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Revenus garanti et inconditionnel et universel en question

 
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Kobayashi



Joined: 08 Apr 2004
Posts: 1885

PostPosted: 08 Dec 2006 21:44    Post subject: Revenus garanti et inconditionnel et universel en question Reply with quote

lu sur l'En Dehors :

Quote:
Du revenu garanti comme auto-régulation du capital et gestion des contradictions de classe

Lu sur ML : Un des particularismes actuels du capitalisme est que ses profits sont essentiellement spéculatifs. Ce n’est pas un problème en soi pour le capital : tant que ses profits s’engrangent, il ne voit pas plus loin. Mais la dernière crise boursière démontre que ce n’est pas sans danger. Et quand Nike déclare que les coûts de production des quatre dragons sont déjà trop élevés, on se demande jusqu’où tout cela peut aller.
La crise actuelle du capital est liée à sa restructuration. L’enjeu est de réussir cette dernière sans créer une instabilité menaçante pour la survie du capitalisme. Pour l’instant la coercition et l’apathie l’ont soutenu, mais il saura en temps voulu utiliser des moyens plus fins. Une chose est sûre : le rôle de l'État comme instrument régalien et essentiellement de maintien de la paix sociale a aujourd'hui toute son acuité.

Des origines à la " crise "

Au début du capitalisme, l'État a en charge d'étendre les infrastructures dont a besoin le développement du capital. Une des contradictions d’alors est de ne pas pouvoir - sauf dans certains cas - prendre en charge ces investissements primaires. Notamment parce que le marché dont il a besoin n’existe pas encore complètement. Tous les développements économiques et technologiques seront donc à cette époque liés aux besoins du capital. N’oublions pas que l'État est complètement lié à la bourgeoisie, la position et l'évolution de l'État comme du capital sont donc aussi de la même classe. À cette époque, l'État est là pour asseoir la mise en place du capitalisme, la constitution d’une classe homogène et la partition de la société.

Après la crise de 29, le capitalisme se laisse influencer par les thèses keynésiennes, et la montée de l'État-providence. Outre toujours la tâche régalienne du maintien de la paix sociale, l'État devient un moteur du capitalisme comme régulateur du marché et de ses contradictions.

Après l’intermède des guerres impérialistes de 1939-45, cet État-providence se renforce. C’est la fameuse période des " Trente glorieuses ". Le capitalisme est florissant, la propagande est à l’avènement d’une société de la " classe moyenne " où tout le monde y serait beau, où les rapports de classe ne seraient plus conflictuels puisque régnerait la classe moyenne où chacun aurait sa chance… Mais malgré cela, les conflits de classe s’exacerbaient, les niveaux de vie des pauvres et des riches augmentaient, mais celui des riches plus et plus vite que les autres. L’explosion mondiale de 68 - bien que masqué par le spectacle de la révolte étudiante - en est un signe.

Puis vint la mauvaise blague de la " crise ". Ce qu’il est important de dire c’est que ce phénomène n’est en rien une fatalité ou la faute à pas de chance. La période de crise commencée au début des années 70 correspond à une période de restructuration du capital. En fait, le capitalisme change régulièrement de forme (c’est une des explications des cycles de Kondratieff, c’est-à-dire les périodes de récessions-croissances qui se suivent au cours de l'histoire du capitalisme). Le fond reste bien ancré, mais là l’organisation et la forme structurelle ont évolué depuis 30, 60 ou 100 ans. Nous sommes donc dans cette période où le capitalisme fait peau neuve. Ce qui l’amène à de nouvelles contradictions, à rendre caduques certaines formes de travail, certains besoins… Mais tout cela ne le remet pas en cause, le chaos perpétuel de la vie du capital est même une de ses forces.

Une des caractéristiques actuelles est de ne pas avoir besoin d’une grande masse de travail pour augmenter la productivité et la plus-value. Tout au moins dans les pays riches de l’O.C.D.E. Après l'hypertrophie du tertiaire, nous sommes passés dans une économie du quaternaire - c’est-à-dire le travail à forte valeur en savoir (haute technologie, recherche et développement…). Ce qui pose le problème, d’un point de vue social mais pas pour le Capital, de la mise sur la touche d’une grande partie de la population. Population qu’il va falloir continuer à contrôler.

L’adaptabilité du capitalisme

Aujourd'hui, dans les perspectives de son développement, deux questions se posent au capitalisme. Comment va s’autoréguler le marché ? Et quelle forme doit prendre le contrôle social ? Bien sûr, des réponses sont déjà données chaque jour par l’existence de l'économie et de cette société. Le marché tourne et le contrôle social noue le subissons tous et toutes. Mais les réponses ne sont jamais définitives et la réorganisation du capital entamée à la fin des Trente glorieuses n’est pas encore achevée. Le marché trouve son équilibre au sein des pressions extérieures, des évolutions, en ce sens il s’autorégule. Même si la période de l'État-providence est derrière nous, le rôle de l'État et des installations dans le fondement de l'économie n’est pas négligeable.

Les théoriciens du capitalisme - autrement appelés néo-classiques - avancent cinq hypothèses qui doivent poser le cadre de la vie et du développement du capital. Ces hypothèses sont celles de la concurrence pure et parfaite. C’est celle de la mobilité (une entreprise peut passer d’une production à une autre, donc pas de barrière entre les marchés), celle de la flexibilité des prix (donc pas de S.M.I.C.), celle de l’atomicité (c’est-à-dire pas de monopole, le prix n’est qu’un paramètre qui se fixe par la confrontation de l’offre et de la demande), celle de l’unicité du prix, celle de la libre circulation de l’information et on pourrait rajouter celle de l'homogénéité (produits identiques entre eux sur le marché, donc pas de marketing et instantanéité de l'échange). Pas la peine d’aller plus loin pour dire que toutes ces hypothèses ne sont pas respectées. Et pourtant le capitalisme existe bien. C’est une de ses contradictions qu’il gère très bien. Les néo-classiques sont les têtes pensantes de l'économie libérale, ce n’est pas un hasard si les plans structurels du F.M.I. sont tablés sur leur théorie.

Le capitalisme s’accommode de beaucoup de choses (les bolcheviques en Russie, par exemple, n’ont en fait pas entravé son développement). Il a une capacité d’intégration même de ce qui est le plus subversif. Nous voyons bien que ce qui peut être considéré comme ses lois, même si elles ne sont pas respectées, ne l’empêche pas de se développer.

Si les cinq hypothèses néo-classiques étaient appliquées, ce serait un désastre social et donc un facteur d’instabilité. Le capitalisme a cette fonction de s’adapter aux conditions extérieures, mais aussi d’influer sur ces conditions.

Revenu garanti contre paix sociale

Ce qui est important pour la survie du capital, c’est la paix sociale. C’est une des tâches majeures du rôle régalien de l'État. Le revenu garanti peut-être un facteur de régulation du capital dans le sens où il peut stabiliser la situation.

On le voit la canalisation des populations est un enjeu de survie pour le capital. que ce soit en construisant des prisons ou, comme dans les mégalopoles américaines, en élevant des passerelles pour que les Yuppies n’aient pas à marché dans la rue. Le revenu est sûrement un moyen plus sûr de contrôle social. Un des rôles du travail a été de maintenir la population dans la soumission et la crainte. Puisque les conditions économiques ne permettant plus de mettre tout le monde au travail, il va bien falloir trouver autre chose.

Loin d’abolir ou de remettre en cause le salariat, le revenu garanti le renforce. Seul l'État est en mesure de l’attribuer. Et cela pose le problème du rapport à l'État qui est avant tout un rapport individuel, alors que le rôle de l'État fait partie d’un rouage plus large. C’est-à-dire que l'État sert avant tout des intérêts de classe, opposés à ceux et celles qui subissent. Rester dans un rapport individuel, c’est nier ce rapport et donc ne jamais pouvoir le dépasser. L’obtention d’un salaire social ne se fera alors jamais sans contrepartie. En plus de la menace que pourra faire peser l'État, il nous feront aussi le coup des activités socialement utiles, et il sera difficile d’y échapper…

Outre que le revenu peut être la solution pour maintenir le contrôle et la paix sociale, il permet aussi au capital de dépasser ses contradictions actuelles. Notamment de gérer la restructuration du travail. L'économiste Yann Moulier-Boutang, défenseur du revenu, le présente comme " une filet de protection " permettant le développement de l'économie libérale. Il va même l’introduire comme un élément de relance économique et fini par affirmer que " le revenu garanti est un facteur de création d’emplois normaux. "

Pour aller plus loin dans l’intégration du revenu au fonctionnement du capitalisme, Yann Moulier-Boutang - toujours dans son texte Un nouveau New Deal est en marche dans l’insipide journal Occupation, nous démontre que le revenu s’adapte au nouveau salariat qui est " une économie du travail intermittent, d’un travail omniprésent… "

On voit que le revenu garanti n’est pas porteur d'émancipation sociale. A peine une réponse d’urgence que nous pouvons laisser aux gestionnaires. Il est clair qu’en tant que classe nous devons nous battre sur des luttes concrètes comme les coupures E.D.F., les ouvertures de squat… même si ce n’est pas la panacée face à la force du capital. Mais nous n’avons rien à revendiquer puisque l’enjeu n’est rien d’autre que la réappropriation de nos vies. Nous avons juste à arracher ce dont nous avons besoin, et c’est dans ces moments que la dynamique de la lutte s’ouvrent alors les perspectives de se débarrasser du poids des rapports marchands du productivisme, de la maximisation de chaque seconde. C’est là que se tisse l’entraide, qu’enfin tout appartient à tous, que les échanges se font sur les besoins communs… et tout ce qu’on aura à imaginer.

Tranquillou

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Critique de la valeur et du travail

Brochure du Manifeste contre le travail de Krisis.

http://sortirdeleconomie.ouvaton.org/ (3 n° du bulletin)
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dams



Joined: 30 Aug 2005
Posts: 437

PostPosted: 11 Dec 2006 18:38    Post subject: Reply with quote

Quote:
comme dans les mégalopoles américaines, en élevant des passerelles pour que les Yuppies n’aient pas à marché dans la rue


Quelqu'un peut-il en dire un peu plus là dessus? (depuis quand, est-ce fréquent, fréquenté, en développement, ...)
_________________
"espace publicitaire à louer" (Giraudy)
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zarf



Joined: 23 Aug 2006
Posts: 49

PostPosted: 11 Dec 2006 20:48    Post subject: Reply with quote

Sur le site de Multitudes:
http://multitudes.samizdat.net/Seminaire-Revenu-garanti-3-juin.html


Séminaire Revenu garanti, 3 juin 2006
Mise en ligne le mardi 6 juin 2006

Présents : Carlo Vercellone, une psychanalyste, Jean Zin, Yves Cochet, un économiste à la Banque de France, une rédactrice de la revue italienne Mille Piani, un chômeur de la Coordination des intermittents et précaires, un militant anti-CPE, Vincent Bonnet (chargé de cours en sociologie), Christophe Degoutin, Yves Citton, Jérôme Ceccaldi, Yann Moulier Boutang, Laurent Guilloteau, Anne Querrien, Jérôme Vidal, Giselle Donnard, Charlotte Nordmann (éditions Amsterdam) et quelques retardataires. Excusés : Antonella Corsani, Andrea Fumagalli, Emmanuel Videcoq, Jérôme Gleizes.

CR rédigé par Christophe Degoutin.

Yann Moulier Boutang : Le séminaire vise à créer un groupe de réflexion sur le revenu garanti. Il doit permettre de préparer deux publications : une Majeure de Multitudes (n°28, décembre 2006) et un petit livre chez Amsterdam (collection Multitudes-Interventions). Il se trouve par ailleurs que le revenu garanti figure parmi les thèmes de campagne d’Yves Cochet et qu’il envisage de déposer à l’Assemblée une proposition de projet de loi dans ce sens. [Carlo Vercellone et Yves Cochet précisent que ce n’est pas une première : Christine Boutin en a déjà déposé une, en s’inspirant très largement des idées de Yoland Bresson.]

1. LE REVENU GARANTI : DEFINITIONS, NUANCES ET CLIVAGES

Carlo Vercellone : Qu’est-ce que le revenu social garanti « de gauche » ? Il se distingue des propositions de revenu « de droite », tels que le crédit d’impôt ou le revenu d’existence (Yoland Bresson, Christine Boutin). Il trouve deux types de justification : par l’éthique (Van Parijs) ou par les transformations du travail et des modes de vie. Les avis divergent quant à sa « faisabilité ». Trois points cruciaux pour la gauche :
le RSG (revenu social garanti) doit être une réforme radicale de resocialisation de l’économie, un renforcement de la protection sociale,
il doit être d’un montant suffisamment élevé pour permettre une atténuation de la contrainte au rapport salarial (d’où un impact sur la faisabilité, si on ne veut pas toucher à la protection sociale existante : aux indemnités de chômage, aux retraites, à l’assurance maladie),
il n’est pas envisagé comme une forme de redistribution, mais comme un revenu primaire, qui correspond à une participation directe à la production sociale. Il suppose une remise en cause des conceptions traditionnelles de la richesse.

Jean Zin : Je le vois plutôt dans une optique de développement humain. Le revenu garanti comme mesure isolée n’a pas beaucoup de sens. Il prend son sens dans une alternative globale, qui passe par une relocalisation (ce que j’appelle, faut de mieux, des « coopératives municipales »). Il faut donner aux gens la possibilité de valoriser leurs compétences. L’objectif, aussi, en mettant l’accent sur ces possibilités de valorisation, est de faire tomber les objections des « travaillistes ».

Carlo Vercellone : Je parlais à la fois d’un revenu primaire et d’un investissement de la société dans le savoir. Ce serait un moyen d’accroître la formation des gens, de réduire l’échec scolaire. Je vois beaucoup d’étudiants qui décrochent à cause de leur(s) boulot(s).

Jean Zin : Si on cible trop, le revenu est assimilable à la demande du RMI pour les étudiants. Il faut voir l’ensemble, la dimension écologique, aller au-delà de la protection sociale. Le développement humain, c’est une optique très différente.

Yves Citton : Il faut tenir compte du rapport avec la temporalité historique quand on parle de l’économie de la connaissance. On est en gros en 1790 : on entrevoit des choses comme l’industrialisation, mais il faudra attendre 50 ou 100 ans pour que ça se mette en place. Est-ce qu’on n’est pas en porte-à-faux en préparant un argumentaire qui vaudra dans 50 ou 100 ans ? On risque de paraître déphasé. Autre argument : comment définir les droits ? La question peut paraître un peu bateau, mais il y a le problème des frontières : qui y a droit ?

Yves Cochet : Il faut préciser la différence entre RSG et revenu d’existence (universel). Un argument parmi d’autres pour le revenu universel, c’est qu’il supprime la bureaucratie, le contrôle. D’accord avec Jean Zin sur le développement humain et le niveau local. Je suis plus réservé sur l’économie de la connaissance. J’y crois peu. J’ai une vision plus thermodynamique du monde, un peu datée peut-être. Le monde n’a jamais été autant industriel, tributaire des matière premières et des énergies fossiles (même si on le voit un peu moins depuis l’Europe, avec la délocalisation de l’industrie). La poésie, la méditation et l’Internet, c’est sans doute mieux que l’industrie, mais Ce n’est pas pour tout de suite. On pourra revenir tout à l’heure sur le chiffrage du revenu pour la collectivité française.

Anne Querrien : Le revenu garanti correspond à une logique libérale au bon sens du terme : les gens eux-mêmes sont producteurs. C’est un moyen de sortir de la vision terrifiante, très courante chez les étudiants : on est né pour être employé. Je suis sensible à l’argument « pas de contrôle » avancé par Yves Cochet. Le revenu est lié à la production, pas à la consommation (ce qui était la logique de dépendance du socialisme, du welfare). La question de la formation (initiale ou continue) est importante. Les syndicats sont incapables d’envisager que ça puisse diverger par rapport aux cadres. Mais je suis sceptique sur la piste de la relocalisation. Je pense à la Lorraine des années 70-80 où personne n’arrivait à envisager la moindre reconversion en dehors de la sidérurgie. Il y a un grand retard de la France par rapport aux ouvertures en matière de développement humain. Amartya Sen est perçu comme un fou par l’administration. Le RSG « de gauche » peut être une percée là-dedans.

Militant anti-CPE : Il y a la question de l’autonomie des individus. Elle n’existe pas actuellement. Les chômeurs ne savent pas tous quoi faire de leur temps. Ils ont besoin de formation. L’individu doit échapper aux structures de domination / aliénation.

Jean Zin : L’autonomie, ça se construit, précisément. Ok pour une universalité du droit. Mais peut-être une inconditionnalité « faible », comme le dit Alain Caillé : ne donner le revenu, par exemple, qu’à ceux qui le demandent.

Anne Querrien : C’est exactement ce que fait le gouvernement en ce moment ! Regarde ce qui se passe avec Loca-Pass, pour l’accès au logement.

Yann Moulier Boutang : La question de la conditionnalité est liée à deux choses : la sujétion salariale et l’activité humaine. Et les deux ne sont pas purement superposables. Les doutes sur l’autonomie, c’est à peu près comme l’argument de droite sur l’assistanat. Ce qui crée de l’assistanat, c’est précisément ce qui n’est pas perçu comme un droit. Jusqu’ici, soit c’est lié à votre travail passé, soit c’est lié à la solidarité interprofessionelle (avec l’argument que ça repose sur les autres, que ça leur coûte, etc.). Dans les deux cas, ce n’est pas un plein droit collectif. Antonella était pour l’inconditionnalité, elle réfléchit en ce moment à une forme de conditionnalité que je serais tenté d’appeler une « alterconditionnalité ». La seule condition serait que le revenu soit lié à quelque chose comme un programme d’auto-éducation (qui est très difficile à mettre en place). Sur la question de l’autonomie, toujours, c’est certain que le workfare et l’edufare reposent là-dessus, sur les doutes à son égard. Même chose pour l’universalité. D’accord avec Carlo pour ne pas foutre en l’air tout le système de protection sociale (chômage, retraite, maladie). On dit que le RSG est un droit. C’est important aussi pour sa faisabilité. En gardant le système de protection sociale, on passe par un premier pas. Il faudrait faire un lexique sur quelques points :
conditionnalité / inconditionnalité
autonomie (en la distinguant du « capital humain » des libéraux)

Carlo Vercellone : Il y a une double inconditionnalité :
pas de conditions de ressources. Le RSG est cumulable avec d’autres revenus, mais jusqu’à un certain seuil. Au-delà, il est récupéré par l’impôt. Ca implique une réforme fiscale.
Pas de condition en aval, en termes de contrepartie en travail ou de toute autre forme de conditionnalité liée au comportement du bénéficiaire.

Jean Zin : Comment faire passer un changement global pour une petite réforme ? C’est tout le problème.

Carlo Vercellone : Dans l’estimation du RSG que nous avons faite avec Jean-Marie Monnier, nous avons limité la population adulte aux 18-60 ans. Il est inconditionnel dans cette tranche d’âge, et il s’accompagne d’une revalorisation du minimum vieillesse.

Laurent Guilloteau : Sur la faisabilité politique : la gauche française flippe complètement devant une révolte fiscale à la californienne qu’elle est bien la seule à voir venir. La tranche d’âge des 18-60 ans est assez problématique : l’âge légal du travail était de 16 ans, il vient d’être abaissé à 14 ans pour l’apprentissage et à 15 ans pour le travail de nuit. L’âge de la retraite va sans doute passer à 75 ans à très court terme. Beaucoup de gens sont privés du droit à la retraite. Beaucoup de 60-65 ans touchent le RMI, par exemple, en attendant d’avoir droit au minimum vieillesse. Il y a un problème de cohérence. Soit on parle d’éthique, soit de capitalisme cognitif. Je veux bien, mais c’est difficile à superposer. Et il y a d’autres questions infernales : tout ça, c’est totalement infaisable (la gauche est en train de supprimer des RMI dans des tas de départements). Ce qui est mis en cause aujourd’hui, c’est l’articulation d’un revenu de base et de salaires issus de l’emploi. Il n’y a pas les forces sociales « politiques » ou « institutionnelles » pour défendre le revenu pour tous. Culturellement aussi, c’est impossible. C’est dommage d’avoir à expliquer que c’est pour le développement du capitalisme...

Carlo Vercellone : Il y a deux oppositions majeures au RSG :
l’argument travailliste (il est éthiquement illégitime d’octroyer un revenu sans contrepartie en travail),
l’argument de la faisabilité, selon lequel sa mise en place impliquerait, comme dans les propositions libérales, des mesures conduisant au démantèlement du Welfare State. C’est l’argument qu’on s’est efforcé de démonter avec Jean-Marie Monnier en montrant, sous certaines conditions, sa faisabilité par des mesures fiscales que ne peuvent être rejetées y compris par la gauche travailliste. De mon côté, je refuse l’argument du RSG comme élément de stabilisation du capitalisme.

Yann Moulier Boutang : On ne peut pas soutenir que c’est infaisable par les forces sociales, alors que tout va dans le sens d’un emploi à tout prix, comme pure source de revenu, en se foutant totalement de ce qui est produit. Il y a un vrai comportement de garantie de revenu, une exigence massifiée de revenu. Il n’y a pas d’antinomie avec le capitalisme cognitif. On est peut-être dans l’acmé du capitalisme industriel, mais on n’est pas loin du décrochage. Toute une façon de voir le monde va changer très prochainement. Il y a de nouveaux types de développement écologiques et le capitalisme se porte à la fois très bien et très mal. Il n’est pas menacé par un système alternatif, Chine comprise, mais il n’a aucun système de stabilisation. Des phénomènes extrêmement instables commencent à réapparaître : des guerres, des révolutions, comme au 16e siècle. La réflexion sur le RSG n’est pas incompatible avec celle des gens qui veulent stabiliser le capitalisme cognitif. C’est le moyen d’achever le capitalisme industriel. Seul le capitalisme cognitif peut l’assumer. Il faut anéantir le SMIC, faire s’effondrer tout un système de petite industrie et de commerce. Il y a une explosion des indépendants, des secteurs entiers qui sont condamnés à crever (sidérurgie, etc.). En Chine, au Bengladesh, au Brésil, on voit un boom des revendications salariales et de revenu, des mouvements très violents. Le capitalisme cognitif est nettement préférable au pétrole et à l’industrie. On n’a cette polémique, sur l’incompatibilité du revenu comme argument révolutionnaire, que pour se rassurer.

Carlo Vercellone : Le RSG pensé comme compromis qui va réguler le capital, c’est une erreur à la fois historique et économique. La protection sociale de l’après-guerre en Europe avait étét théorisée par tous comme une menace.

Yann Moulier Boutang : Et Keynes ! et Roosevelt !

Anne Querrien : Le revenu est pensé comme une version n+1 par rapport au non-travail. Il serait la condition pour une économie non « énergétivore », un système qui n’est pas la simple suite de la protection sociale d’avant. C’est une nouvelle ère.

Yann Moulier Boutang : C’est la question du biorevenu d’Antonella et Maurizio, complètement orthogonal par rapport à la protection sociale.

Anne Querrien : Le revenu social pensé comme complément du hors-travail.

Yann Moulier Boutang : C’est surtout la question de la surveillance de la mobilité (cf Topalov). Speenhamland était appelé le droit à la vie : la possibilité donnée à des gens d’exister, de se mouvoir comme ils voulaient. Les capitalistes cherchent toujours à fixer les pauvres pour contrôler leurs mouvements. C’est pour ça que je suis hostile à l’économie non monétaire de tout un côté des Verts, que je trouve très dangereux. Pour les pauvres, la question fondamentale, c’est de « cashiser » le revenu et pas le revenu en nature (les bons de transport s’en tiennent toujours au trajet du domicile au lieu de travail). Il faut monétiser plutôt que démonétiser (sauf si ce sont des SEL). Il faut déterritorialiser, conquérir une liberté de mouvement. J’ai une grande réticence à accepter une forme de revenu qui ressemble à des formes de protection sociale.

Jean Zin : Je serais plutôt pour la reterritorialisation, même si ça a des effets pervers. Tout en a. Je suis pour les monnaies locales, pour dynamiser les échanges locaux. Les « coopératives municipales », ça permettrait de toucher le revenu et d’avoir des services. OK, il y a un risque de contrôle.

Giselle Donnard : Ca ouvre la porte au clientélisme !

Laurent Guilloteau : Il y a des prodromes de ça [= de reterritorialisation], une grande part d’autogestion des formes de revenu, comme dans la distribution des emplois aidés par les associations en Seine-Saint-Denis. Il faut créer des institutions depuis la base, mais ça ne veut pas dire « municipales ». Il y a déjà aussi un grand clientélisme de la Ville de paris avec les Centres d’action sociale. L’autonomie ne se construit que dans la capacité à nouer des relations. Il y a des choses à inventer dans ce sens, bien au-delà du cadre municipal administré. L’idée d’auto-organisation est largement diffusée.

2. FAISABILITE DU REVENU GARANTI

Yves Cochet : J’ai testé la faisabilité d’un revenu individuel et universel (pour les habitants de la France). Voilà ce que ça donne. Ca n’a rien de définitif. La France compte 62 millions d’habitants. En comptant 42 millions d’adultes auxquels on verserait un revenu mensuel de 650 euros par mois et 16 millions de moins de 18 ans auxquels on verserait 150 euros par mois, on obtient un coût mensuel global de 32 milliards d’euros. Comment les trouve-t-on ? En opérant quatre retraits à ce chiffrage brut :

Retrait par l’impôt. On reprend une partie du revenu garanti (les 650 euros mensuels) des travailleurs actifs, dont on estime aujourd’hui le nombre à 24 millions (26 millions, en réalité, mais on retire les CDD de trois mois, etc.). Ce retrait est proportionnel aux salaires : il est de l’ordre de 90% pour ceux qui touchent 1 500 euros par mois et peut atteindre les 100% pour les hauts salaires. Retrait global estimé à 16 milliards d’euros.
Retrait du RMI et des allocations chômage. Retrait global de 3 milliards d’euros.
Baisse de certaines allocations (de rentrée scolaire, familiales, logement). Retrait global : 5 milliards d’euros.
Diminution de la bureaucratie, du contrôle : retrait global d’1 milliard d’euros.

Il reste alors à trouver 7 milliards d’euros par mois. On relève le taux de prélèvements obligatoires de 6 points, pour le faire passer de 44 (actuellement) à 50% (soit un peu moins que le taux actuel de la Suède, 51%). Deux prélèvements :
un recalcul total de l’Impôt sur le revenu des personnes physiques, par le haut (relèvement des taux) comme par le bas (tout le monde paie l’impôt, même s’il ne s’agit que d’un euro). Gain de 3 milliards d’euros.
des « pollutaxes » [= écotaxes], sur le principe pollueur = payeur. Il s’agit d’une taxe sur l’énergie qui est en outre constamment croissante (d’une année sur l’autre). Gain de 4 milliards d’euros.

Précision : ce n’est qu’un calcul arithmétique, destiné à monter que c’est faisable d’un strict point de vue budgétaire.

Carlo Vercellone : Que deviennent les 25 milliards d’exonération de charges ?

Jean Zin : Il y a un problème : tout est pensé en termes de dépenses.

Yves Cochet : Il faut coupler le revenu universel au PIB : de l’ordre de 1,8%.

Yann Moulier Boutang : Ca correspond très exactement à Speenhamland : entre 1,7 et 2,2% du PIB. Et c’était aussi un système qui complétait les revenus salariaux. C’est en fait une révolution politique plus qu’économique.

Jean Zin : Yoland Bresson propose de commencer par un emprunt de l’Etat.

Yann Moulier Boutang : C’est du délire ! Ca va profiter aux créanciers, coûter une fortune en intérêts à l’Etat. Le revenu pourrait plutôt être vendu comme une dépense de stabilisation, comme Speenhamland, encore une fois, décidé en une nuit dans une auberge. Et retiré par crainte d’une extension hors du sud de l’Angleterre rurale, d’une reprise par Londres, etc. C’est un saut beaucoup moins grand que le passage à la sécurité sociale.

Yves Cochet : Et un saut moins grand que l’augmentation du SMIC de 30% en 68 (même si elle a été bouffée ensuite par l’inflation).

Jean Zin : Mais il faut la guerre de 40 ou Mai 68 !

Yann Moulier Boutang : C’est déjà là ! C’est quoi, novembre 2005 ? Et vous en verrez d’autres ! J’ai d’autres questions sur le modèle d’Yves Cochet. Qui de l’objection néolibérale sur le fait que c’est donné individuellement ? Guibert défend par exemple l’allocation familiale pour maintenir la natalité, pour qu’on ne se retrouve pas comme en Allemagne.

Yves Cochet : Ca a une grande force, le caractère automatique [= individuel]. Et pourquoi pas un revenu maximal du travail ?

Yann Moulier Boutang : Le système français d’imposition, c’est les unités ménages. Le problème, si on individualise, c’est qu’il faut revoir entièrement le système.

Laurent Guilloteau : On s’enlise dans la gestionnite. Qui voudrait de 650 euros par mois ?

Yves Cochet : C’est suffisant pour survivre, pas pour vivre, OK.

Yann Moulier Boutang : Il faut monter ce niveau. Mais la vraie question, c’est les retraites, la protection sociale. Elles sont actuellement construites sur la proportionnalité des cotisations et des annualités, avec des caisses complémentaires. Dan ce type de logique, l’Etat s’engage de manière uniforme - et aux partenaires sociaux de voir le reste. L’Etat ne devrait plus s’engager sur la ?

Laurent Guilloteau : Que devient la TVA, comment on la déduit ?

Carlo Vercellone : Je suis parti sur la base de 700 euros par mois, la moitié du salaire médian, et pour les 18-60 ans. Le RSG est cumulable avec les autres revenus et soumis aux diverses formes de prélèvements. Le financement passe par :

l’autofinancement lié au fait que le RSG serait soumis aux prélèvements fiscaux en vigueur : environ 85 milliards d’euros ;
la suppression de l’exonération des cotisations fiscales : 25 milliards d’euros.
l’accroissement de la progressivité de l’impôt sur le revenu et lepatrimoine : ce qui, avec les autres dispositifs, nous permet de couvrir 75% du besoin de financement (soit environ 215 milliards. A cela s’ajoutent :
la taxe Tobin (sur les mouvements de capitaux).
la taxe Keynes (sur l’ensemble des transactions financières, portant sur les titres).
les « pollutaxes »
la taxe Stiglitz (redevances, revenus sur l’usage des brevets).

En statique, ça donne la possibilité de boucler le budget. Il faut voir ce que ça donne en dynamique.

Anne Querrien : A Genève, ils ont 650 euros de revenu garanti, su une base municipale.

Militant anti-CPE : En dynamique, qu’est-ce que ça donne ?

Jean Zin : Si ces gens produisent, c’est plus facilement finançable.

Yves Cochet : Il n’y a pas d’effet de seuil. Tout le monde l’a. C’est une incitation à travailleur au moins un peu.

Yann Moulier Boutang : Est-ce que le SMIC demeure ? La question, c’est plutôt d’avoir un vrai minimum horaire de travail.

Carlo Vercellone : C’est très dangereux, la suppression des allocations chômage, dans le modèle Cochet.

Jean Zin : Garder le SMIC, c’est inciter les gens à faire un travail autonome qui n’est pas lié au SMIC, en dehors du salariat et du productivisme. ( ???)

Anne Querrien : Il y a actuellement une grande difficulté à développer le travail indépendant.

Yann Moulier Boutang : Ce modèle doit permettre à ceux qui veulent vivre hors de la discipline salariale de s’en sortir. C’est très compliqué actuellement d’avoir une protection sociale pour des non-salariés.

Anne Querrien : Il y a de graves problèmes de cumul actuellement.

Yann Moulier Boutang : Il y a autre chose, avec ce système : il permet de cogner sur les subventions aux entreprises, les incitations à l’investissement, qui sont censées aller dans la poche des emplois et qui vont dans celle des entreprises. Il faut investir dans la population avant d’investir dans l’emploi. La France est actuellement le pays le plus intéressant, après la Chine, pour l’investissement en capital : forte productivité et faible rémunération du travail qualifié.

Anne Querrien : L’Etat maintient le vieux capitalisme énergétivore.

Laurent Guilloteau : Il y a le problème des aides au logement. Un tiers des SDF ont des emplois de merde, ça commence à se savoir, et pas d’accès au logement. C’est un problème pour les intermittents aussi, même s’ils sont mieux lotis.

Yann Moulier Boutang : Mais le RMI et l’aide au logement ne sont pas des revenus permanents ! Il faut l’accès au crédit, au compte en banque, etc.

Jean Zin : 650 euros par mois, ça ne permet pas de se loger.

Laurent Guilloteau : Un système de revenu bas, ça favorise les types de boulots genre rmistes chez Emmaüs.

Anne Querrien : Mais les aides au logement servent à augmenter le coût des loyers, dan un système corporatiste et vicieux.

Jean Zin : Il faut un vrai droit au logement, en plus du droit au revenu.

Carlo Vercellone : Il faut toucher au patrimoine plus fortement.

Anne Querrien : C’est le scandale des HLM, le pactole de la revente au privé.

Carlo Vercellone : Le creusement des inégalités n’est pas lié aux aides au logement... A quel type de distribution de revenu on aboutit ? Il faudrait voir de plus près.

Yann Moulier Boutang : L’histoire du bouclage du financement du revenu n’est pas le vrai problème. Ce serait plutôt : vers quel type de protection sociale on va ? Beveridgien ou bismarckien ? Il faudrait voir l’impact :

sur les finances publiques. Sans concertation, Cochet et Vercellone/Monnier sont très proches.
sur la protection sociale, avec l’objection des syndicats (articulation à l’emploi, paritarisme).
sur les acteurs locaux. L’aide sociale représente 25% du budget de la Ville de Paris.

Il faudrait trouver des contributions sur ce que ça va modifier dans le système de protection sociale local et global. Est-ce que ce niveau de revenu est une étape ? Jérôme Gleizes propose grosso modo un RMI inconditionnel. Autre chose à laquelle il faut pouvoir répondre : l’impact sur le marché du travail. L’argument classique, c’est que ça fait exploser les entreprises, ça les met à genoux. Une possibilité de réponse, c’est qu’on s’en fout. Qu’est-ce que ça donne par rapport au chômage, au travail temporaire, intérimaire ? Des convulsions fortes sont à prévoir si on coupe les subventions aux entreprises. Que deviennent les organismes contractuels, type UNEDIC ? Quid du régime des intermittents ? Un système purement indexé sur les heures effectuées (à la prussienne) ?

Carlo Vercellone : Si on présente un projet de loi, il faudrait le faire au moins dans trois pays : France, Italie, Espagne...

Yann Moulier Boutang : Un pays nordique serait bien...

Anne Querrien : On reste dans le système de protection sociale. Je ne sens pas la dynamique à moyen terme de cette présentation. Il faut qu’on sente l’investissement dans un nouveau système...

Yann Moulier Boutang : Je verrais bien un numéro sur les attendus complets de cette proposition : assistanat, finances publiques, etc. On pourrait mettre en forme des objections et des réponses (pas forcément homogènes). Il faudrait revenir sur le débat réforme / révolution à propos du revenu, cf. la discussion à Cambridge. Et faire quelque chose sur la faisabilité. Et puis une analyse des effets en boucle, des rétroactions. Identifier les flux, essayer de les quantifier. A titre d’hypothèse : tout n’est pas dans une stricte logique de coût/bénéfice.

Carlo Vercellone : En bien ou en mal, l’atonie de la croissance en emploi en Europe est liée à une faible demande. Il y a un effet keynésien à prévoir avec la hausse du coût du travail liée au revenu garanti. Il y a aussi la dimension du financement par création monétaire. Il est possible de le faire sans banque centrale.

Yann Moulier Boutang : Les Américains ne sont pas au bord de la faillite, ils ont une richesse énorme en immatériels. Ils ont une hégémonie totale sur le capitalisme cognitif. Ils ont liquidé totalement leur sidérurgie. Même en France, il faut voir les actifs immatériels de l’Etat, à commencer par la population. Il y a la possibilité de s’endetter largement. D’après les évaluations des compagnies aériennes, la vie d’un passager est estimée à deux millions de dollars. Il faut constituer un groupe de travail sur la question. [Une feuille circule pour inscrire les mails.]

Yves Cochet : Sur le périmètre et la faisabilité du revenu, on peut solliciter les assistants parlementaires.
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PostPosted: 11 Dec 2006 20:52    Post subject: Reply with quote

Sur le site de Jean Zin:
http://jeanzin.free.fr/index.php?2006/04/05/41-la-revolution-du-revenu-garanti


Vers la révolution du revenu garanti ?

Par Jean Zin, mercredi 5 avril 2006 à 17:37

Alors que la lutte contre le CPE s'annonce victorieuse et que se pose la question de la suite du mouvement, le débat entre enfin dans sa phase décisive où ce n'est plus seulement la précarité des jeunes mais la précarisation de toute la société qui est en cause avec la nécessité de trouver de nouvelles protections contre cet état de fait insupportable. Il n'est plus possible de s'en tenir à des positions libérales ni au simple conservatisme. Pour l'instant le modèle inaccessible semble être celui du Danemark, c'est-à-dire d'une grande liberté juridique équilibrée par des syndicats puissants, une grande flexibilité des emplois associée à tous les moyens du développement humain, assez loin de notre réalité actuelle et pas aussi bien qu'on le prétend. L'idée d'un contrat unique où l'on gagne des points à mesure qu'on reste dans la même entreprise ne fera que renforcer la précarité des plus précaires. C'est aussi le reproche qu'on peut faire à la revendication d'une sécurité sociale professionnelle qui représente bien ce qu'il faudrait faire (assurer une continuité du revenu "au-delà de l'emploi") mais avec le même inconvénient de protéger surtout les plus protégés, les insiders, en laissant de plus en plus d'exclus à l'extérieur, outsiders sans droits et sans avenir.

Il n'est pas possible de tolérer ceci plus longtemps et il est temps d'affirmer, comme un nouveau droit de l'homme, le droit à un revenu décent, revenu d'autonomie sans lequel il n'y a pas vraiment de droits. Cela semble encore trop utopique et pourtant c'est une revendication qui insiste et gagne de plus en plus de partisans, revendication qui devrait s'imposer dans le contexte actuel car le revenu garanti n'est pas seulement l'instrument de la lutte contre la précarité et la misère, c'est surtout un renversement complet de logique de la sécurité sociale au développement humain, c'est l'investissement dans la personne, dans son autonomie et sa créativité exigées par le devenir immatériel de l'économie où ceux qui sont devenus plus ou moins des "travailleurs du savoir" sont destinés à la résolution de problèmes dans un environnement incertain. C'est enfin la base d'une production alternative et d'une économie relocalisée.

Le fait est qu'on ne peut plus compter sur la continuité des emplois à l'ère de l'information, ce qui change tout par rapport à l'ère industrielle, indépendament d'un chômage de masse qui devrait commencer à baisser normalement avec le papy boom. Dès lors, de deux choses l'une : soit les protections sociales sont attachées à l'emploi avec les conséquences d'inégalité et d'exclusion que nous connaissons d'autant plus que l'emploi devient discontinu et précaire, soit les protections sociales sont attachées à la personne et cela doit se traduire au minimum par un revenu garanti, au mieux par les moyens d'un développement humain (développement des capacités, de l'autonomie individuelle et des possibilités de valorisation de ses compétences).

Bien sûr si ce n'est plus l'entreprise qui procure les protections sociales, il devient plus difficile de justifier les charges sociales financées sur les salaires. Le financement par l'impôt (surtout la TVA s'appliquant aussi aux produits importés) devrait se substituer aux cotisations salariales et donc à la gestion de la sécurité sociale par les syndicats (qui devront disposer d'autres ressources et services). C'est bien l'ensemble de la construction qui est en cause. On comprends que ce n'est pas un bouleversement qui peut se faire à froid et qu'il faut des circonstances exceptionnelles (comme maintenant peut-être? Non, pas encore!).

Il est bien clair que, jusqu'à présent, personne ou presque ne voulait d'un revenu garanti ! C'est une mesuire qui choque les convictions précédentes, de même qu'il était impensable pour un moine du moyen âge qu'on puisse ne pas éprouver de peine dans le travail, considéré comme une nécessaire pénitence ! Pourtant le travail a changé en n'étant plus force de travail ni travail forcé. Un emploi est considéré désormais comme valorisant, et le travail peut même être épanouissant (ce que l'ergothérapie avait montré depuis longtemps). On peut se dire qu'il est malgré tout inutile de tout chambouler et qu'il est bien plus simple de traiter séparément retraite, chômage, travailleurs pauvres, insertion, allocations familiales, étudiants, etc. (c'est sûrement ce qui se passera). Pourtant on rate ainsi l'essentiel car le revenu garanti n'est pas seulement une mesure symbolique unifiant le système de redistribution et d'assistance, c'est une rupture effective, une refondation des droits sur la personne, une toute autre logique économique, une "inversion de la dette" (comme dit Ehrenberg). C'est surtout une révolution dans la production, une véritable libération des nouvelles forces productives en permettant le développement des activités autonomes (informaticiens, créateurs, bénévolat, etc.) et facilitant la relocalisation de la production (artisanat, agriculture biologique, etc.).

Il y a peu, la revendication d'un revenu garanti était encore rejetée dans un avenir utopique, ne pouvant espérer mieux que d'améliorer les minima sociaux, mais il semble bien que cette revendication commence à trouver un écho dans la population et pourrait s'imposer dans la lutte actuelle contre la précarité comme la réponse la plus adaptée, la plus ouverte sur l'avenir en même temps que la plus démocratique, conquête d'un approfondissement démocratique, d'un progrès des droits de l'homme, de la solidarité sociale et de la civilisation, dans la grande tradition révolutionnaire.

Il ne s'agit pas d'assistance mais bien d'un nouveau mode de production, d'une autre façon de travailler et de produire à l'ère de l'information, de l'écologie et du développement humain. Ce n'est pas tant parce qu'il est la seule réponse à l'insécurité économique qui se développe que le revenu garanti est incontournable, malgré son caractère révolutionnaire et la si difficile rupture idéologique qu'il implique. C'est parce qu'il est devenu possible et souhaitable dans nos sociétés surdéveloppées, mais bien plus encore parce que cela correspond aux exigences écologiques de décroissance matérielle, de sortie du productivisme salarial, tout autant qu'aux besoins des nouvelles forces productives immatérielles basées sur l'autonomie cognitive, les relations et les interactions sociales. Ces nouvelles forces productives n'ont rien à voir en effet avec l'ancienne "force de travail" de l'ère de l'énergie, force proportionnelle à la quantité produite alors que la production devient au contraire aléatoire, en tout cas non-linéaire et bien plus incertaine à l'ère de l'information. La production devient de plus en plus une production sociale d'ordre statistique comme dans les domaines artistique et scientifique où il n'y a qu'une réussite pour des milliers d'échecs, mais où cette réussite peut se répandre partout presque immédiatement et profiter à tous.

Dire que le revenu garanti peut être la base d'une production alternative implique qu'on ne peut en rester au revenu garanti, il faut lui associer des institutions comme des coopératives municipales, les instruments d'une production effective, relocalisée. Le revenu garanti n'est donc pas tout, il est nécessaire à la sortie du salariat mais n'est pas suffisant pour vivre une vie humaine qui a besoin de reconnaissance sociale et de valorisation de ses compétences. Le revenu garanti n'est pas destiné à payer les gens à ne rien faire mais à leur donner plus d'autonomie dans le choix de leur activité. C'est un nouveau modèle d'emploi qu'il faut promouvoir (ce que les Américains appellent un business model), c'est un nouveau système de production relocalisé qu'il faut construire, sur d'autres rapports de production, pas une prétendue "société de loisirs". Le revenu garanti est de l'ordre de l'investissement dans la personne et la société, tout comme les infrastructures publiques (routes, écoles, etc.) procurant les "externalités" indispensables à la production dans une économie complexe.

Quelle écologie supporterait l'absence de revenu garanti ? S'il faut se préoccuper de la qualité de la vie des générations futures, ce n'est pas pour négliger les générations actuelles et supporter le développement de la misère au coeur de nos pays riches. Ceux qui pensent que distribuer un revenu garanti à tous encouragerait la consommation devraient ravaler leur honte étant donné le montant de ce revenu qui n'a rien de luxueux (600€ pour Yves Cochet, ce qui semble un minimum, 750€, c'est-à-dire 75% du smic, serait plus humain par les temps qui courent). La question n'est d'ailleurs pas de savoir s'il faut un revenu garanti. Comment vivre sans, dès lors qu'il y a un chômage de masse ? Veut-on l'élimination pure et simple de ceux qu'on appelait au XIXè siècle la "surpopulation" ? En fait, ce sont les familles pour l'instant qui se substituent quand elles le peuvent à un Etat défaillant, aggravant dramatiquement par là même les inégalités sociales et la misère. Au contraire, rendre les pauvres indépendants du salariat et favoriser les activités autonomes constitue certainement un facteur de décroissance matérielle important (en même temps que de hausse des salaires, de l'activité locale, de la qualité de la vie), beaucoup plus que la réduction du temps de travail, de la population ou des consommations qui entretiennent l'illusion qu'on pourrait rester dans le même système en modèle réduit. Ce n'est pas le temps de travail qu'il faut réduire, c'est le travail qu'il faut changer, construire une alternative au productivisme, d'autres rapports de production, changer de modèle, changer d'ère enfin !

Le revenu garanti se trouve au noeud de cette révolution des droits sociaux à l'ère de l'information, de l'écologie et du développement humain. Il est à la base de nouveaux droits individuels permettant de retrouver un avenir et une nouvelle dignité, de baisser la pression économique et de se réapproprier sa vie en passant d'un travail forcé au travail choisi. Il matérialise le refus de laisser des hommes dans la misère et la volonté d'une nouvelle convivialité dans les rapports humains en même temps qu'il procure les moyens de la création immatérielle et d'une sortie du productivisme, base d'une production alternative plus écologique. La conquête de l'autonomie financière et d'un véritable "droit à l'existence" est sans conteste un des enjeux majeurs, comparable à l'abolition de l'esclavage, de cette révolution sociale qui commence à peine et qui est loin d'être gagnée encore (attention au retour de bâton si nous échouons).
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PostPosted: 11 Dec 2006 21:01    Post subject: Reply with quote

Ce texte-ci est contemporain de celui signé "Tranquilou", c'est à dire le milieu des années 90.

Tranquilou est à l'origine un tract distribué dans les manifs parisiennes de cette époque, par des gens qui à mon avis faisaient partie d'un collectif appelé Travailleurs-Chômeurs-Précaires.

Le texte de Valérie Marange a été écrit dans la foulée du mouvement des occupations d'assedic,caf et anpe de l'hiver 97-98.

http://perso.orange.fr/marxiens/politic/revenus/marange.htm

La révolte logique des sans salaire
Valérie Marange
Combien de temps peut-on se dérober à l'exigence du réel, quand ceux qui ne peuvent s'y soustraire se révoltent très logiquement, pour éviter la mendicité et la marginalisation sociale ? Combien de temps peut-on ignorer que les "politiques de l'emploi" ne répondent en aucun cas à la paupérisation massive d'une part croissante de la population, chômeurs, précaires, bas salaires à temps partiel ? Combien de temps peut-on faire l'économie d'une remise à plat de l'assurance et de la solidarité, d'une refonte de l'État providence qui soit à la hauteur des transformations radicales du travail, de l'emploi et du revenu auxquelles nous assistons aujourd'hui ? Combien de temps la gauche peut-être rester "travailliste", sans sacrifier le welfare sur l'autel du workfare, en attendant les libéraux pour instaurer une allocation universelle de ressources revue à la baisse ? Peut-on jouer ce jeu longtemps, sans parier en même temps sur une régression fantastique des esprits, en condamnant les "exclus" à mendier individuellement des faveurs pour répondre à leurs besoins les plus élémentaires, faisant peser sur eux le soupçon de l'inadaptation psychologique (voire génétique, les plus aptes ayant été sélectionnés) ? Doit-on, comme le préconisa un président de l'ANPE française et comme on le fait à New York, mettre en travail forcé tous les allocataires des minima sociaux, et sera-ce pour les "insérer" ou pour les punir ? Combien de temps l'exclusion d'une économie de plus en plus restreinte, de plus en plus centrée sur le profit de court terme, de plus en plus dépendante des bulles spéculatives devra-t-elle signifier la perte d'identité sociale et de moyens d'existence ?

Le mouvement des chômeurs et précaires est une bonne nouvelle pour ce pays qui peut-être le sent puisque malgré les tentatives pour le marginaliser, cette révolte logique est restée populaire. Il est une chance pour une modernisation des politiques sociales qui prenne pleinement conscience que la vie ne s'arrête pas aux portes de l'entreprise et de l'emploi salarié classique, et qu'on ne peut plus subordonner la survie des sociétés aux seules lois du marché. Le mouvement des chômeurs, sur fond de crise asiatique, nous rappelle que le modèle économique dans lequel nous vivons n'est pas durable, non seulement parce qu'il a des effets délétères sur la biosphère, mais parce qu'il conduit à l'exclusion des quatre cinquièmes de la planète du champ des droits. À travers leurs propres enjeux de survie, trop urgents pour pouvoir attendre d'hypothétiques créations d'emplois, les chômeurs soulèvent des enjeux d'avenir plus globaux, d'un développement qui ne soit pas seulement celui de l'économie restreinte, mais remette la société au centre des préoccupations.

Revenu d'existence ou workfare
Qu'est-ce qui résiste aujourd'hui à l'option, appelée aujourd'hui par le mouvement social malgré ses cadres "travaillistes", d'un revenu d'existence garantissant une vie digne et permettant à chacun de développer son activité dans ou en dehors de l'économie restreinte ? C'est, nous disent certains, le rejet de logiques d'assistance, le travail seul garantissant l'autonomie et la construction de soi. C'est, plus platement, qu'il serait dès lors difficile de faire travailler pour le Smic (surtout à mi-temps) des personnes qui pourraient gagner presque autant en ne travaillant pas. Mais faut-il craindre comme un risque majeur que si les minima sociaux devenaient un peu plus "optimaux", certains emplois sous-payés et abrutissants ne trouveraient plus preneurs? L'un des problèmes n'est-il pas, précisément, que le chômage génère une baisse globale des rémunérations du travail, ce qui est même assez clairement son but? Le travail dépendant, orienté par des objectifs mercantiles voire contre-productifs (armes, équipements et consommations destructrices de l'environnement), structuré par des modes d'organisation rigides (ou flexibles par le bas) est-il la seule activité socialisante et utile à laquelle puisse aspirer l'humanité ? Est-il de plus vraiment nécessaire à la production des richesses matérielles et morales auxquelles nous aspirons également ?

Les objections au revenu d'existence démontrent elles-mêmes la nécessité de remettre à plat le modèle archaïque du travail dans nos sociétés. S'il est vrai que les chômeurs souffrent de l'absence de travail, on ne peut en effet oublier que d'autres souffrent du travail lui-même, qui leur garantit peut-être un statut social, mais bien souvent ni revenu suffisant, ni occasion d'engager et de construire leur subjectivité. Il est compréhensible que certains de ces travailleurs malheureux ne voient pas d'un bon oeil l'augmentation des minima sociaux, et probablement pas faux de prévoir que celle-ci tendrait à dénouer l'obligation de travailler dans n'importe quelles conditions. Mais ceci serait-il si dommageable ? Avons-nous, autrement dit, irrémédiablement besoin d'esclaves, et ceux-ci aucune autre issue que le travail contraint ou la mort sociale ? Faut-il maintenir à grands coups de subventions des emplois polluants et usants, encourager les patrons à recruter à bas salaires tout en renchérissant de fait le coût de l'emploi qualifié ? Une politique "sociale" entièrement axée sur une économie aussi assistée que le chômage n'engendre-t-elle pas une guerre de tous contre tous pour l'emploi, délétère pour l'écologie des sociétés ? Pourquoi la Commission européenne s'en prend-elle, par exemple, au nom de l'employabilité au système danois, qui expérimentait un équilibre intéressant entre un revenu garanti élevé et une flexibilité du travail par "le haut", avec le résultat d'un chômage de longue durée presque inexistant ? Comment, pourtant, ne pas voir que la société du workfare, si elle advient, sera bien plus archaïque et servile que celle du welfare ? Que le choix n'est plus entre "emploi" et "assistance", mais entre la garantie de la dignité et sa conditionnalité ?

Revenu d'existence et productivité sociale
Ce qu'a mis en relief le mouvement des chômeurs, dans sa durée, dans ses objectifs, dans sa popularité, c'est l'intensité insoutenable de la paupérisation, qui peut ramener certains d'entre nous à des conditions dignes du XIXe siècle, et ceci dans un contexte de richesse très différent. C'est aussi la possibilité, à portée de main, de sortir du paradigme du travail forcé, précisément grâce à ce contexte d'abondance. C'est enfin que ce changement de paradigme, bien loin de conduire à une sorte d'assistanat généralisé, pourrait représenter le moyen de mobiliser autrement, et bien mieux, la vraie richesse que représente le capital humain, dont le regard psycho-social sur les "exclus" organise le gâchis. Des mouvements de précaires, tel celui des intermittents du spectacle, ont indiqué l'intérêt, pour le maintien de certaines activités et capacités humaines, d'une allocation de ressources pendant les périodes non salariées. De ce point de vue, l'enjeu du revenu rejoint celui de la réduction du temps de travail, qui est effective et signale l'écart grandissant entre temps employé et production, économie restreinte et économie réelle, si l'on inclut dans cette dernière tous les usages actifs du temps "libre" : activités de survie, formation et développement personnel, activités bénévoles d'utilité sociale, travail bénévole en amont d'une mission rémunérée, montage de projets, temps consacré à la vie de la cité, etc. Le temps "libre" compte autant pour le développement et la santé des sociétés que le temps capturé par l'économie restreinte, et la précarisation contribue à cette prise de conscience, que ne méconnaît pas entièrement le discours économique : on mesure aujourd'hui la compétitivité non pas à l'échelle d'un produit ou d'une entreprise, mais d'un pays ou d'un territoire en termes de capital humain, et les ONG de développement local (dans les pays du Sud comme dans nos villes) ont appris à s'appuyer sur les ressources du travail informel, auquel ne peut pas toujours correspondre une solvabilisation classique en terme d'emploi privé ou public, ce que les "emplois-jeunes" risquent encore de démontrer. Ni les trente-cinq heures, ni quelques aides à la création d'emplois dans un "tiers secteur" pour l'instant mal défini ne sauraient suffire à soutenir cette richesse humaine et sociale, ces activités indispensables au maintien à flot d'une société, ainsi d'ailleurs qu'à l'employabilité elle-même, si du moins on entend par là autre chose que l'adaptation à la baisse des salaires et au sous-emploi de ses potentialités.

Un revenu garanti décent et réellement cumulable[1], au contraire, pourrait agir bien plus puissamment sur le partage du temps employé que la seule loi sur les 35 heures, et en particulier réduire le chômage de longue durée de façon significative, en favorisant une mobilité sociale non pas contrainte mais désirée. Il pourrait agir sur l'emploi par des mécanismes classiquement keynésiens, en stoppant la baisse des salaires et en relançant la consommation[2]. Il pourrait agir favorablement sur la durabilité du développement économique lui-même, en favorisant une productivité sociale moins inféodée aux profits de court terme, une meilleure écologie territoriale et sociale. Il mériterait d'être appelé "de citoyenneté", non pas parce qu'il imposerait un contrôle social sur ses bénéficiaires (démarche que la "loi contre l'exclusion" s'apprête à renforcer), mais parce qu'il reverserait les augmentations considérables de la productivité au bénéfice d'une vie moins soumise à la nécessité, favorisant les bifurcations professionnelles, l'étude et la participation à la vie de la cité, et donc la production de nouvelles subjectivités.

Du travaillisme au misérabilisme
Les idées pour financer des telles mesures ne manquent pas, à commencer par la taxation des flux de capitaux, qui ne ferait que rééquilibrer un peu l'écologie relationnelle de l'économie et de la société, quand chaque licenciement contribue à faire monter les valeurs. Sans aller jusque-là, comment croire qu'aucun remaniement budgétaire n'est possible, quand on va distribuant les aides à l'emploi déqualifié, à l'automobile, à l'agriculture intensive et au bétonnage, à la police et la régulation sociale, tout en abandonnant les sans-salaire à la seule logique stigmatisante de la "lutte contre l'exclusion", nouvelle forme de contrôle des improductifs dans l'ère post disciplinaire ?

La "faisabilité" du revenu d'existence n'est pas un problème objectif, pas plus d'ailleurs que la "préservation du Smic" mise en avant par Jospin, Aubry et Join-Lambert. Que signifie en effet un tel "maintien" dans les circonstances actuelles, où le Smic a totalement perdu sa fonction de garde-fou, jusqu'à devenir la norme de l'embauche à bac+2, voire plus ? Que signifie le "refus de l'assistance" quand il implique la perpétuation d'une gestion humiliante de la pauvreté, moitié charité, moitié cruauté[3] ? C'est l'ensemble du vocabulaire qu'il faudrait réévaluer quand les "minima" (même le Smic) tendent à devenir des "maxima", quand on parle de "désincitation" pour qualifier la garantie de survivre, de "politiques de l'emploi" pour justifier la subvention massive à la baisse des salaires, d'"autonomie" pour qualifier le régime de la nécessité, d'"employabilité" quand l'économie française ne sait pas utiliser les docteurs de l'université, d'"incivilité" des jeunes quand le contrat de progrès intergénérationnel vole en éclats, etc.

Le plus effrayant dans la situation actuelle, ce n'est pas le sort des SDF ni la dégradation de l'état sanitaire des précaires[4], c'est la dégradation de la subjectivité travailliste en misérabilisme. Le vrai obstacle au revenu d'existence aujourd'hui n'est pas son coût, c'est qu'il casserait l'ambiance sinistre que les cadres politiques et sociaux et même intellectuels du pays semblent affectionner, quand bien même les indicateurs économiques sont bons. L'omniprésence de la mendicité, toute cette grande affaire de l'"aide sociale" en plein développement, ainsi qu'une justice des mineurs elle aussi en plein boum, tout cela crée une ambiance, un climat subjectif dont on finit par se demander s'il n'est pas le but recherché des politiques sociales, mais à vrai dire un but suicidaire.

Il est ainsi frappant de voir comment les mêmes acteurs qui, il y a dix ans, s'enorgueillissaient de diriger un des pays les plus scolarisés du monde, n'ont de cesse aujourd'hui de présenter la jeunesse comme paresseuse, illettrée pour une bonne part, tout juste bonne à se faire embaucher au Smic après des années d'études. Il est aussi assez sidérant qu'après des années d'investissements importants dans la politique universitaire, on continue à répéter que la France manque d'emplois non qualifiés, alors que ceux-ci, déjà en surnombre grâce au dumping social pratiqué depuis des années aux frais du contribuable et des travailleurs qualifiés, sont occupés pour une bonne part (y compris les CES) par des diplômés (reléguant donc les non-diplômés au chômage). Dans cette veine, il est franchement déprimant d'entendre des experts bien intentionnés préférer, entre plusieurs scénarii de création de "nouvelles activités" d'entretien de l'environnement, ceux qui créeront "le plus d'emplois", c'est-à-dire des emplois moins qualifiés.

La conditionnalité des minima (RMI mais aussi AAH) et des différentes aides (au logement, à l'endettement, etc.) participe de cette atmosphère, elle permet à des escouades d'éducateurs et de contrôleurs (dont des travailleurs du social eux-mêmes difficilement "employables" bien souvent selon le système de valeurs qu'ils servent) de sévir et de moraliser, de démoraliser aussi. Elle est la base ou le sommet d'un système de conditionnalité et de dévalorisation généralisée, réveillant partout des pulsions de petits juges, des petites sentences qui tissent le climat social, obligeant chacun à faire continuellement preuve de sa civilité et de son mérite. On peut bien comprendre comment tout cela fonctionne, si l'on a en tête tous les micro-pouvoirs, tous les systèmes de dépendance et de capture qui peuvent tirer parti de cette précarisation, depuis les centres d'action sociale jusqu'aux entreprises. Le paradoxe, c'est que les subjectivités travaillistes y sont particulièrement investies, la preuve la plus nette étant évidemment Tony Blair. La morale travailliste française est peut-être plus "catholique ", passant par le plafonnement des ressources pour aboutir à une conditionnalité générale des allocations familiales, qu'on parle maintenant de suspendre aux parents incapables de socialiser leurs enfants Le ressentiment à l'égard des "riches" ouvre la voie à de nouveaux contrôles sur les pauvres ; tout est question de tonalité affective, entre l'envie et la pitié. Paradoxe ultime, le discours attaquant les "privilèges" des couches intermédiaires a notamment circulé en France sous couvert de défense des exclus et d'universalisation de la sécurité sociale, laquelle est atteinte au moment même où la conditionnalité des ressources, elle, est plus que jamais affirmée - par les mêmes y compris - comme valeur républicaine.

Le modèle "travailliste" français, quoique différent du modèle britannique, plus inquiétant peut-être politiquement, ne manque pas de chausses-trappes dans lesquelles s'engouffre une affectivité triste articulée au jugement, à la frustration et à l'absence d'avenir. Dans cette tonalité, on peut classer la "magistrature sociale" annoncée par Pierre Rosanvallon[5] pour gérer les allocations diverses, qui produit aujourd'hui une inflation sans précédent du travail social, et ces véritables entreprises de médisance que sont les commissions où l'on gère les exclus[6]. On peut aussi y verser la fixation nihiliste des intellectuels français sur des formes vides (de la loi ou de la république, de l'emploi ou de la famille, etc.) excluant tout principe d'espérance, toute communauté, toute production subjective, l'ensemble de l'espace social se trouvant ramené à sa seule gestion pastorale par des spécialistes. On peut encore y inclure l'obligation, pour obtenir dans ce pays des aides à l'initiative, de prouver d'abord que cette initiative concerne une région, un quartier, une population "difficiles", une souffrance fondant son utilité sociale, une misère transformable en "gisement d'emplois", en travail. On peut y verser in fine le glissement progressif de la pitié vers la haine, qui a déjà produit hier des arrêtés anti-mendicité et des "déportations" des SDF des centres-villes vers les périphéries, et pourrait bien produire demain de nouveaux bannissements ou renfermements.

Une dose de cruauté, une dose de masochisme ? Serait-ce que le créneau est bon, celui de produire la médiation sociale comme misère partagée ? Serait-ce qu'il y a quelque fascination à voir un pays d'abondance et de culture, un "État de droit" s'il en fut, produire son tiers ou "quart-monde intérieur, la misère sociale et mentale, la "désaffiliation" et la "fracture", un électorat en déroute ouvrant la douceur saumâtre des hypothèses les plus sinistres, qui exprimeraient au mieux l'humeur du moment ? Serait-ce que le spectacle est beau, beau comme un exclu digne rentrant dans le rang, ou comme une voiture en feu dans un quartier triste ? Si Full Monty ou Marius et Jeannette font salle pleine, si les gens de théâtre montent La Misère du monde, ça prouve quoi ? Que les gens en ont marre du spectacle édifiant que nous joue la société du workfare, ou qu'ils en redemandent ?

La bonne nouvelle des chômeurs
"Tu gagneras ta vie à la sueur de ton front", le vieux commandement a rarement autant qu'aujourd'hui révélé sa nature punitive, qui fait de l'employabilité travailliste-libérale une formidable opération d'assujettissement, de contamination dépressive, que des chômeurs libérés de toute culpabilité évaluent aujourd'hui froidement, logiquement. Car là est sans doute la bonne nouvelle du mouvement pour l'augmentation des minima, sa révolution galiléenne : la "découverte" que l'autonomie et la citoyenneté ne dépendent pas tant de l'emploi que d'une base matérielle suffisante protégeant l'individu de la servitude et de la servilité, dans ou hors l'emploi, ce que savaient déjà les citoyens grecs et ce que savent évidemment les rentiers, qui ne semblent guère souffrir de leur exclusion du monde du travail.

Sa bonne nouvelle est ce que certains ont appelé la "précaire pride", l'auto-affirmation des chômeurs, leur rupture avec la morale de la honte, le souci de soi comme base d'une garantie biopolitique fondamentale. Elle est aussi que ceux dont on prédisait depuis dix ans l'incapacité à s'organiser, qu'on assignait au statut d'objet de l'effort des autres associations caritatives, travailleurs sociaux et de l'insertion -, y sont malgré les blocages syndicaux parvenus, actant leur citoyenneté non par l'"insertion", mais par le support mutuel et le mouvement.

"Toute existence qui peut être niée mérite aussi de l'être", disait Nietzsche[7]. Les chômeurs ont retenu la leçon et refusent la négation de leur existence. Ils affirment la fierté des précaires comme condition de toute fierté possible, de tout projet d'avenir qui ne se réduise pas à un réalisme vide, à une esthétique de la misère, à un darwinisme social plus ou moins ouvert. Mais nos dirigeants sont-ils prêts à éclairer de tels choix, et apprendront-ils à temps de l'histoire que les révoltes logiques, même sans "mouvement de masse", appellent des réformes de l'entendement politique ?
février-mars 1998

1. "décent" signifierait ici au-dessus du seuil de pauvreté en tout cas, et de façon suffisante pour permettre de prévenir globalement - plutôt que de réparer après coup de façon individuelle - les catastrophes en terme de logement, de dettes, etc. La cumulabilité ne devrait pas avoir pour "plafond" le Smic, ce qui serait transformer l'esprit de ce dernier, mais plutôt des "plafonds" déjà institués tels que celui de la Sécurité sociale.
2. Voir à ce sujet l'article de René Passet "Relever les minima sociaux, une exigence économique", Le Monde diplomatique, février 1998.
3. Le contrôle des ressources des Rmistes, même en nature (hébergement ou propriété d'un appartement justifient l'amputation du RMI), l'obligation de prouver constamment sa bonne volonté d'insertion, dérivent bien rapidement en investigations indiscrètes sans garanties de secret professionnel (c'est même le contraire qui est garanti dans des administrations telles que la CAF), en interventions paradoxales telles que les suspensions d'allocation logement pour les locataires endettés, en mises en doute de la santé mentale ou du mode de vie, etc.
4. Qui amène d'ailleurs le Haut Comité de la Santé publique à préconiser "la création d'une allocation universelle de revenu", Le Monde, 23 février 1998.
5. Le Monde, 5 octobre 1991. Rosanvallon reconnaît d'ailleurs le "danger d'arbitraire" associé à ce contrôle des comportements notamment dans l'attribution du RMI.
6. Voir par exemple : Isabelle Astier, "Entre droit et biographie, les termes d'une contrepartie", pp. 225-233, Vers un revenu minimum inconditionnel, La Revue du Mauss, n° 7, 1996.
7. Considérations inactuelles, II 4.

Cet article est extrait de la revue "Chimères" no 33 (printemps 1998). Titré "Le désir ne chôme pas", ce numéro comporte un important dossier sur le travail et le chômage qui inclut divers articles (dont un d'Alain Lipietz) destinés à contribuer à l'analyse du mouvement de décembre 97 et janvier 98 ainsi qu'à évaluer la possibilité d'un revenu d'existence.
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