'illusion que la propriété collective des moyens de production changerait quoique ce soit à la technocratie ! En fait Jacques Ellul a le mérite de mettre en évidence une double causalité chez Marx. La première, qu'il privilégie avec quelques raisons, c'est que les force productives déterminent les rapports de production, c'est-à-dire que c'est le machinisme qui produit le prolétariat plus que le capitalisme. Si on en restait là on ne comprendrait pas pourtant l'effort de Marx pour analyser le Capital et le salariat, certes comme effets du machinisme, mais plus spécifiquement comme détermination de la production par la circulation (par le marché des capitaux nécessaires à l'investissement dans les machines), production basée sur le temps de travail (temps de machine) et donc sur le salariat (qui est l'envers du capitalisme) avec pour corollaire la plus-value (c'est-à-dire le productivisme, la nécessité d'une augmentation continuelle de la productivité du travail par les machines et l'innovation technique pour gagner du temps).

Rappelons que Marx commence le Capital par l'analyse de la marchandise comme telle, où se résument les rapports de production capitaliste, passage d'une relation humaine d'échange de marchandises où l'argent n'est qu'un intermédiaire (M-A-M), à l'instrumentalisation de l'échange, son exploitation, son commerce, où c'est l'argent qui devient l'unique fin, réduisant le travail vivant, la production des biens et l'échange matériel à des moyens pour produire de l'argent (A-M-A'). C'est bien la transformations des moyens en fins qui caractérise donc le capitalisme. Dans ce devenir abstrait de la production, ce passage à l'abstraction économique où l'argent représente l'équivalent universel (tout se paie), il y a déjà le déracinement "spectaculaire" de nos sociétés, leur "délocalisation", leur dénaturalisation en tout cas, leur déshumanisation et leur technicisation enfin !

En mettant au jour la détermination de la production par la circulation des capitaux et des marchandises, l'autonomisation d'une économie de marché guidée par le profit, Marx mettait au jour la détermination de la production par des flux extérieurs, par tout un système de production qui ne se réduit donc pas à la technique mais fait notamment l'objet de luttes entre classes sociales. Si les forces productives sont déterminantes, les rapports de production qui en résultent le sont tout autant, c'est même l'objet principal de son étude, car c'est bien ce qui peut être changé (dans une certaine mesure). L'apport essentiel de Marx, ce n'est pas tant l'affirmation que l'économie ou les forces productives sont déterminante en dernière instance, mais d'avoir montré que les rapports de production font système, structurés par la lutte des classes, l'échange marchand et l'innovation technique, la plus-value étant la résultante de tout cela et le moteur du productivisme.

Certes la technique est déterminante (le machinisme, les forces productives, la puissance matérielle) mais ce n'est qu'un des facteurs du développement (avec le capital et le travail au moins) dans les cycles économiques, tels qu'analysés par Schumpeter par exemple. On ne peut, non plus, mettre tout-à-fait sur le même plan capitalisme et communisme, même s'ils partagent les mêmes techniques industrielles. Le capitalisme n'explique sans doute pas tout (on ne peut tout lui mettre sur le dos !) et le communisme n'a sans doute été qu'un capitalisme d'Etat aux mains d'une classe bureaucratique, cela ne suffit pas à faire de la technique l'unique détermination. Ainsi, il n'est pas indifférent que la Chine, pour passer au productivisme, ait dû se convertir au capitalisme justement, montrant à quel point ils sont liés ! D'un autre côté, si les sociétés socialistes se distinguaient effectivement de notre société de consommation, et du règne de la publicité, par la rareté et la propagande plutôt, du moins face aux pénuries provoquées par son blocus commercial Cuba a pu montrer une remarquable capacité d'adaptation que n'auraient pu avoir des sociétés capitalistes "démocratiques".

De toutes façons l'alternative ne saurait se réduire à choisir entre totalitarisme marchand ou autoritaire. D'une part on peut faire mieux et plus écologique qu'un communisme criminel, en tout cas c'est le point sur lequel on peut agir en construisant un système de production alternatif, mais d'autre part, et surtout, les forces productives ne sont plus du tout les mêmes à l'ère de l'information. C'est ce qui change tout, imposant par exemple une économie de la gratuité dans le domaine numérique ainsi que le passage au qualitatif (à l'écologie) et au développement humain, mais c'est ce qu'Ellul conteste justement !

- La place de l'information

Une des critiques principales de Jacques Ellul par rapport à l'ère de l'information, c'est qu'elle ne supprime pas l'industrie, pense-t-il, mais seulement le prolétariat, ce qui ne serait pas positif car générateur de chômage ! (on peut penser plutôt que le chômage est lié à la lutte contre l'inflation). Le basculement des emplois vers les services qui en résulte n'est pas mieux considéré car, selon un point de vue marxiste trop étroit, il ne créerait pas de valeur (p35-39), ce qui est absurde ! Plutôt que de se réjouir du besoin d'un "développement humain", il dénonce dans cette culture hypertechnicienne la production de "déchets humains", de "semi-incapables", cumulant fracture sociale et fracture numérique (ce qu'on ne peut nier cette fois). "La situation de l'homme exploité dans le monde capitaliste est bien moins grave finalement que celle de l'homme inexploitable, qui ne sert plus à rien" p131.

Malgré ces "misères du présent" incontestables, et qu'il est bon de souligner, le plus grand reproche qu'on peut lui faire, c'est de ne pas prendre toute la mesure des bouleversements de l'ère de l'information et des potentialités qu'elle recèle pour sortir du productivisme salarial et de la société de consommation avec son absurde dépendance du salarié/consommateur envers la croissance, système de production ne craignant rien tant que la surproduction et dévoué à la consommation par une publicité omniprésente ! Passer à côté de cette opportunité et de la "richesse du possible" de l'ère qui s'ouvre devant nous peut être considéré comme une faute de lourdes conséquences.

Les hommes obnubilés par l'informatique veulent y voir quelque chose qui échappe à toute qualification antérieure. C'est exact au niveau superficiel des moyens d'action de la société (...) De même que les grands changements énergétiques ne remettaient pas en cause le système industriel, de même l'informatique ne remet pas en cause le système technicien mais seulement le confirme et le complexifie. Donc au niveau superficiel du spectaculaire, d'énormes changements (progrès?) ; au niveau de l'organisation du système technicien, ces merveilleux appareils ne changent rien. 41

Tout simplement parce que cette informatique est là, nous ne pouvons pas la négliger. 45

La croissance terrible de la violence et du terrorisme n'est pas affaire d'abord politique, mais d'abord technique, comme je l'ai montré dans plusieurs articles. L'enjeu, c'est l'information et la désinformation par l'excès d'information, c'est l'incapacité des structures politiques ou administratives, des hommes politiques et des doctrines politiques à rendre compte de la réalité actuelle de la mutation technique : y aura-t-il encore une politique autre que la politique spectacle ? Ceci est d'autant plus profond que nous sommes sommés de prendre constamment des décisions au sujet de problèmes ou de situations qui nous dépassent infiniment, et que nous sommes souvent en présence de l'indécidable. 47

Mais l'informatique, au lieu de permettre une domination sur le système technicien, est entrée dans ce système, en a adopté tous les caractères et n'a fait qu'en renforcer la puissance et l'incohérence de ses effets. 203

Ce n'est pas faute d'avoir cru au potentiel régulateur de l'informatique et à sa fonction de feedback, mais bien parce que son attente a été fortement déçue qu'il condamne si fermement l'informatique identifiée à l'extension du contrôle technicien, à l'instrument de sa globalisation, la micro-informatique et les réseaux intensifiant l'intégration au système plus qu'ils n'en libèrent, de même que le développement des télécommunications participe à la destruction des rapports de proximité. Certes, là aussi, il faut prendre en compte cette réalité massive et critiquer les discours apologétiques trop naïfs, ne voyant dans la société de l'information qu'une terre promise paradisiaque, purement fantasmatique. Contre une idéologie progressiste trop positive il faut rétablir la part du négatif et la relation dialectique entre autonomie et dépendance. Mais, le négatif, bien réel, ne doit pas masquer pour autant la part positive, ses potentialités qui n'ont rien d'automatique mais dépendent de nous et dont on ne pourra se passer pour s'en sortir !

De même, constatant avec quelques raisons l'absence d'intelligence collective de la société de l'information, il ne voit du coup dans la multiplication des informations qu'un accroissement de la complexité, de la confusion, de l'obscurantisme, de la manipulation des esprits et finalement de l'imprévisibilité du monde. C'est tout-à-fait juste mais cela devrait se traduire plutôt par l'exigence d'une meilleure information et l'organisation de cette intelligence collective qui manque, c'est-à-dire par une prise au sérieux de l'ère de l'information au lieu de s'imaginer pouvoir y échapper. On ne peut rabattre sans autre forme de procès les techniques informationnelles sur les techniques industrielles mêmes s'il n'est pas question de prétendre qu'elles ne créent pas leurs propres problèmes (infopollution, saturation, immédiateté, insignifiance), renforçant notamment l'oubli du passé dans un éternel présent.

La technique est toujours au présent, projetée vers le futur. Elle efface au fur et à mesure son propre passé. La machine d'hier ne vaut plus rien (...) Je pense que c'est cette opposition radicale qui fait le conflit entre Homme et Société d'une part, Système technicien d'autre part. 59

- L'alternative écologiste

La question de la technique n'est pas technique. Ce n'est pas non plus une question métaphysique (l'arraisonnement de la nature ou la rationalité cartésienne) car on tenterait vainement de séparer l'homme et la technique (cela commence avec le foyer et la pierre taillée). L'enjeu actuel c'est de retrouver un avenir, de ne pas réduire les fins aux moyens, sortir de l'utilitarisme et du laisser-faire libéral, passer de l'histoire subie à l'histoire conçue, mais il n'y a pas de résistance à "La Technique" pratiquable. D'abord, nous l'avons dit, on ne peut mettre sur le même plan techniques artisanales, industrielles et informationnelles, mais il y a surtout quelque chose de ridicule à vouloir valoriser les anciennes techniques, vouloir délaisser l'ordinateur pour revenir à l'imprimerie par exemple. En tout cas il n'y a pas d'harmonie naturelle originelle, même si l'espèce humaine a été forgée pour une vie de chasse et de cueillette bien éloignée de la vie de bureau ou du stress de la vie moderne. La nature est souvent très inhospitalière, en dehors de moments privilégiés, et l'homme nu ne survit pas sans protections artificielles et sans techniques (voir Peter Sloterdijk, La domestication de l'Etre). Il y a même un plaisir naturel (enfantin) de la technique dans notre espèce inventive, plaisir qu'on retrouve chez les très jeunes enfants... C'est ce que réfute complètement Jacques Ellul, alors que sa critique prétend ne s'appliquer qu'à nos sociétés globalisées ! Il faut certes se méfier de ces discours justificateurs de la technocratie qui appellent à un homme nouveau plus soumis encore à la technique ! Il ne s'agit pas d'en rester à cet infantilisme, mais d'accéder à une attitude plus responsable et raisonnée face aux nouvelles technologies. Si on doit regretter aussi la dévaluation de la parole et du langage (p440) par une technique qui nous isole dans le dialogue avec la machine, on ne peut faire comme si les relations humaines n'étaient pas si dures souvent, la convivialité n'étant pas si répandue... (ainsi de "mauvais élèves" peuvent trouver dans l'ordinateur un moyen de révéler leurs capacités en échappant au jugement jugé injuste du maître!). Il faudrait introduire un peu plus de dialectique dans nos idéaux.

Par contre, ce qu'il faut retenir, c'est qu'à mesure que notre puissance technique devient démesurée, la technique devient effectivement plus menaçante, jusqu'à pouvoir nous détruire. Le système technicien nous enserre de plus en plus étroitement dans ses filets et sa puissance démesurée peut mettre en cause la totalité de notre existence (du nucléaire à la génétique). C'est donc plutôt une question de seuil à ne pas dépasser, si c'est encore possible, celui de sa contre-productivité (Illich), non pas la technique en soi mais une technique déchaînée et destructrice. Il ne s'agit en aucun cas de revenir à la lampe à huile alors que c'est une question politique d'organisation, de relocalisation de l'économie et de sortie du productivisme. Il est aussi déplacé de parler d'un retour au Moyen âge que des conquêtes du XIXè alors qu'on en est à un tout autre stade : celui du superflu, de la consommation et de la société du risque. C'est dans ce contexte que la critique de la technique prend son véritable sens. Plus on est puissant plus le danger s'accroît, par erreur ou par folie, c'est ce dont il faudrait prendre conscience. Certes, "le pire n'est pas toujours sûr" mais "Le pire est devenu toujours possible" 199 !

Il serait bien irresponsable de croire notre liberté entière, croire qu'on puisse maîtriser la technique comme bon nous semble et ne pas admettre le poids de la technostructure avec ses menaces grandissantes, mais cette critique salutaire n'évite hélas ni les exagérations ni l'idéalisation du passé et brouille trop souvent les perspectives, nourrissant même un dogmatisme borné inaccessible au dialogue. Le plus difficile, on l'a vu, c'est de tenir à la fois le positif et le négatif. Plutôt que se complaire dans une diabolisation de la technique, la seule question valable, c'est comment s'en sortir et, pour cela, nous aurons besoin au moins des techniques informationnelles et numériques, nous aurons besoin d'accélérer le "devenir immatériel de l'économie" pour sortir de la société de consommation en initiant une décroissance matérielle. Non pas qu'il y aurait là aussi un déterminisme technologique sur lequel on pourrait se reposer : ce qui se fera sans nous se fera contre nous, tout dépend de la construction d'une conscience collective, mais il faudra distinguer entre les techniques et utiliser toutes les technologies en notre possession pour construire une alternative écologiste à l'ère de l'information basée sur la coopération, la relocalisation et le développement humain (autour de coopératives municipales, d'un revenu garanti et de monnaies locales). Ce n'est pas gagné d'avance et nous aurons sûrement besoin de toute la lucidité des meilleurs critiques de la technique pour ne pas tomber au pire encore...

- En guise de conclusion...

En conclusion, je dirais qu'il faut se méfier de la métaphysique, des jugements abstraits trop généraux qui mènent à des extrémités logiques, à des fanatismes si souvent criminels, à des préjugés qui ne s'embarrassent pas de la vérité des faits. Les choses apparaissent beaucoup plus complexes (et dialectiques) que ces jugements à l'emporte-pièce. Plutôt que de condamner la Technique, le Marché, l'Etat, ou que sais-je, il vaut mieux examiner concrètement les situations avec leurs problèmes et leurs marges de manoeuvre, leur positif et leur négatif. Dans ce cadre on trouve bien d'autres paramètres que la Technique, et il n'y a guère de raisons de ne pas se servir des potentialités que nous donnent les nouvelles technologies alors que nous en supportons déjà tous les inconvénients ! S'il ne faut pas réduire les fins aux moyens, il faut du moins se donner les moyens de ses fins. C'est la difficile question du juste milieu à trouver, loin d'une simple condamnation en bloc.

Impossible bien sûr d'épuiser une telle question, la technique ayant de multiples dimensions anthropologiques, métaphysiques, historiques, politiques, etc. Il aurait fallu parler aussi de la pédagogie, du sport, du rock, des jeux, des thérapies comportementales, etc. De même l'opposition des moyens aux fins n'est pas si simple et devrait être discutée de façon plus approfondie car tout objectif partiel est un moyen pour une finalité plus lointaine, sans compter qu'il serait bien naïf de prétendre qu'on prend toujours les autres comme fin (selon le précepte de Kant) et non comme moyens pour nos propres fins ! Voilà du moins où j'en suis de mon dialogue avec Jacques Ellul, sans prétendre avoir le dernier mot, pour dessiner une issue où, finalement, bien peu nous sépare, et bien malin qui pourrait être sûr d'avoir raison...

(à noter les références constantes à E. Morin, C. Castoriadis et Jean Chesneaux).

Ce texte est dédié à PLC 16/08/06-22/08/06

_________________
Critique de la valeur et du travail

Brochure du Manifeste contre le travail de Krisis.

http://sortirdeleconomie.ouvaton.org/ (3 n° du bulletin)
Back to top
View user's profile Send private message
Display posts from previous:   
This forum is locked: you cannot post, reply to, or edit topics.   This topic is locked: you cannot edit posts or make replies.    forum.decroissance.info » Forum Index -> Science - technique - energie - ressources All times are GMT + 1 Hour
Page 1 of 1

 
Jump to:  
You can post new topics in this forum
You can reply to topics in this forum
You cannot edit your posts in this forum
You cannot delete your posts in this forum
You cannot vote in polls in this forum


Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB Group