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La monnaie selon Orléan
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kazh ar c'hoad



Joined: 23 Dec 2008
Posts: 131
Location: Pays de St Brieuc (22)

PostPosted: 12 Feb 2009 12:27    Post subject: Reply with quote

C'est vrai Roulement des yeux
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"Le travail est une pollution qui crée toutes les autres"
Un anonyme sur un mur de Brest en 1980

http://www.libertat22.lautre.net

http://ecologie-et-emancipation.over-blog.com
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obrarte



Joined: 13 Jan 2009
Posts: 63

PostPosted: 13 Feb 2009 2:42    Post subject: Reply with quote

Je me demande si Orléan a vu toutes les implications du texte de Mauss [1] auquel il fait référence dans son article car Mauss avance dans le texte cité une idée très intense - même s’il paraît vouloir l’affadir à mesure qu’il approche de sa conclusion.

Voyons cela de plus près. Orléan résume ainsi le point de vue de Mauss : la monnaie est une valeur étalon qui est permanente, transmissible, qui peut être l’objet de transactions sans être détériorée, mais qui permet de se procurer d’autres valeurs fungibles [2] , transitoires, des jouissances, des prestations. Or le talisman et sa possession ont sans doute, dès les sociétés les plus primitives, joué ce rôle d’objets également convoités par tous, dont la possession conférait à leur détenteur un pouvoir qui devient aisément un pouvoir d’achat. La monnaie n’est-elle pas l’expression acceptée de la valeur sociale ? De par la vénération unanime dont elle est l’objet, de par le prestige que le talisman confère à celui qui le possède et qui s’en sert pour commander aux autres, elle est dotée d’un pouvoir sur tous les objets profanes : celui de tous les acquérir. C’est de cela qu’elle détient son « pouvoir d’achat ». La richesse du chef et du magicien réside avant tout dans les emblèmes qui incarnent leurs pouvoirs magiques, leur autorité en un mot, ou qui symbolisent la force du clan.

On est un peu sidéré par cette préoccupation inattendue des primitifs pour leur « pouvoir d’achat ». Ces sauvages ne semblent s’intéresser à la magie que pour acquérir (consommer ?) davantage de biens fungibles, transitoires, des jouissances, des prestations… Diable ! Et cette vision économiciste et ethocentriste du sauvage émanerait du célèbre théoricien du don lui-même... Saperlipopette ! Mais bon, lorsqu’on relit le texte de Mauss, on a la confirmation que l’interprétation d’Orléan est somme toute assez fidèle. A une nuance près : Mauss précise tout de même que «l'argent ne fut pas primitivement employé à l'acquisition des moyens de consommation, mais à l'acquisition de choses de luxe, et à celle de l'autorité sur les hommes. Le pouvoir d'achat de la monnaie primitive c'est avant tout [...] le prestige que le talisman confère à celui qui le possède et qui s'en sert pour commander aux autres. » Ouf ! on se sent un peu soulagé.

Finalement, l’idée semble se résumer à une constatation assez simple : de même que les sauvages attribuent beaucoup d’importance à certains objets comme des pierres, des cristaux de quartz ou des coquillages, et que ces talismans sont source de pouvoir pour les chefs et les magiciens, nous autres, civilisés, avons aussi déifié certains métaux, dits précieux, et notre foi en leur valeur résulte de la croyance en eux comme source de pouvoir quasi magique.
Quote:
Bien évidemment, poursuit Orléan, la question de la monnaie moderne se pose sous un angle différent. Pourtant [...] il existe quelques similitudes significatives avec le modèle du talisman, à savoir le fait d’une dévotion collective pour un objet qui acquiert ce faisant un pouvoir libératoire universel. Ce qui change est la nature de la dévotion qui cesse d’appartenir au registre magico-religieux. Pourtant, même dans le cas moderne, les croyances continuent à exercer une influence cruciale. En effet, le rapport à la monnaie se construit sur la base d’une représentation de ce que la monnaie vaudra dans le futur, représentation qui excède de beaucoup ce que la seule rationalité peut produire. Il y entre nécessairement des éléments de croyance collective.

On attendait mieux et on est même un peu déçu d’être ramené à ça, à la simple « croyance collective ». Toute institution, - et personne ne conteste que la monnaie en est une -, repose sur une croyance collective. Un fait institutionnel se différencie d’un fait physique en ceci qu’il n’a de validité qu’en relation à une règle invisible, instituée, conventionnelle, modifiable, et qu’en dehors de son contexte, le fait ne vaut pas plus que les bons du trésor russe après l’arrivée au pouvoir des bolcheviks. Savoir si ce billet de banque ou ce chèque est vraiment échangeable contre des biens physiques, si ce contrat notarié va bien me permettre d’hériter d’une maison, si ce bloc de ciment délimite ma propriété, si cet acte de mariage lie ma destinée à celle d’une autre personne, si cette carte grise est bien la preuve que je suis possesseur de cette voiture, etc., tout cela dépend de croyances collectives. Je peux croire ou ne pas croire à l’existence du pot de fleur que je vais recevoir sur la tête, il m’enverra de toute façon à l’hôpital. En revanche, l’existence de n’importe quelle institution repose sur la foi qu’elle continuera à exister dans le futur, foi qui, elle aussi, « excède beaucoup ce que la seule rationalité peut produire ». Qui parmi nous n’a pas éprouvé ces derniers mois un gros doute métaphysique accompagné de sueurs froides à l’idée que ses (maigres) économies sont sous le contrôle d’un truc aussi foireux qu’une institution bancaire ? Et pourtant, pas facile de perdre la foi…

Je trouve qu’au départ, le raisonnement semblait plus prometteur. En tout cas, celui de Mauss dans Origines de la notion de Monnaie . Pourquoi ? Parce que Mauss explique au début de son article que, travaillant sur des documents publiés au Togo sur les langues et les nations ewhé, il était à mille lieues de se préoccuper du problème de la monnaie. Or, que s’est-il passé ? Voici ce qu’il écrit :
Quote:
J’étudiais en particulier la notion de dzó équivalente à celle de mana, qui est celle du pouvoir, des substances, de l’action magiques chez les Ewhé. Et, parmi les dérivés du radical dzó, je trouvai dans le dictionnaire de Westermann le mot dzonú, chose magique. «Toute sorte de perle, ou de chose en forme de perle, etc.» C’était un des noms des cauris d’ailleurs si utilisés dans la magie et la religion des nations nègres en général.
Autour de ce fait, d'autres faits cristallisèrent très vite et qui formèrent une sorte de système. En voici quelques-uns qui se rapprochent comme d'eux-mêmes. La notion de mana en Mélanésie, est directement reliée à la notion de monnaie.(op.cit.)

La simple association entre monnaies (primitives) et mana est déjà assez extraordinaire. Le texte sur la monnaie date de 1914. Dix ans plus tôt, dans Esquisse d’une théorie générale de la magie (1902-1903), Mauss définissait ainsi ce que résume le mot mélanésiens mana, notion qui avait de nombreuses autres appellations dans d’autres régions :
Quote:
Le mana n'est pas simplement une force, un être, c'est encore une action, une qualité et un état. En d'autres termes, le mot est à la fois un substantif, un adjectif, un verbe. On dit d'un objet qu'il est mana, pour dire qu'il a cette qualité ; et dans ce cas, le mot est une sorte d'adjectif (on ne peut pas le dire d'un homme). On dit d'un être, esprit, homme, pierre ou rite, qu'il a du mana, le « mana de faire ceci ou cela ». On emploie le mot mana aux diverses formes des diverses conjugaisons, il signifie alors avoir du mana, donner du mana, etc.

La notion de mana est en relation avec l’efficacité, le spirituel et le matériel à la fois. C’est une notion floue et pourtant extrêmement puissante. Elle fait étrangement penser à ce que nous appelons la valeur. On dit d’un objet qu’il est valeur, mais pas de quelqu'un ; on dit de quelqu'un qu’il a de la valeur. Là encore, le raisonnement d'Orléan paraît tout à fait conforme à la pensée de Mauss. Il écrit que la valeur est, dans une économie marchande, au fondement du rapport à autrui, qu’elle fait l’objet d’un accord unanime de tout le groupe, et que chacun reconnaît un certain signe, la monnaie, comme étant l’expression socialement légitimée de la valeur abstraite.
Certes. Mais poursuivons la définition du mana par Mauss :
Quote:
La qualité de mana, ou de sacré, s'attache à des choses qui ont une position tout spécialement définie dans la société, à tel point qu'elles sont souvent considérées comme mises hors du domaine et de l'usage commun. Or, ces choses tiennent dans la magie une place considérable ; elles sont ses forces vives.
Des êtres et des choses qui, par excellence, sont magiques, ce sont les âmes des morts et tout ce qui touche à la mort : témoin le caractère éminemment magique de la pratique universelle de l'évocation des morts, témoin la vertu partout attribuée à la main du mort dont le contact rend invisible comme le mort lui-même, et mille autres faits encore.

Le mana est donc aussi en relation avec la mort. Il est à la fois principe de vie et de mort (ou même de destruction maléfique).

Dans son analyse du mana, Laura Lévi Makarius [3] va encore plus loin dans la description de l’ambivalence de cette notion qu’elle assimile au pouvoir sacré du sang. Ce n’est pas le lieu de développer ici cette théorie du sacré, que je trouve très belle, mais, en résumé, la «croyance unanime, à un moment donné, dans une société, à la vérité de certaines idées, à l'efficacité de certains gestes » (Mauss) correspond, pour LLM, à la croyance au caractère dangereux du sang, à son pouvoir magique et à l'efficacité de la violation de tabou pour l'acquérir et s'en servir aux fins désirées par le groupe. L’ambivalence du mana est donc elle-même héritée de celle du liquide sacré par excellence pour une société chasseresse : le sang, source de vie et de mort. Et le fait que certains individus, ( pour des raisons particulières que je n’évoquerai pas), puissent exécuter l'acte violateur par excellence, celui des tabous du sang, est aussi frappé d'ambivalence : leur acte est à la fois social parce qu'il reflète une croyance générale et qu'il tend à conserver l'ordre de la société ; mais également « antisocial » car, bien qu’il exprime l'idéologie de la société à laquelle il appartient, il agit contre elle.

Sans aller plus loin dans l’examen de l’ambivalence du sacré, on notera que la valeur dont on accepte qu’elle est intimement liée à la monnaie, nous plonge, tout comme le mana, dans un univers d’ambivalence où le pur et l’impur sont intrinsèquement mêlés. L’ambivalence du mana s’est objectivée dans le processus valeur-argent et son corollaire que j’appellerai faute de mieux (car il est un peu tard) le processus d’accumulation-valorisation. Il est très difficile d’expliquer aux gens que ce qu’ils considèrent comme le miracle du progrès et de la civilisation : les avions et les hôpitaux, les téléphones et les supermarchés, représente aussi un cataclysme comparable à celui de l’atterrissage du fameux météorite qui aurait provoqué l’extinction des sauriens au mésozoïque. Le pouvoir de l'argent qui paraît à la fois d’une efficacité remarquable et d’une dangerosité tout aussi intense, reproduit les qualité de fascination que possédait jadis le mana, la force magique, à la fois efficiente sur le plan physique et sur celui de l’invisible, à la fois bénéfique (immense accumulation de positivité) et destructrice.

C’est dans une note de l’Essai sur le don, encore dix ans plus tard, que Mauss précise un peu mieux sa pensée sur la filiation mana-argent :
Quote:
Selon nous, l'humanité a longtemps tâtonné. D'abord, première phase elle a trouvé que certaines choses, presque toutes magiques et précieuses, n'étaient pas détruites par l'usage et elle les a douées de pouvoir d'achat; V. MAUSS, Origines de la notion de Monnaie (A ce moment, nous n'avions trouvé que l'origine lointaine de la monnaie.) Puis, deuxième phase, après avoir réussi à faire circuler ces choses, dans la tribu et hors d'elle, au loin, l'humanité a trouvé que ces instruments d'achat pouvaient servir de moyen de numération et de circulation des richesses. [...] Et c'est à partir de ce stade qu'à une époque assez ancienne, dans les sociétés sémitiques, mais peut-être pas très ancienne ailleurs, sans doute, on a inventé - troisième phase - le moyen de détacher ces choses précieuses des groupes et des gens, d'en faire des instruments permanents de mesure de valeur, même de mesure universelle, sinon rationnelle - en attendant mieux.(souligné par moi)


Il me semble en effet que l’argent, comme catégorie économique, est né de la fusion entre deux processus : d’une part le processus magique (mana) qui animait les monnaies primitives et, de l’autre, celui de la comptabilité marchande sumérienne qui associait un document d’authentification à la marchandise circulant. L’un se réfère au monde symbolique, l’autre à l’action pragmatique et lucrative de l’État et des marchands. Mais le second aspect n’aurait sans doute jamais existé sans l’invention de l’écriture. Donc, j’arrête là pour aujourd'hui, mais il faudrait sans doute écrire la suite…


______________
[1] Marcel Mauss (1914) Les origines de la notion de monnaie

[2] Fungible veut dire que l’on peut remplacer par une chose semblable.

[3] Laura Levi Makarius, Le sacré et la violation des interdits (1974)
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Djinn



Joined: 23 Aug 2007
Posts: 214
Location: St-Denis

PostPosted: 14 Feb 2009 13:39    Post subject: Reply with quote

obrarte
Quote:
Orléan résume ainsi le point de vue de Mauss : la monnaie est une valeur étalon qui est permanente, transmissible, qui peut être l’objet de transactions sans être détériorée, mais qui permet de se procurer d’autres valeurs fungibles [2] , transitoires, des jouissances, des prestations.


On notera que la conception néo-classique de la monnaie change tout. C'est un bien comme un autre. Et elle peut se dévaluer.
Beaucoup de gens croient à la valeur de l'or, mais pensent que la fin de l'étalon-or transforme la monnaie en "monnaie de singe" (L'influence de LaRouche fait beaucoup de dégâts dans les courants de gauche).

Mais ceci va à l'encontre du point de vue d'Orléan.

Quote:
On attendait mieux et on est même un peu déçu d’être ramené à ça, à la simple « croyance collective ».


C'est puissant une égrégore.

Quote:

La simple association entre monnaies (primitives) et mana est déjà assez extraordinaire. Le texte sur la monnaie date de 1914. Dix ans plus tôt, dans Esquisse d’une théorie générale de la magie (1902-1903), Mauss définissait ainsi ce que résume le mot mélanésiens mana, notion qui avait de nombreuses autres appellations dans d’autres régions.


Tiqqun a écrit "l'économie comme magie noire". Je ne sais pas ce qu'il y a dedans, mais le titre me parle.
La force de la foi est importante pour réaliser des actes magiques. La foi en l'économie est universelle.
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ktche



Joined: 15 Jun 2004
Posts: 1383

PostPosted: 14 Feb 2009 18:48    Post subject: Reply with quote

obrarte wrote:
Il me semble en effet que l’argent, comme catégorie économique, est né de la fusion entre deux processus : d’une part le processus magique (mana) qui animait les monnaies primitives et, de l’autre, celui de la comptabilité marchande sumérienne qui associait un document d’authentification à la marchandise circulant. L’un se réfère au monde symbolique, l’autre à l’action pragmatique et lucrative de l’État et des marchands. Mais le second aspect n’aurait sans doute jamais existé sans l’invention de l’écriture. Donc, j’arrête là pour aujourd'hui, mais il faudrait sans doute écrire la suite…


En quelque sorte, une radicalisation du fétichisme...

Quote:
[...] le fétiche, loin d’être la marque d’une folie incarnative [...], est par ce mouvement d’incarnation même, le devenir radical de la modernité industrielle. Il ne suffit pas [de] lever l’illusion du fétiche en rappelant qu’il n’y a pas de dieux à incarner, il faut aussi reconnaître que le projet occidental moderne est fondamentalement incarnatif et que cette dynamique n’est pas pour rien dans l’autonomisation des productions humaines comme la technique ou l’argent. C’est un imaginaire activiste qui est tendu vers une œuvre délirante.
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obrarte



Joined: 13 Jan 2009
Posts: 63

PostPosted: 15 Feb 2009 16:56    Post subject: Reply with quote

Ktche
Quote:
En quelque sorte, une radicalisation du fétichisme...


Merci, ktche, pour ce lien. Michel Tibon-Cornillot peut-il fournir un éclairage utile à cette question ? Peut-être, mais à condition d’accepter le détour… et quel détour ! Bon, démarrons, nous verrons bien où ça nous mène.

Sa thèse (Les corps transfigurés, Seuil, 1992) me semble basée sur deux processus, l’un continu que j’appellerai pour simplifier le «processus anthropologique » - l’extension de la technique hors du corps humain -, et l’autre discontinu - la rupture de la modernité en relation aux sociétés traditionnelles et le problème de l’incarnation – que j’appellerai le «processus idéologique ».

Commençons par ce dernier, le p. idéologique. MTC nous dit que la dimension « constructiviste » de notre culture est à mettre en relation avec la philosophie hégélienne car elle voudrait, comme cette dernière, incarner le corps de dieu qui est en réalité celui de l’homme. La « raison militante » a soumis le monde et l’humanité au pouvoir de la science pour réaliser cette incarnation. Résultat : le déferlement des techniques dans le monde contemporain, leurs effets incontrôlables dans des domaines aussi différents que le nucléaire civil, la reproduction humaine, les modifications génétiques, l’épuisement des écosystèmes ou la puissance des armements, ressemblent à des manifestations d’une source puissante échappant au seul exercice d’une rationalité scientifique autosuffisante.

C’est par leur volonté de construire dans le champ de la « réalité » et de l’ « objectivité » la principale figure de leur imaginaire que les sociétés modernes se sont écartées des sociétés traditionnelles. Les cultures traditionnelles, ainsi que l’Occident médiéval, ont réagi à l’angoisse due à la conscience du caractère irrémédiable de la mort par des constructions symboliques. Ces représentations fondaient un cosmos habitable à la fois par les humains et par une Présence surhumaine.

La structure des réponses traditionnelles immémoriales s’est soudain effondrée en Occident chrétien. L’ordre divin a été expulsé hors du monde afin de mettre en place le chantier de la reconstruction : celui d’un homme nouveau incorporant en lui-même le Sens, le Dieu enfin présent, seule façon de lutter efficacement contre la mort.

L’autre processus, le p. anthropologique sous-jacent à l’évolution humaine, est celui de l’autonomisation de la technique. Et là, MTC s’appuie principalement sur les thèses de Leroi-Gourhan qui lui-même s’est inspiré des travaux d’auteurs allemands sur le concept de «projection organique ». De quoi s’agit-il ? Les premiers outils sont le prolongement d’organes humains en mouvement ; la massue, le percuteur, la hache prolongent et étendent le mouvement physique de la percussion exécuté par le bras. La gestuelle accompagnant les mouvements de la main invite à voir dans les différents outils une prolongation de la main fermée, ouverte, repliée, ainsi que des mouvements d’accompagnement du bras.

La thèse de la projection organique trouve donc son premier enracinement dans l’analogie de forme entre les organes externes du corps et les outils, puis elle se généralise aux organes internes. La pince, la charnière sont une projection de l’articulation, la pompe celle du cœur, le filtre chimique celle des reins. Pourquoi ne pas voir, par exemple, dans les multiples systèmes de communication le modèle fondamental de la circulation sanguine, dans les assemblages mécaniques, la structure du squelette ? Certains auteurs, anticipant quelque peu sur l’état des techniques de leur temps, envisagèrent même la création de machines «à penser » fabriquées sur le modèle du cerveau dont elles seraient la projection. Telles sont donc les théories de la projection organique que les anthropologues allemands ont fondées et développées.

A partir de là, Leroi-Gourhan se propose de comprendre la signification de l’évolution des techniques dans une perspective similaire. Un des traits propres aux hominiens consiste à éviter une trop grande spécialisation du corps tout en se dotant de possibilités de défense que d’autres espèces ont acquises au prix d’une transformation anatomique et donc génétique.
Ce processus a tendance à « exsuder », à placer hors de soi, des possibilités musculaires et mentales qui, une fois reprises dans des machines adéquates, permettent à l’organisme humain de ne pas se spécialiser et de conserver une disponibilité pour d’autres tâches. «Tortue lorsqu’il se retire sous un toit, crabe lorsqu’il prolonge sa main par une pince, cheval quand il devient cavalier, il redevient disponible, sa mémoire transportée dans les livres, sa force multipliée dans le bœuf, son poing amélioré dans le marteau. » (André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole).

Le corps centre son véritable perfectionnement autour du langage. Il devient possible d’agir à distance sur le monde à la fois par la technique et par le langage, deux phénomènes vraisemblablement concomitants et intimement liés.

Entrant en contact avec les sciences modernes, la dynamique propre aux techniques s’en est trouvée considérablement renforcée sans pour autant perdre sa spécificité. Comprendre l’autonomie des techniques, c’est prendre la mesure de la place qu’elles occupent au sein du système techno-scientifique contemporain. Les techniques, par leur activisme spécifique et leur profonde parenté avec les structures vivantes, ne pouvaient que contribuer à orienter le système vers le vivant pour le contrôler et le transformer – au risque de menacer de le détruire comme c’est le cas aujourd’hui.

De ces deux processus, MTC n’en décrit longuement qu’un : celui de l’incarnation, donc le p. idéologique. Le p. anthropologique n’est évoqué que dans la conclusion de son ouvrage. Dans les deux cas, quelque chose paraissait stable et s’est déréglé. a) Le mythe des sociétés traditionnelles avait réussi à canaliser et neutraliser l’angoisse de la mort qu’éprouvent les humains. b) L’évolution continue de la technique depuis les premiers hominiens avait permis de préserver les caractéristiques de l’espèce au cours des millénaires et d’adapter le monde à elle, mais elle joue aujourd’hui un rôle exactement inverse. A partir de l’occident chrétien, les choses tournent mal pour aboutir à la catastrophe actuelle.

Ce qui semble jouer un rôle charnière entre ces deux processus, c’est l’économie qui malheureusement est rarement évoquée dans l’ouvrage. En revanche, MTC en parle un peu dans certains articles à travers les métaphores d’Aristote sur l’argent : le commerce, qui est de l’ordre de la répétition indéfinie au sein de la série, trouve sa référence dans l’infini car le désir d’argent suscité par l’échange et l’usure est illimité. (La Politique).

Donc, c’est peut-être l’idée de la démesure qui permet d’articuler tous ces champs. Je le pose comme une hypothèse :

1. Le p. anthropologique a dérivé vers un appareillage techno-scientifique démentiel qui serait en quelque sorte une projection hors du corps d’un organe devenu monstrueusement hypertrophié. Le passage de la mesure à la démesure finit par remettre en question la survie même de ce corps.

2. Le p. idéologique a décomposé le vivant en structures de plus en plus infimes afin de le reconstruire conformément aux idées chrétiennes de la Résurrection et de la Transfiguration. Grâce aux progrès de la biologie et de la médecine, chaque corps est appelé à communier symboliquement avec la nouvelle communauté des corps mise en place par la science, ce qui évoque irrésistiblement la communauté ecclésiastique catholique qui se présente comme le corps mystique du Christ ressuscité. Mais ce projet débouche sur des perspectives d’investigation illimitées et fomentent l’illusion qu’une nouvelle humanité est en train de surgir du champ techno-scientifique. Là encore, il semble que le domaine des connaissance ait quitté l’univers limité de la sagesse pour s’orienter vers la démesure.

3. Le p. économique est abordé à travers la métaphore hégélienne du travail et de la mort. La société moderne se fonde pour Hegel essentiellement sur une valeur centrale : le travail. L’activité des communautés humaines est basée sur l’atomisation de la matière et la production répétitive des marchandises. Mais l’outil et le travail qui les produisent, l’argent qui les fait circuler sont l’expression même de la mort. Seul l’État peut maintenir l’unité et réduire le danger mortel qui menace la société. Mais là encore, le projet a sombré dans la démesure, et le rôle dévolu à l’État n’a pas tenu ses promesses.

Mais, finalement, où veut en venir MTC ? Apparemment à ceci : cette activité démentielle de la société moderne n’avait en fait pour objectif que de masquer de manière obsessionnelle le travail de la mort. Le réel reconstruit est un fétiche qui s’est autonomisé et qui fait réapparaître sous d’autres traits ce qu’on refusait à tout prix de regarder en face et qu’on semblait ne jamais devoir accepter. Mais peine perdue, le désespoir seul demeure au bout du compte.

Bien. Tout cela est certes très brillant. Il n’empêche que le raisonnement de MTC ne nous explique pas vraiment comment le mouvement de la valeur a gagné, lui aussi, une autonomie comparable à celle de la technique. C’est bien la jonction entre ces deux mouvements intrinsèquement liés, celui de la science et de l’argent, qui réalise le projet de la modernité. L’appareillage technique qu’utilise la science est aussi, et avant tout, une marchandise, la marchandise est de plus en plus directement issue du travail techno-scientifique, ce dernier est sous la dépendance directe du capital, et ainsi de suite. C’est le mouvement des choses qui se reproduisent elles-mêmes à l’infini, et non pas le désespoir du sujet qui lutte contre l’angoisse de sa finitude, qui me paraît le plus dangereux.

La philosophie subjectivisante a tendance à croire à l’autonomie de la pensée ; à considérer que le p. anthropologique qui a expulsé la technique en dehors du corps humain a, en quelque sorte, créé une seconde nature hominisée sans qu’elle soit proprement humaine. Mais il me semble au contraire qu’on doit considérer cette partie « objectale » de l’humain, celle qui existe en dehors de lui ainsi que l’a décrit Leroi-Gourhan, comme faisant partie intégrante des collectifs humains. Enlever au monde des choses son autonomie, c’est les réintégrer dans le giron de l’humanité.

Déconstruire la techno-science me semble être un objectif majeur et cet objectif se réalisera de lui-même par l’effondrement de l’économie. Mais empêcher l’objet d’agir, c’est une autre histoire. Pour cela, il faut tuer le sujet pur, et je n’ai pas l’impression que cette question soit tellement à l’ordre du jour.

Il y avait un autre aspect très intéressant qu'il aurait fallu aborder à propos du livre de MTC, c’est celui de la transgression qui fait le lien avec le livre de Makarius sur le Sacré (Galilée, etc., l’homme de science entre-t-il dans la lignée des transgresseurs qui réalisent et nient à la fois l’ordre social ? Etc.)

Djinn
Quote:
Tiqqun a écrit "l'économie comme magie noire". Je ne sais pas ce qu'il y a dedans, mais le titre me parle.
La force de la foi est importante pour réaliser des actes magiques. La foi en l'économie est universelle

Je n’ai pas lu. Il y a aussi un bouquin de Philippe Pignarre et Isabelle Stengers qui a un titre prometteur « La sorcellerie capitaliste, pratiques de désenvoûtement », mais le contenu est décevant.
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ktche



Joined: 15 Jun 2004
Posts: 1383

PostPosted: 16 Feb 2009 11:40    Post subject: Reply with quote

obrarte wrote:
[...] comment le mouvement de la valeur a gagné, lui aussi, une autonomie comparable à celle de la technique.


Les conditions de possibilité de ce mouvement de la valeur sont en quelque sorte "préparés" par le discours qui me semble avoir légitimé celui de la technique.

Un exposé succinct en deux temps :

http://forum.decroissance.info/viewtopic.php?p=30292#30292

http://forum.decroissance.info/viewtopic.php?p=45815#45815

Les champs débroussaillés par MTC me permettent d'articuler progressivement ces deux temps. Il y a du boulot...
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monex
Guest





PostPosted: 23 Feb 2009 15:42    Post subject: argent virtuel en libre-service! Reply with quote

Djinn wrote:
il y a autant de valeur qu'on émet de monnaie, et donc autant de valeur qu'on veut.


créer sa propre monnaie virtuelle pour gérer les échanges au sein d'une communauté est maintenant à la portée de tous les sites web.

(NdModération : lien publicitaire neutralisé. Je laisse le reste du message pour le côté humoristique type « échec héroïque » - Laurent)

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les membres pourront acquérir des biens et/ou des services auprès d'autres membres en utilisant leur argent virtuel comme moyen de paiement.

le facteur de succès de l'argent virtuel dans une communauté réside essentiellement dans la taille de la communauté et dans la variété des produits et services offerts par les membres.

autrement dit, une communauté peut se concentrer pleinement sur les échanges entre les membres car elle est débarrassée de ses difficultés traditionnelles: le recours au crédit est purement et simplement éliminé, les frais sur les transactions sont désormais réduits à rien, et l'usage d'internet ouvre la porte des échanges à des millions d'usagers.

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bien qu'il s'agisse d'argent 100% virtuel, le système offre suffisamment de similitudes avec l'argent ordinaire pour que les usagers conservent leurs habitudes et leurs références courantes en matière de paiement.

si tout est là pour permettre la mise en place rapide des échanges entre les membres d'une communauté, la grande idée est de pouvoir créer du capital, depuis toujours monopole des états et des banques centrales pour servir l'intérêt des plus privilégiés.

avec du capital désormais disponible en libre-service, une page est peut-être en train de se tourner.
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Guest






PostPosted: 23 Feb 2009 17:06    Post subject: Re: argent virtuel en libre-service! Reply with quote

monex wrote:
bien qu'il s'agisse d'argent 100% virtuel, le système offre suffisamment de similitudes avec l'argent ordinaire pour que les usagers conservent leurs habitudes et leurs références courantes en matière de paiement.


On ne peut pas mieux dire ! Tous les voyants économiques sont au vert !
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Djinn



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Location: St-Denis

PostPosted: 24 Feb 2009 15:26    Post subject: Reply with quote

Ce n'est pas seulement un "échec héroïque" qui peut faire marrer.

C'est une base de réflexion accessible pour ceux à qui les cimes philosophiques donnent des boutons.

Ce qui empêchait les membres de la communauté d'échanger entre eux, c'est la pénurie de monnaie.
Pourquoi recréent-ils une monnaie, dont la caractéristique fondamentale est là aussi d'être en quantité limitée ?
S'ils se disent "on créera autant de monnaie qu'on veut pour nos échanges", autant qu'ils renoncent à la monnaie tout court.

Quote:
contrairement aux monnaies alternatives basées sur le temps ou sur les devises fantaisies, Xyzzy permet de créer de l'argent virtuel libellé dans une devise internationale au choix, par exemple des euros ou des dollars, tout en restant structurellement une valeur d'échange privée.


C'est donc très clairement de la fausse monnaie. Ils vont au devant des ennuis. (Alors que pas d'argent, pas d'ennuis)

Ceci dit, j'espère que ça va prendre, ne serait-ce que pour ses vertus pédagogiques.
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