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Impossible échange et invention de la réalité économique.
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Kobayashi



Joined: 08 Apr 2004
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PostPosted: 03 Dec 2007 12:15    Post subject: Impossible échange et invention de la réalité économique. Reply with quote

Impossible échange et invention de la réalité économique.

Proche de certaines des analyses de Lohoff, Kurz, Jappe et le reste de l'ex-groupe Krisis, Michel Henry revient lui-aussi sur les questions fondamentales d'une critique de " l'économie tout court " c'est-à-dire de la cellule germinale pour la Société-Mégamachine, la forme-valeur.

Quote:
Le problème de la possibilité de l’échange (l’échangeabilité) est alors « l’un des problèmes les plus difficiles qu’ait eu à résoudre l’humanité écrit M. Henry, et ce, il est intéressant de le noter, dès l’origine. L’humanité a en effet commencé lorsque les hordes ont échangé leurs produits au lieu de s’éliminer systématiquement. Elles ont alors fini par résoudre pratiquement ce problème essentiel. Il paraît très simple d’échanger des marchandises. Une tribu située par exemple au bord de la mer arrive à extraire du sel des marais salants. A côté d’elle, dans la forêt, une autre tribu tue des bêtes et confectionne des vêtements avec leurs peaux. Un jour, au lieu de se massacrer, ces tribus se regardent et plutôt que de scruter leurs armes elles sont attentives à ce qu’elles ont dans la main. Elles vont dès lors échanger du sel contre des peaux de bêtes. Or, le problème que pose cet échange est quasiment insoluble. Quelle est en effet la proportion selon laquelle on va échanger ce tas de peaux de bêtes contre ce tas de sel ? L’époque historique de cet échange est sans importance puisque ce n’est pas un problème historique, mais un problème philosophique, un problème de possibilité interne. Que l’échange ait eu lieu il y a cent mille ans ou deux cent mille ans n’a aucune espèce d’importance, le problème, je le répète, est celui de sa possibilité.

Dans cet échange les uns ont proposé un tas de sel et les autres un tas de peaux de bêtes et les deux chefs ont estimé les proportions en ajoutant ou en retranchant un peu de chaque côté. Mais que soupesaient-ils ? Les produits qui vont devenir des marchandises sont en effet qualitativement et quantitativement différents, il n’y a aucun dénominateur commun entre eux. Quelle est leur mesure ? Il n’y en a pas. Dans leur regards s’effectue pourtant une évaluation : combien de travail ces produits ont-ils coûté ? C’est-à-dire combien de souffrance ? Ils vont alors échanger le travail vivant exigé par ces produits. Telle est la solution que fournit l’économie politique au début du XVIIIe siècle.

L’échange des marchandises – ce qui devient marchandise dans l’échange – est en réalité l’échange des travaux qui ont produits ces marchandises. Et c’est là que se manifeste le génie des grands penseurs. Cette solution extraordinaire est en fait pour Marx une aporie qui ne fait que créer une difficulté supplémentaire. Pourquoi ? Parce qu’il est plus difficile d’échanger des travaux que des produits concrets. Comment est-ce donc possible ? Il est possible de qualifier ces marchandises : il peut s’agir par exemple de peaux de bêtes de qualité médiocre ou de très belle qualité. Tant que l’économie politique croit que le travail est quelque chose d’objectif, que l’on peut mesurer et quantifier, il suffit de dire : tant de quantité de travail de telle qualité d’un côté, contre tant de quantité de travail de telle qualité de l’autre. Oui, mais pour Marx le travail ne se réduit pas à cela. Il est réel, vivant, subjectif et individuel. Et j’ajoute qu’il est invisible, non mesurable, inqualifiable et inquantifiable. Marx le dira jusque dans ces textes politiques puisqu’il se posera la question de savoir comment on peut donner le même salaire à des travailleurs qui n’ont pas fait la même chose. Ils n’ont pas fait la même chose puisque les uns sont forts et les autres sont faibles, et les forts ont fait leur travail avec plaisir tandis que les faibles l’ont fait dans la souffrance. Comment voulez-vous échanger du plaisir avec de la souffrance ? Il est par conséquent absolument impossible de comparer les travaux vivant dans leur réalité, c’est-à-dire ces vies invisibles, inqualifiables, inquantifiables, dont chacune est unique et incomparable à toutes les autres. Nous nous trouvons dans une sorte d’aporie.

Marx explique que les économistes ne savent pas au fond ce qu’est le travail. En se servant d’une notion existante, c’est-à-dire d’un travail quantifié de telle catégorie qui dure par exemple huit heures, ils ne réussissent pas à résoudre le problème parce qu’ils fonctionnent au niveau des objets économiques. Ils ne voient pas en effet que le travail par lequel ils expliquent l’économie est un objet qui n’existe pas dans la réalité »

On retrouve le texte de cette conférence à l’université Paul Valéry-Montpellier III en 1996. dans Michel Henry, Auto-donation. Entretiens et conférences, éditions Beauchesne.


Plus largement on peut voir là-dessus les 2 tomes du Marx, Tel, Gallimard, d'Henry et Du communisme au capitalisme : théorie d'une catastrophe (Odile Jacob), ainsi que d'Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise, Pour une nouvelle critique de la valeur, Denoel, 2003. Avec de toutes autres propositions analytiques, et sans personnellement adhérer aux présuppositions de l'auteur, il est aussi intéressant de prendre au moins connaissance des positions de Jean Baudrillard dans L'impossible échange, Galilée. J'ai lu aussi récemment le dernier n° de la revue Temps Critiques proche elle de la critique de la forme-valeur même s'ils ont quelques divergences avec Jappe exposées dans L'évanescence de la valeur. Une présentation critique du groupe Krisis, L'Harmattan, 2004. Le dernier numéro fait une bonne critique générale du conseillisme ultra-gauche, à la suite de Jappe (alors que le dernier n°d'Offensive-OLS nous fait son dossier sur la présentation générale du conseillisme sans véritable auto-critique, à part et de manière trop détournée, dans le texte de Gilles Lucas). On retrouve aussi dans ce numéro 14 de TC (hiver 2006, 10 euros), des textes d'André Dréan, ex-participant-brouillé au bulletin édniste In Extremis, avec des textes qui sonnent vraiment pas toujours justes, mais qui sont tout de même stimulants : sur " La société industrielle : mythe ou réalité ? " (polémique contre la sensibilité anti-industrielle proche des thèses sur l'artificialisation d'EDN. Et qui était déjà sorti en brochure il y a quelques années, c'est là une version refondue) et une " Critique du catastrophisme écologiste ", qui me semble bien meilleure. On comprend mieux la dictature d'Etat à la Jonas que nous préparent les technocrates catastrophistes Jean-Pierre Dupuy, Serge Latouche et le reste des écologistes radicaux et autres décroissants. Guy Bernélas dans son dernier ouvrage sur La décimation des abeilles relevait très bien lui aussi, l'étatisme-à-gogo dans les propositions complètement ambigues de Serge Latouche. Comme quoi, si certes, la sensibilité édéniste dont je me réclame est plutot favorable à Jonas tout en vomissant son étatisme généralisé (ce que la novlangue des décroissants appellent par euphémisme, " remettre la politique à sa juste place "), personne n'est heureusement dupe sur les écologistes radicaux et autres décroissants d'aujourd'hui (et ce depuis Charbonneau). Mais je crois, au-delà de la polémique qui entoure toujours ce débat là au sein et autour d'EdN, qu'il faut au moins reconnaitre à Dréan d'essayer de poser une critique dans son texte sur le catastrophisme (l'autre texte amène évidemment des critiques plus évidentes), au coeur même de l'oeuvre de Jonas. Et même si c'est peut-être en effet mal fait et trop envolé par endroit (ok), c'est pas tout de même inutile.
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ivani



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Posts: 414

PostPosted: 03 Dec 2007 13:12    Post subject: Re: Impossible échange et invention de la réalité économique Reply with quote

Clement Homs wrote:
On comprend mieux la dictature d'Etat à la Jonas que nous préparent les technocrates catastrophistes Jean-Pierre Dupuy, Serge Latouche et le reste des écologistes radicaux et autres décroissants.

Question
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Jeuf



Joined: 14 Nov 2004
Posts: 1506
Location: 63 et 75

PostPosted: 03 Dec 2007 15:29    Post subject: Reply with quote

Je savais pas que Latouche faisait de l'étatisme-à-gogo...

Et puis sur le texte de Henry on part sur des préjugés histoiriques anthropologiques douteux:

Quote:
L’humanité a en effet commencé lorsque les hordes ont échangé leurs produits au lieu de s’éliminer systématiquement. Elles ont alors fini par résoudre pratiquement ce problème essentiel. Il paraît très simple d’échanger des marchandises. Une tribu située par exemple au bord de la mer arrive à extraire du sel des marais salants. A côté d’elle, dans la forêt, une autre tribu tue des bêtes et confectionne des vêtements avec leurs peaux. Un jour, au lieu de se massacrer,
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Kobayashi



Joined: 08 Apr 2004
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PostPosted: 03 Dec 2007 18:11    Post subject: Reply with quote

Ivani citation :
Quote:
Question


http://forum.decroissance.info/viewtopic.php?t=4548 (plus largement sur l'idéalisme politique et l'étatisme des décroissants je renvois au texte de C. Tarral)

Hormis qu'il y a moins de 3 semaines j'apprenais que maintenant S. Latouche faisait des conférences devant le patronat français et plus précisément " devant des chefs d'entreprises en avril dernier dans un très fermé et très gagnant Club Stratégies " - cette vidéo sera bientôt je crois disponible - (quand il y a quelques mois, S. Latouche n'arrêtait pas déjà de faire en privé les louanges de la participation au gouvernement italien Prodi d'un expert italien proche de la " décroissance "), il faut aussi lire un des derniers textes de Latouche dans Politis au sujet du Grenelle, où monsieur posait à lui-même la question, " est-ce que Latouche va donner ses conseils au Grenelle de Sarkozy ? " Rien que le fait de se poser un tel genre de question, en dit long sur les intentions politiques de certains... Aaah ! A quand un bon petit Grenelle vrai de vrai avec nos expertocrates de la décroissance et le think tank en politiques publiques Entropia ? On lira notamment le compte-rendu du groupe Vive Libre ! de la Fédération anarchiste qui s'est invité au fameux " Contre-Grenelle à Lyon ", qui démontre bien pourquoi on baigne là dans le marais écologiste d' " une gauche écolo radicale de gouvernement " (Le Monde Libertaire, 18-24 octobre, n°1490, p. 8 ).

Pour Jean-Pierre Dupuy j'ai pas trop le temps en ce moment de reprendre les arguments très riches du texte de Dréan dans " Contribution à une critique du catastrophisme ", j'y renvois pour ceux qui voudraient entendre un autre son de cloche. Et pour mise en bouche :

Quote:
" Il y a de fortes remontées de miasmes théologiques, combinés à l'odeur aseptisée de la futurologie, domaine de prédilection des conseillers de l'Etat en matière de prévision de catastrophes, à l'instar de Jean-Pierre Dupuy, ancien collaborateur d'Ivan Illich, et maintenant un des principaux conseillers du prince, y compris aux Etats-Unis, en matière de gestion de catastrophe, du " terrorisme " au nucléaire "

Dréan, p. 93.


On connait aussi le public des conférences et des rapports de M. Dupuy...

Jeuf citation :

Quote:
préjugés histoiriques anthropologiques douteux


Justement :

Quote:
ce n’est pas un problème historique, mais un problème philosophique, un problème de possibilité interne. Que l’échange ait eu lieu il y a cent mille ans ou deux cent mille ans n’a aucune espèce d’importance, le problème, je le répète, est celui de sa possibilité.

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Last edited by Kobayashi on 03 Dec 2007 19:26; edited 3 times in total
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ktche



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PostPosted: 03 Dec 2007 18:22    Post subject: Reply with quote

Michel Henry wrote:
ce n’est pas un problème historique, mais un problème philosophique, un problème de possibilité interne. Que l’échange ait eu lieu il y a cent mille ans ou deux cent mille ans n’a aucune espèce d’importance, le problème, je le répète, est celui de sa possibilité.


Désolé Clément, mais sur ce coup, Henry est un peu le Gérard Majax de la valeur... Je ne comprends même pas comment, avec tous les efforts critiques que tu mènes par ailleurs, parfois contre vents et marées, tu ne vois pas le tour de passe-passe que le bonneteau exécute sous tes yeux !
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lionel



Joined: 14 Mar 2006
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Location: Ardèche

PostPosted: 03 Dec 2007 19:10    Post subject: Reply with quote

Quote:
maintenant S. Latouche faisait des conférences devant le patronat français et plus précisément " devant des chefs d'entreprises en avril dernier dans un très fermé et très gagnant Club Stratégies


Et alors, je vomis la société de voitures dans laquelle on est et ça ne m'empêche pas de discuter avec des automobilistes à mon travail ou quand je fais du stop.

Ca ne veut pas dire que je veuille mettre des routes et des bagnoles de partout mais j'ai envie d'informer et de discuter avec ces gens sur l'absurdité de ce moyen de transport.

Il a certainement fait cette conférence pour les informer ou les convaincre. non? Idée

Ce sont justement les chefs d'entreprises qui sont les moins informés, et qui font les pires poncifs sur la technique, l'économie, le développement, ... tellement sûrs de leur bon droit.
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Kobayashi



Joined: 08 Apr 2004
Posts: 1885

PostPosted: 03 Dec 2007 21:20    Post subject: Reply with quote

Salut Ktche, mais cette phrase n'est que le principe de base de la phénoménologie depuis Husserl. Peu importe en effet que ce soit des hordes de zoulous aidés par des martiens débarqués sur Terre qui aient échangé leurs produits au lieu de s’éliminer systématiquement . Peu importe que ce soit une tribu située 20000 lieux au fond de la mer et qui arrive à extraire la couleur des poissons rouges et que à côté d'elle dans la forêt, une autre tribu tue Porcinet pour confectionner des vêtements avec sa peau. Et peu importe encore que cela se soit passé comme nous le disent les historiens, il y a 40 000 ans, ou il y a seulement 15 minutes.

La question n'est pas de savoir si cela c'est montré comme cela, ou comme ceci, il y a tel moment, ou tel autre, la question est de savoir comme une telle chose peut déjà se montrer en elle-même, sa monstration, sa phénoménalité. C'est ça le fameux " retour aux choses même ".

Marx pour expliquer la possibilité de l'échangeabilité, part donc du troc, comme forme simple de l'échange marchand (la forme-argent n'est qu'un stade avancé de la forme-valeur), pour décourvrir la forme-valeur : son analyse sur l'échange entre un tas de draps et des plumes est reprise ici texto par Henry en changeant seulement les exemples. Comment un échange est possible, comment une opération consistant à donner et à recevoir, à placer là-devant un objet ou une action, et à la remplacer par un objet ou une action équivalente, dans le mouvement duquel le donner et le recevoir se correspondent entièrement, est possible dans les conditions internes de son apparition - de sa phénoménalité - en tant que phénomène ? Voilà la question philosophique et non pas historique. Car l'échange dans sa forme brute, simple, c'est le changement d'un objet par un autre objet. La racine du mot " échange " venant du celtique gaulois " camb " qui désignait le troc (skamb, en celte, veut dire ployer, tourner, changer de direction, donc changer). Comment est-il possible que 20 mètres de toiles = 1 habit = 10 livres de thé = 40 livres de café = 2 onces d'or = 0,5 tonne de fer, etc ?
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ktche



Joined: 15 Jun 2004
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PostPosted: 03 Dec 2007 23:28    Post subject: Reply with quote

Quand je parle de bonneteau, c'est à dessein. Exactement comme le prestidigitateur qui ne te fait pas quitter des yeux l'objet de ton attention pour pour mieux escamoter les détours de son geste.

Car échanger un TAS d'objets contre un TAS d'autres objets, ça n'est pas le même phénomène qu'échanger UN objet contre UN autre objet. Pourquoi et comment se retrouver avec un tas à échanger ? Il y a forcément un processus de production déjà socialement établi, une matérialité et donc une historicité sous-jacente à ce processus.

De deux choses l'une : ou bien il y a questionnement philosophique sur l'échangeabilité, mais il doit pouvoir effectivement extraire le phénomène d'échange des prémisses socio-historiques, ce qui n'est le cas ni d'Henry, ni de Marx (une fois la bille socio-historique escamotée, on a beau jeu d'exhiber le gobelet phénoménologique vide). Ou bien il s'agit bien de l'échange comme étape d'un processus de production, et dans ce cas la question est aussi sociale, historique, voire anthropologique suivant l'angle à privilégier.
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Deun



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Location: Colombes(92)

PostPosted: 05 Dec 2007 12:12    Post subject: Reply with quote

Oui, la citation de Henry met de côté la présence de ces "surplus", ces tas d'objets qui sont déjà là, disponibles, défaits de leurs attaches avec les humains qui les ont rendus disponibles, en les frabriquant et/ou en s'en rendant les propriétaires.

De ce point de vue, on pourrait dire que cette citation revient à naturaliser la production, en tant que qu'elle détache des personnes le produit de leurs efforts. Que déjà, à peine le geste achevé, les personnes sont dépossédées de celui-ci, le geste entrant immédiatement en composition d'un ensemble (organisation, institution) qui leur échappe.
Cependant on pourrait objecter que cette capacité de détruire ces "attaches" est aussi de l'ordre de l'échange, tel que présenté dans la citation : déjà on devient "échangiste" en produisant de tel surplus, réalisant un échange plus ou moins formalisé entre ses efforts et une récompense qui n'est pas le produit de ces efforts.

C'est la poule et l'oeuf, entre la production et l'échange, qu'est-ce qui vient en premier...
La question est d'ailleurs mal posée ainsi, à mon sens.

Il y a alors une autre façon de comprendre la citation (c'est mon interprétation) :

1 - L'échange est bien entendu impossible dans ses prétentions à se justifier par l'équivalence des choses transférées et contre-transférées.
Cela me paraît la chose la plus évidente dans la citation.

2 - Ce qui se produit dans ces transferts et contre-transfert n'est alors pas un échange. Le phénomène observé est, strictement, un transfert dans un sens, un contre-transfert dans un autre.
Mais "l'équivalence" entre les deux, en tant qu'elle produit le fait d'être quitte entre les échangistes, institutionalise le changement de propriété, a un tout autre statut. C'est quelque chose qui vient ensuite à l'esprit des protagonistes, dans une opération où ils sont conduits à nier leur propre subjectivité, la nature propre et incommensurable de leurs efforts précédant la scène de l'échange (*)

--

(*) Ceci dit, s'il l'on se replace d'un point de vue historique, je pense que ceux qui produisent ces échanges sont d'abord des marchands, négociants, commerçants, et non des artisans. On peut alors imaginer que les marchands ne font que collecter à droite à gauche des petits surplus, ne dépossédant que fort peu les artisans.
C'est chez ces "marchands" qu'il y aurait intérêt à regarder comment ce problème philosophique de l'échange est éventuellement abordé (ou mis de côté)...
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ktche



Joined: 15 Jun 2004
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PostPosted: 05 Dec 2007 12:32    Post subject: Reply with quote

Bingo ! Très content
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Kobayashi



Joined: 08 Apr 2004
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PostPosted: 09 Dec 2007 20:42    Post subject: Reply with quote

Quote:
Car échanger un TAS d'objets contre un TAS d'autres objets, ça n'est pas le même phénomène qu'échanger UN objet contre UN autre objet.


C'est un peu l'incompréhension. Encore une fois, peu importe que ce soit un tas, pas un tas, il ne sert à rien de prendre au pied de la lettre l'exemple qui est donné là, ne vous y attachez pas, c’est totalement hors du propos de la démarche de la phénoménologie.

Sur cet exemple (et peu importe lequel), la phénoménologie ne cherche pas à reconnaître les conditions sociales, psychologiques, historiques, etc., d'un tel exemple. C'est bien entendu très intéressant, mais ce n'est pas le propre de sa recherche, cela ne constitue pas son domaine de recherche, mais celui de l’histoire, de la sociologie, etc. Et la philosophie c'est autre chose. Quel est le propre de la recherche phénoménologique ? Qu’est-ce quelle veut ?

Ce qui l'intéresse ce sont les formes a priori des phénomènes, c’est-à-dire le mode d’apparaître des phénomènes au Sujet, la phénoménalité. Avant d'interpréter (par un sociologisme, un psychologisme, un historicisme, etc) l'évènement, la philosophie phénoménologique pense qu’il faut dégager les formes a priori de son apparition dans le vivre, qui forme sa phénoménalité. La phénoménologie reconnaît pour base de certitude l’expérience vécue, c’est-à-dire les manifestations mentales de ce qui est présent à la conscience comme « phénomènes » (je présente là la phénoménologie husserlienne, et pas henryenne. Pourquoi la phénoménologie renvoie à cette expérience ? on le trouve suffisamment expliqué dans les textes d’initiation à la phénoménologie que l’on retrouve sur le net, développer maintenant cela alourdirait l'explication), dans le flux du vécu, c’est-à-dire dans la structure unitaire du « monde-de-la-vie ».

Quote:
" Seule une question-en-retour radicale sur la subjectivité, j’entends sur la subjectivité qui rend possible de façon ultime tout validité-du-monde avec son contenu, et ce dans toutes les modalités pré-scientifiques et scientifiques, question qui porte également sur le pourquoi et le comment des performances rationnelles, peut rendre compréhensible la vérité objective et atteindre l’ultime sens d’être du monde. Ce n’est donc pas l’être du monde dans évidence sans question qui est en soi ce qu’il y a de premier ; ce qui est premier en soi est au contraire la subjectivité " (Husserl, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, tel, Gallimard, p.80).


Comment un échange se manifeste dans le vivre, dans le monde-de-la-vie ? Il s'agit de chercher à voir ce que nous vivons, tel que nous le vivons, et où nous le vivons, et non pas de traquer ce qui se cacherait derrière. Il s'agit de dégager l'essence fondamentale de sa phénoménalité, de son être-phénomène, au travers des structures élémentaires (temps, espace, etc) et des manières dont l'échange (on parle d'échange d'objets) apparaît dans l'expérience commune vivante du monde-de-la-vie.

Pour expliquer cette démarche, avec un autre exemple que celui pris par Henry – où en effet si on le la connaît pas, cette démarche n’est pas là posée comme telle, et on peut prendre alors l'exemple au pied de la lettre, alors que là Henry, dans cette conférence, est devant un auditoire de non-philosophes et balance donc n'importe quel exemple qui lui passe par la tête pour accrocher. C'est pourquoi de suite il rappelle que la question n'est pas de savoir si historiquement cet exemple s'est produit, mais qu'il veut réfléchir au niveau des conditions de possibilités internes au phénomène -, prenons par exemple une phénoménologie de l'espace quotidien. L'espace quotidien pour la philosophie phénoménologique, c'est quoi ? De suite, il faut « mettre entre parenthèse » (réduction phénoménologique) l'ensemble des allants de soi et évidences relatives à la compréhension de cet " espace quotidien ". On met donc entre parenthèses toutes les interprétations, ces manifestations mentales du phénomène de spatialité quotidienne (quelles soit historiques, sociologiques, etc.) présent à la conscience, conscience toujours intentionnelle de quelque chose (je reste dans la phénoménologie husserlienne), que se soit un objet, un paysage, un tas ou pas un tas, etc. Ensuite on fait une " variation éidétique ", c'est-à-dire on fait varier imaginairement les formes et contours du phénomène, pour voir si à chaque fois on a affaire au même phénomène ( ex : une personne avec 6 têtes et qui fait 5 mètres de haut, est-il encore un humain ? Le clone d’un homme que l’on aurait génétiquement modifié pour décuplé sa force physique, intellectuelle, est-ce encore un humain ?, etc). Dans le cas de l'espace quotidien, si on fait varier les formes éidétiques, l'espace peut-être plus ou moins grand, plus ou moins solide, plus ou moins anthropisé ou pas du tout, et peut aller du " chez soi " au pays natal tout entier par exemple. Quelle est alors la racine commune, le point commun de ces formes différentes du phénomène ? Est bien, à chaque fois, pour que ce phénomène soit considéré comme " espace quotidien ", il semblerait qu'il faille au minimum qu'il se présente à Soi comme tel (à la Subjectivité qui le considère comme tel), et « commet tel » c’est-à-dire avec les traits d'un affinité intime avec lui. La répétition dans le temps et dans l’espace est une première approximation du quotidien (il y aurait plein de choses à rajouter, mais je m’arrête là). Ainsi le quotidien dans sa phénoménalité, dans son retour à la chose même de son rapport transcendantal (et pas transcendant !) à la Subjectivité qui en détermine la possibilité, ne désigne pas la qualité particulière de cet espace ou sa valeur intrinsèque, mais son mode de manifestation pour le sujet. On reste dans le mode de donation du phénomène au sujet. Peu importe que cet espace soit un espace naturel, socialement, historiquement construit, tout cela a été momentanément mis entre parenthèses (ce qui ne veut pas du tout dire que la phénoménologie nie cela, tout simplement pour elle, ce n'est pas la réalité première - suite à Descartes, la phénoménologie pose un doute radical méthodologique sur l'existence du monde transcendant). On pourrait donner rapidement un autre exemple très connu développé par Husserl ou Dardel : comment la planète Terre se donne dans son apparaître à nous ? Pour Dardel (La Terre et l’homme), il y a une inscription primitive, présociale, pré-historique et affective " du terrestre dans l’humain et de l’homme sur la terre " (bien sûr qu'après il y a des formes culturelles, historiques, sociologiques, de rapport à l'espace, la phénoménologie ne le nie pas du tout, mais justement elle cherche le rapport commun entre la diversité impressionnante des rapports culturels, historiques, sociologiques, etc, à l'espace, en les mettant entre parenthèses momentanément, pour voir ce qui résiste à une réduction du phénomène, cherchant là ce qu'il y a justement en-deçà de la diversité ce qui est pré-social, pré-historique, pré-sociologique, etc). Le sujet et l’objet-Terre s’interpénètrent entièrement, parce que nous marchons sur la Terre. Pour Husserl, un espace environnant est toujours relatif à l’expérience des fins possibles des mouvements des corps, du déploiement de la corporéité. L’expérience vivante de la corporéité est l’origine transcendantale (cela ne veut pas dire « transcendance »..) de la spatialité. Tout corps ou choses extérieures à cette corporéité, est à droite ou à gauche, en haut ou en bas, plus loin ou plus près de moi, d’ " ici ". Or ce qui donne le sens de tout mouvement et de tout repos des corps renvoie à un centre de référence, le sol terrestre où sont rivés mes pieds et mon corps, sol terrestre qui se confond avec ma chair, avec le " Je peux " du corps vivant. La Terre est cette « arche originaire » qui donne ce sens à la spatialité. Donc l’arche-originaire Terre ne se meut pas (titre de l’ouvrage d’Husserl, Editions de minuit, 1989). Si la science galiléenne a affirmé que la " Terre se meut ", c’est après avoir mis hors jeu la subjectivité transcendantale de sa connaissance, c’est-à-dire ce qui forme les catégories fondamentales de l’humain. On comprend, que les idéalités auto-référentes de la science en viennent aujourd’hui à ravager partout l’humain et notre relation vivante (« corproprié » dit Henry, la Terre n’étant que le prolongement de notre corps vivant) à la Terre.

Pour revenir rapidement à l’échange d’objets, suite à cette explicitation de la démarche phénoménologique, peu importe donc que ce soit un tas ou un objet, que ce soit un objet fabriqué individuellement ou socialement ou que ce soit un objet de la nature (une plume d’oiseau) : ce qui importe dans une phénoménologie de l’échange proposée par Marx et Henry, est que les deux personnes vont inconsciemment poser la question de la possibilité d’un échange, en se rapportant à la subjectivité première de leur effort vivant. " Combien de souffrance ? " dit Henry. C'est-à-dire en quelle quantité les subjectivités vivantes vont-elles s'échanger ? Peu importe les formes éidétiques de l’échange et ses interprétations axiologiques (sociologisantes, historicisantes, etc.), la question philosophique est comment se donne le mode de manifestation de l’échange ? Et c’est là, la question de l’échangeabilité des subjectivités dans des formes équivalentes qui est posée. Et cette question est une aporie. C’est totalement impossible d’échanger des subjectvités à chaque fois, individuelles, singulières, incommensurables, parce que la vie est ce qui ne se mesure pas. Or un échange d’objets, en tant que prolongation d’un effort vivant, est impossible réellement. Il va être possible qu’abstraitement (au travers de l’invention d’une substance commune aux objets qui est la forme-valeur en tant que quantité de travail abstrait socialement nécessaire). L’échange est impossible, c’est l’invention de l’économie – en tant qu’invention de la forme-valeur – qui l’a rendu possible en tant que passage en force (aliénation de la vie) dans l’aporie de l’échange réel des subjectivités.

C’est ce que raconte Jean Baudrillard, dans ce passage :

Quote:
" L’illusion de l’économique, c’est d’avoir prétendu fonder un principe de réalité et de rationalité dans l’oubli de cette réalité dernière de l’échange impossible. Or ce principe ne vaut qu’à l’intérieur d’une sphère artificiellement construite [l’invention de l’économie] – hors de là, c’est l’incertitude radicale. Et c’est cette incertitude [de la vie *] exilée, forclose, qui hante les systèmes et se paye de l’illusion de l’économique, de l’illusion du politique, etc. C’est cette méconnaissance [cet « oubli du monde » dirait Heidegger ; cet « oubli de la vie » dirait Henry avec une toute autre philosophie] qui les pousse à l’incohérence, à l’hypertrophie, et de quelque façon les conduit à s’anéantir. Car c’est de l’intérieur même, de par leur propre surenchère, que les systèmes brûlent leurs propres postulats et s’effondrent sur leur base. Autrement dit : y-a-t-il jamais eu de l’ ‘‘ économie ’’ – une organisation de la valeur qui ait une cohérence stable, une destination universelle, un sens ? Dans l’absolu : non. Y a-t-il même jamais eu du ‘‘ réel ’’ ? Dans cet abîme d’incertitude, le réel, la valeur, la loi, sont des exceptions, des phénomènes exceptionnels. L’illusion est la règle fondamentale. Tout ce qui peut s’échanger contre quelque chose se heurte en fin de compte au Mur de l’Echange Impossible. Les tentatives les plus concertées et les plus subtiles de faire signifier le monde en valeur, de lui donner un sens, échouent sur cette limite infranchissable. " (J. Baudrillard, L’Echange impossible, Galilée, 1999, p. 14-15, voir aussi le chapitre " L’Echange impossible de sa propre vie ")

* La " vie " pour Baudrillard, est un " Rien ", puisqu’elle ne peut être mise en équivalence avec un quelconque signifiant, une forme-valeur, etc. Perso, je n’adhère cependant pas du tout aux présupposés fondamentaux de Baudrillard, quand il assimile de façon assumée cette vie à des forces impersonnelles transcendantes.

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Critique de la valeur et du travail

Brochure du Manifeste contre le travail de Krisis.

http://sortirdeleconomie.ouvaton.org/ (3 n° du bulletin)
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Deun



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PostPosted: 10 Dec 2007 11:42    Post subject: Reply with quote

Quote:
bien sûr qu'après il y a des formes culturelles, historiques, sociologiques, de rapport à l'espace, la phénoménologie ne le nie pas du tout, mais justement elle cherche le rapport commun entre la diversité impressionnante des rapports culturels, historiques, sociologiques, etc, à l'espace, en les mettant entre parenthèses momentanément, pour voir ce qui résiste à une réduction du phénomène, cherchant là ce qu'il y a justement en-deçà de la diversité ce qui est pré-social, pré-historique, pré-sociologique, etc


Est-ce aussi le cas de la phéno de Henry ?

Parce que cette phéno là, à la recherche des universaux de la conscience, fricotte aujourd'hui avec les sciences cognitives.

Il faut aussi voir que la phéno de Husserl est entrée depuis longtemps dans les sciences sociales (par Schütz), pour le meilleur, mais surtout pour le pire... Prétextant une attention au monde tel qu'il est vécu dans la vie quotidienne (c'est-à-dire sans distance), le pas est très vite franchi vers une naturalisation tout azimut des conditions de la vie moderne. Où la réalité devient une construction sociale étudiable en première personne... toujours la même rengaine de toujours la même approche gestionnaire des sociétés massifiées : l'homme-rouage en tant qu'individu est dépassé, ne disposant que d'un une marge étroite de perception et de représentation de ce à quoi il participe, mais son point de vue est intéressant à comprendre, précisément en cela qu'il faut en tenir compte pour organiser son existence de rouage efficacement.

Dans le livre "La technoscience en question", de Tinland, Breton et cie, le geste inaugural de Descartes qui tient tellement à coeur Husserl (je pense donc je suis), apparaît bien comme suscité par les énoncés de la science galliléenne alors émergeante et dont les conclusions pratiques pour les consciences de l'époque sont, puisque cette science dit vrai : il est impossible de croire à ce que l'on ressent, à ce que l'on voit. Finalement, l'humain étant exproprié d'une nature-laboratoire dont il ne sait rien par lui-même, la conscience dans sa capacité à se saisir elle-même devient le seul lieu restant où prendre pied... mais pour quoi faire ? Aujourd'hui, qui peut sortir les ratiocinations de Husserl de l'université à part les spécialistes des sciences cognitives et leurs copains robotiseurs à tout de bras ?
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