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Sabotage et blocage de l'économie, Tiqqun.
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ktche



Joined: 15 Jun 2004
Posts: 1383

PostPosted: 28 Nov 2008 13:26    Post subject: Reply with quote

Ce sont les personnes arrêtées à Rouen qui étaient dans un bus pour Amsterdam (cf. dernier paragraphe de cet article)
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Kobayashi



Joined: 08 Apr 2004
Posts: 1885

PostPosted: 28 Nov 2008 17:39    Post subject: Reply with quote

Le Monde 28 nov 2008

Quote:
Non à l'ordre nouveau

Des intellectuels se mobilisent contre cette dérive dangereuse qui a conduit à l'arrestation de neuf personnes pour terrorisme en l'absence de preuves

Une opération récente, largement médiatisée, a permis d'arrêter et d'inculper neuf personnes, en mettant en oeuvre la législation antiterroriste. Cette opération a déjà changé de nature : une fois établie l'inconsistance de l'accusation de sabotage des caténaires, l'affaire a pris un tour clairement politique. Pour le procureur de la République, " le but de leur entreprise est bien d'atteindre les institutions de l'Etat, et de parvenir par la violence - je dis bien par la violence et non pas par la contestation qui est permise - à troubler l'ordre politique, économique et social ".

La cible de cette opération est bien plus large que le groupe des personnes inculpées, contre lesquelles il n'existe aucune preuve matérielle, ni même rien de précis qui puisse leur être reproché. L'inculpation pour " association de malfaiteurs en vue d'une entreprise terroriste " est plus que vague : qu'est-ce au juste qu'une association, et comment faut-il entendre ce " en vue de " sinon comme une criminalisation de l'intention ? Quant au qualificatif de terroriste, la définition en vigueur est si large qu'il peut s'appliquer à pratiquement n'importe quoi - et que posséder tel ou tel texte, aller à telle ou telle manifestation suffit à tomber sous le coup de cette législation d'exception.

Les personnes inculpées n'ont pas été choisies au hasard, mais parce qu'elles mènent une existence politique. Ils et elles ont participé à des manifestations - dernièrement, celle de Vichy, où s'est tenu le peu honorable sommet européen sur l'immigration. Ils réfléchissent, ils lisent des livres, ils vivent ensemble dans un village lointain.

On a parlé de clandestinité : ils ont ouvert une épicerie, tout le monde les connaît dans la région, où un comité de soutien s'est organisé dès leur arrestation. Ce qu'ils cherchaient, ce n'est ni l'anonymat ni le refuge, mais bien le contraire : une autre relation que celle, anonyme, de la métropole.

Finalement, l'absence de preuve elle-même devient une preuve : le refus des inculpés de se dénoncer les uns les autres durant la garde à vue est présenté comme un nouvel indice de leur fond terroriste.


LIBÉRATION IMMÉDIATE


En réalité, pour nous tous cette affaire est un test. Jusqu'à quel point allons-nous accepter que l'antiterrorisme permette n'importe quand d'inculper n'importe qui ? Où se situe la limite de la liberté d'expression ? Les lois d'exception adoptées sous prétexte de terrorisme et de sécurité sont-elles compatibles à long terme avec la démocratie ? Sommes-nous prêts à voir la police et la justice négocier le virage vers un ordre nouveau ? La réponse à ces questions, c'est à nous de la donner, et d'abord en demandant l'arrêt des poursuites et la libération immédiate de celles et ceux qui ont été inculpés pour l'exemple.


Giorgio Agamben, philosophe ; Alain Badiou, philosophe ; Jean-Christophe Bailly, écrivain ; Anne-Sophie Barthez, professeur de droit ; Miguel Benasayag, écrivain ;Daniel Bensaïd, Luc Boltanski, sociologue ; Judith Butler, Pascale Casanova, critique littéraire ;François Cusset, Christine Delphy, Isabelle Garo, François Gèze, éd. La Découverte ; Jean-Marie Gleize, Eric Hazan, éd. La Fabrique ; Rémy Hernu, professeur de droit ; Hugues Jallon, Stathis Kouvelakis,Nicolas Klotz, réalisateur ; Frédéric Lordon, économiste ;Jean-Luc Nancy,Bernard Noël,poète ; Dominique Noguez, écrivain ; Yves Pagès, éd. Verticales ; Karine Parrot, Jacques Rancière, Jean-Jacques Rosat, Carlo Santulli, Rémy Toulouse, éd. Les Prairies ordinaires ; Enzo Traverso, historien ; Jérôme Vidal, éd. Amsterdam ; Slavoj Zizek, philosophe.

La liste complète des signataires peut être consultée sur www.soutien11novembre.org. Les signatures de soutien sont collectées sur le même site.

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Critique de la valeur et du travail

Brochure du Manifeste contre le travail de Krisis.

http://sortirdeleconomie.ouvaton.org/ (3 n° du bulletin)
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Jeuf



Joined: 14 Nov 2004
Posts: 1506
Location: 63 et 75

PostPosted: 01 Dec 2008 12:45    Post subject: Reply with quote

Je me suis demandé qui paye les dégats lorsque la policre, comme on le voit ici. Notament si les personnes perquisitionnées n'avais rien fait de ce que leur on les soupçonné d'avoir fait.

C'est la police qui paye? l'assurance de la police? l'assurance du perquisitionné, s'il en a? Personne?
C'est que certaines personnes peuvent perdrent leurs affaires, et tout ce qui est indispensable à leur vie, dans ce genre de destruction. Ils peuvent êrdre l'essentiel s'il sont doté d'un faible capital, faible mais indispensable outil de travail, sans lequel il ne peuvent plus rien faire (comme on le voit par exemple dans le film italien "le voleur de bicylcette").

Ainsi le "bonne journée" que font les policiers en partant, peut-être vue comme étant extrêmement cynique : non seulement la journée, mais aussi une vie peut-être gachée. Ainsi peuvent être attaquées légalement et détruit des bases de vie; pas forcément besoin de les mettre en prison les "ultra-gauchistes" pour les empêcher d'écrire des textes.

-----------------
C'est d'ailleurs normal. Si le fait de ne pas avoir de portable, d'avoir lu quelques textes particuliers, avoir chez soi des horraires et cartes de trains, un peu de métal, suffit pour être suspecté de terrorisme, je remarque que c'est mon cas. Même si l'on a rien fait, si pour la tranquillité de la police et de mes concitoyens, il faut arrêter tous ces suspect, je veux bien être de ceux là, pour la paix générale.

Autres choses. Concernant la lutte contre le terrorisme, certains pourraient penser toutes ces choses, le printemps prochain :
il y eu tellement de lois qui ont été mises en oeuvre suite au 11 septembre, qu'il y aurait matière à ajouter deux nouveaux Codes à la législation : le Code Anti-Terroriste, ainsi que le Code des Procédures correspondant. Ils se caractériseraient par leur flou artistique permettant de s'en prendre à beaucoup de monde....
Pour ce qui est de ce code de procédures, d'ailleurs, indifférement on pourra mettre ou pas le "Anti".

Quote:
Ah, quelle douce félicité!
C'est la fonte des neiges.
Les oiseaux viennent m'éveiller
Juste sous ma fenêtre.
Et, à l'aube, les ruisseaux
Chantent un chant exquis.
Ah, mon Dieu, serai-je bientôt
Arrêté aussi?
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sylva



Joined: 18 May 2007
Posts: 228

PostPosted: 01 Dec 2008 13:50    Post subject: Reply with quote

Quote:
Si le fait de ne pas avoir de portable, d'avoir lu quelques textes particuliers, (...) suffit pour être suspecté de terrorisme,


L'ami Georges avait déjà tout compris :
Quote:
Mais les brav' gens n'aiment pas que
l'on suive une autre route qu'eux
...
tout l'monde viendra me voir pendu
sauf les aveugles, bien entendu !

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La Terre est bleue comme une orange. Paul Eluard
Il n'y a que la fiction qui dise le vrai. Vladimir Nabokov
Un écran, ça empêche de voir ; c'est sa fonction.
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Jeuf



Joined: 14 Nov 2004
Posts: 1506
Location: 63 et 75

PostPosted: 02 Dec 2008 14:35    Post subject: Reply with quote

D'après lemonde.fr , 2/12 :

Quote:

Sabotages à la SNCF : quatre suspects relâchés

La cour d'appel de Paris a ordonné, mardi 2 novembre, la remise en liberté de quatre personnes écrouées depuis le 15 novembre dans l'enquête sur un sabotage des lignes de TGV de la SNCF, ont annoncé leurs avocats. Les trois magistrats de la chambre de l'instruction n'ont pas suivi le parquet général, qui avait requis vendredi le maintien en détention des quatre suspects, deux femmes et deux hommes, dont le supposé leader du groupe Julien Coupat. L'éventuelle remise en liberté d'une cinquième suspecte écrouée sera examinée séparément ce mardi.

Au total, cinq femmes et quatre hommes, âgés de 22 à 34 ans, soupçonnés d'appartenir à un groupuscule d'ultra-gauche, sont mis en examen dans l'enquête sur le sabotage de caténaires de plusieurs lignes TGV avec des fers à béton, le 7 novembre. Quatre d'entre eux ont été laissés libres sous contrôle judiciaire dès le 15 novembre. Leur but aurait été selon la police de créer un désordre dans le pays pour favoriser l'émergence des mouvements sociaux.

L'accusation dit disposer de nombreux indices, notamment des écrits et la présence de cinq suspects près de lignes sabotées au moment des faits, mais reconnaît n'avoir aucune preuve formelle.

[légende de la photo : Les trois magistrats de la chambre de l'instruction n'ont pas suivi le parquet général, qui avait requis vendredi le maintien en détention des quatre suspects. ]


EDIT :
quelques minutes après, curieusement, on lit sur le site du Point :
"Prière de ne pas tenir compte de la dépêche intitulée "Remise en liberté des suspects des sabotages SNCF ".

La décision n'est pas encore connue."
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bloups



Joined: 27 Jul 2004
Posts: 1560

PostPosted: 03 Dec 2008 12:26    Post subject: Reply with quote

3 personnes relâchées, 2 restent en détention provisoire.

En cas de perquisition, personne ne paye les dégâts, tu te démerdes avec ce qu'il reste.
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bug-in



Joined: 13 Mar 2003
Posts: 4057
Location: prox. Montpellier

PostPosted: 20 Dec 2008 14:57    Post subject: Reply with quote

Quote:
Qui terrorise qui ?

Alors que l’enquête concernant leurs deux camarades emprisonnés n’a à ce
jour rien donné de tangible, , les comités de soutien aux inculpés de
Tarnac, créés depuis un mois, se sont mis en ordre de marche. Samedi
après-midi, première manifestation à Limoges (Haute-Vienne) et premier
élément d’un dispositif destiné à « anticiper le dégonflage médiatique qui
ne manquera pas d’arriver », selon le tract distribué à plus de 500
personnes massées sous une pluie glacée, place de la République.

« Carottes »

Beaucoup d’habitants du plateau de Millevaches, théâtre des évènements,
avaient rejoint leurs camarades de la Haute-Vienne, des groupes de Tulle,
Brive, Guéret, Périgueux et même Poitiers, venant grossir les rangs. Deux
mots d’ordre : la libération immédiate de Julien et Ydlune, le couple
encore incarcéré, et le retrait des chefs d’inculpation de terrorisme et
association de malfaiteurs.

Mais pour beaucoup de manifestants, l’affaire de Tarnac est l’aiguillon
qui les a poussés à venir manifester un ras-le-bol généralisé. « On peut
tous tomber demain sous le coup de ces lois d’exception » annonce Bob, du
comité de Périgueux. Bertrand avoue : « J’ai du voter une ou deux fois
dans ma vie. » Ce qui l’a pourtant fait bouger : « La liberté de dire et
d’agir est bafouée. » Jean et sa compagne sont serrés sous leur pancarte.
On peut y lire : « Moi aussi je lis des livres et je sème des carottes ! »
« C’est en référence à des critères mis en place par les Renseignements
généraux concernant les personnes à surveiller, explique Jean, celles qui
lisent, qui mangent bio et se déplacent beaucoup. » Un syndicaliste CGT
marche à côté de sa fille. « On n’écoute plus les gens et on se moque
d’eux. La loi est détournée dans le cas présent : ce ne sont pas des
terroriste, au pire des saboteurs. » Seul sous son parapluie, dans son
manteau camel, un magistrat de la cour d’appel. « Je me sens seul,
plaisante t-il. C’est scandaleux ce qui se passe, c’est une véritable
atteinte aux libertés publiques, plaide le juriste avant d’ajouter « S’il
y avait des éléments, on nous le dirait. » Les banderoles accusent : « Qui
terrorise qui ? » « Non aux lois d’exception !»

« Pétain »

Dans la foule, quand ce n’est pas le Chant des partisans qui monte, un
hymne en cette terre de résistance, ce sont des slogans qui sont repris en
cœur : « Mensonges d’Etat, des tas de mensonges », « c’est l’Etat qui
t’arnaque, Pétain reviens, t’as oublié tes chiens ! » La manifestation se
disperse devant la prison de Limoges, en présence discrète de quelques
rares policiers.

Rendez-vous est pris pour la grande manifestation à Paris le 31 janvier.



Libération – 15/12/08 – Annick Fauroy - Limoges – Envoyée spéciale.


Quote:
Christ ou caténaire? Du sacrilège religieux au sacrilège laïque

Pourquoi les sabotages des lignes TGV avaient-ils une telle importance?
Pourquoi fallait-il un tel déploiement de force? De telles mesures
d'exception? Par Elisabeth Claverie et Luc Boltanski Parce que cette
affaire redonne vie à une figure criminelle que l'on croyait oubliée: le
sacrilège. Pour les coauteurs d'Affaires, scandales et grandes causes*, on
retrouve à Tarnac les ingrédients d'un scandale judiciaire historique,
celui du chevalier de la Barre, qui avait mobilisé Voltaire.

Dans la nuit du 8 au 9 août1765 des coups de couteau sont portés sur le
crucifix du pont d'Abbeville. Le 10 au matin, averti par une rumeur, le
procureur du roi se rend sur les lieux et dresse procès verbal. Une
enquête est lancée, elle ne donne rien, personne n'a rien vu. Néanmoins
les soupçons, toujours guidés par la rumeur, se portent sur un groupe de
jeunes gens et particulièrement sur l'un d'entre eux, considéré comme leur
chef, François-Jean Lefebvre Chevalier de La Barre, issu d'une bonne
famille de la région et neveu de l'abbesse de Willancourt. Des délateurs
se présentent affirmant qu'on l'a entendu chanter des chansons libertines
et s'être vanté d'être passé devant une procession du Saint Sacrement sans
se découvrir. Cinq jeunes gens sont interrogés. Trois parviennent à
s'enfuir, mais deux sont arrêtés, Le Chevalier de la Barre et le sieur
Moisnel, âgé de 15 ans. Les autorités de la ville font grand bruit autour
de l'affaire et organisent, en grande pompe, une cérémonie dite de «
l'amende honorable » avec évêque, corps constitués, tocsin, cierges, messe
solennelle et procession suivie par une foule dévote. Une perquisition
menée au domicile de La Barre amène à la découverte de livres interdits
dont le Dictionnaire philosophique de Voltaire. L'affaire remonte jusqu'à
la Cour et jusqu'au roi lui-même, bien décidé à faire un exemple, d'autant
plus frappant que le principal prévenu est issu de la bonne société et
qu'il est défendu par des philosophes des Lumières et par l'opinion
éclairée, ce qui donne à l'affaire, locale à l'origine, une dimension
nationale. Accusé de sacrilège, le Chevalier est condamné à mort malgré
l'absence de preuve. Il est torturé, a le poing et la langue coupés, est
décapité, puis est brûlé avec l'exemplaire du dictionnaire philosophique
attaché à son corps. Il a 19 ans.

Cette affaire serait sans doute demeurée dans les archives judiciaires si
Voltaire ne lui avait donné un grand retentissement en prenant
publiquement fait et cause pour La Barre et ses coaccusés. Il rédige la
Relation sur la mort du chevalier de La Barre et le Cri d'un sang
innocent, pour lesquels il sera condamné, sans que la sentence puisse être
exécutée du fait de sa présence en Suisse. C'est à cette occasion que
Voltaire met en place de nouvelles stratégies de défense qui prennent
appui sur l'opinion publique et sur les pouvoirs de la raison éclairée
contre le pouvoir de la raison d'Etat. Ces moyens de défense de la liberté
seront promis à une longue postérité, notamment, à la fin du XIXe siècle,
lors de l'affaire Dreyfus. Ils ont constitué l'un des instruments
principaux de la formation de ce que l'on appelle, depuis le grand livre
de Jurgen Habermas, l'espace public et, avec lui, de la démocratie.

Et pourtant, deux siècles et demi plus tard, dans notre démocratie
française, des événements similaires par leur forme, sinon — au moins
peut-on l'espérer — par leurs conséquences, se renouvellent. Le Pouvoir
d'Etat, qui ne se réclame plus du droit divin, est privé de la ressource
du sacrilège religieux, qui ne fait plus peur à personne. Mais cela ne
l'empêche pas de mettre en scène sa puissance et de chercher à susciter
une indignation unanime, en invoquant ce que l'on pourrait appeler un
sacrilège laïque : la dégradation, temporaire et sans conséquence sur le
plan humain, de machines qui — comme chacun sait —, font « l'honneur de la
France » et qui sont investies par là d'une haute valeur symbolique : les
TGV. Suivent d'autres éléments, dont la similitude avec ceux de l'affaire
du chevalier de La Barre sont frappantes. Des jeunes gens, dont le
principal forfait est leur volonté de vivre autrement et qui, circonstance
aggravante, sont des intellectuels ayant renoncé à leurs privilèges pour
partager, dans un village, la condition précaire qui est aujourd'hui celle
de millions de personnes, sont hâtivement incriminés et embastillés sans
preuves, mais à grand bruit. Comme dans l'affaire du chevalier de La
Barre, tout ce qui tient lieu de preuve se résume à la possession d'un
livre considéré comme subversif. Non plus, cette fois, le Dictionnaire
philosophique, pieusement commenté de nos jours dans les écoles de la
République, mais L'insurrection qui vient. Il faut noter pourtant une
différence. Tandis que le chevalier et ses compagnons sont accusés d'actes
qu'ils sont supposés avoir commis, nos amis de Tarnac sont accusés d'actes
qu'ils pourraient commettre, mais dans un avenir indéfini. L'univers
totalitaire anticipé par Steven Spielberg dans Minority report, se met
ainsi en place, à nos portes, sous nos yeux. Il fait pâlir d'envie les
instruments, qui paraissent aujourd'hui bien rudimentaires, dont pouvait
user le pouvoir absolutiste de l'Ancien Régime.

Le chevalier de La Barre est devenu une icône de la libre pensée. Des
associations, des commémorations, des livres innombrables célèbrent sa
mémoire. Son martyr annonce avec éclat l'explosion de la Révolution qui
vient, celle de 1789. Les pouvoirs qui se réclament aujourd'hui de cette
révolution seraient avisés de renoncer à la stratégie à courte vue
consistant à chercher à éloigner l'Insurrection qui vient en faisant de
nouveaux martyrs. Même ceux qui ne connaissent d'autre raisons que la
raison d'Etat, doivent savoir aussi, parfois, faire marche arrière. Ne
serait-ce que pour échapper au ridicule.

Il faut libérer immédiatement Julien et Yildune.

* Elisabeth Claverie est directrice de recherche au CNRS. Luc Boltanski
est directeur d'études à l'EHESS. Ils ont publié en 2007 (avec Nicolas
Offenstadt et Stephane Van Damme) un ouvrage collectif consacré à
l'histoire de la forme affaire : Affaires, scandales et grandes causes
(Paris, Stock).


Bulletin Echos de la Taïga : Lien
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Kobayashi



Joined: 08 Apr 2004
Posts: 1885

PostPosted: 05 Jan 2009 21:59    Post subject: Reply with quote

L'Etat et les journalistes ont beaucoup parlé de mouvance " anarcho-autonome ", voire de retour de " l'ultra-gauche ", au sujet des " neuf de Tarnac ". Dans les catégories du pouvoir sur l'imaginaire, on aurait donc, la Gauche, l'Extreme gauche et l'Ultra-gauche (définit par MAM comme celle qui refuse les outils de la démocratie).

La confusion est complète, et le pauvre Castoriadis (chantre des conseils ouvriers pendant un moment, et apologue des catégories de la démocratie grecque) doit se retourner six fois dans sa tombe quand il entend que l'ultra-gauche est l'ennemie de la démocratie. Assez drole.

Historiquement, l’ « ultragauche » (le gauchisme historique, rien à voir avec ce que Mai 68 a donné) est formée des courants d’origine communiste (et non anarchiste) qui refusèrent très tôt la conception développée par Lénine et ses amis d’un parti d’avant-garde, seul apte à diriger le prolétariat vers sa libération, tout comme ils s’opposèrent à un parti social-démocrate cogérant la société avec le patronat et rejetèrent le parlementarisme (cf. le manifeste de Van der Lubbe, l'auteur de l'attentat contre le Reichstag en 1933 dont le magazine Offensive-OLS a reproduit un très intéressant manifeste, dans son dernier numéro sur la santé à l'ère du technolibéralisme - en kiosque). On a parlé d’ « ultra-gauche » au sujet de différents courants : la gauche germano-hollandaise, le conseillisme (Anton Pannekoek, Paul Mattick, Castoriadis, Lefort, le situationnisme quand il a repris la solution des conseils, même si l’IS développe des thématiques totalement autonomes) et le bordiguisme. Bourré d’erreurs et organisant souvent la confusion, le seul ouvrage qui comble un vide reste pourtant celui de C. Bourseiller, Histoire générale de l’ultra-gauche, Denoel, 2003. La mouvance « autonome », est elle aussi a distinguer de l’anarchisme et de l’ultra-gauche, voir le passionnant mémoire de Sébastien Schifres, La mouvance autonome en France de 1976 à 1984 sur le site : < http://sebastien.schifres.free.fr/>

Sébastien Schiffres a mis en ligne son deuxième mémoire d'histoire sur la mouvance autonome qu'il a soutenu en septembre 2008.

Sur l'anarchisme, Le Monde Diplomatique de janvier a pour dossier " Qu'est-ce que l'anarchisme ? ", avec plusieurs articles.

A mon sens, les deux n° de Tiqqun, sont plus proches de la mouvance autonome italienne ( les références au mai rampant italien de 1977 sont courantes), que du reste (bien sûr la commune dans l'IQV c'est le conseil, mais c'est plutot l'auto-organisation qu'ils visent, avec désertion des lieux de travail). Peu de référence quand même aux auteurs anarchistes et conseillistes.
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bug-in



Joined: 13 Mar 2003
Posts: 4057
Location: prox. Montpellier

PostPosted: 06 Jan 2009 14:14    Post subject: Reply with quote

L'adresse correcte du site de sébastien est : http://sebastien.schifres.free.fr/
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Kobayashi



Joined: 08 Apr 2004
Posts: 1885

PostPosted: 07 Jan 2009 15:38    Post subject: Reply with quote

Même si l'existence de la torture psychologique est un secret de polichinelle même dans les gardes à vue en France.

Le monde 7 janvier 2008 :

Quote:
Non à la banalisation des législations d'exception !


Au cours d'un colloque qui se tint à Berlin à la fin des années 1990, le professeur de droit Günther Jakobs recommandait que nos sociétés démocratiques établissent une distinction entre le droit pénal des citoyens et le droit pénal de ceux qu'il appelle " les ennemis de l'ordre public " : " Celui qui veut être traité comme une personne, expliquait-il, doit de son côté donner une certaine garantie explicite qu'il va se comporter comme une personne. Si cette garantie fait défaut, ou même si elle est formellement refusée, le droit pénal n'est plus la réaction de la société contre l'un de ses membres, mais devient la réaction contre un ennemi. "

Une telle distinction, qui entend légitimer l'instauration d'une législation de combat, présuppose que tout citoyen soit en mesure d'apporter la preuve que son comportement - non ses actes, serait-il simplement soupçonné de les avoir commis - ne constitue pas une menace potentielle pour la société. Si l'on devait suivre une telle recommandation, s'instaurerait un ordre du soupçon généralisé auquel personne ne pourrait échapper, mettant en cause la présomption d'innocence et les principes fondamentaux de notre conception du droit. S'agit-il là de simples divagations d'un universitaire, conduisant à appliquer à tout citoyen la distinction établie par le juriste Carl Schmitt entre l'ami et l'ennemi ?

Il y a, hélas, tout lieu de craindre que non si l'on considère l'évolution des mentalités gouvernementales et des pratiques judiciaires. Je parle ici de la France, non de l'Allemagne. On en voit un triste exemple dans le sort réservé à Julien Coupat et à sa compagne, Yldune Lévy. Tous deux ont été incarcérés, le 16 novembre 2008, avec plusieurs membres d'une prétendue " cellule invisible ", pour leur responsabilité présumée dans le sabotage contre les lignes TGV, qualifiée d'" entreprise terroriste ", mais ils sont les seuls à être aujourd'hui encore maintenus en détention sans qu'aucune preuve formelle ait pu, semble-t-il, être apportée à leur participation à cette action. Une action, au reste, qui, en seraient-ils responsables, ce qui n'est pas établi, ne relève nullement de l'intention de faire régner la terreur par un attentat contre des civils innocents, sauf à tomber dans une lamentable et effrayante dérive sémantique. C'est pourtant là le point décisif, car c'est principalement sur la base de cette qualification des faits que la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris a décidé, vendredi 26 décembre, de maintenir Julien Coupat en détention préventive. Quant à Yldune Lévy, elle n'a toujours pas été auditionnée par un juge d'instruction, un mois et demi après son arrestation.

A l'origine de cette étrange rigueur, une circulaire, datée du 13 juin 2008, de la direction des affaires criminelles et des grâces du ministère de la justice, qui s'inquiète de la " multiplication d'actions violentes commises sur différents points du territoire national susceptibles d'être attribuées à la mouvance anarcho-autonome ". Il est demandé aux parquets d'" apporter une attention particulière à tous faits (des inscriptions - tags - jusqu'aux manifestations de soutien à des étrangers en situation irrégulière) pouvant relever de cette mouvance afin d'en informer dans les plus brefs délais la section antiterroriste du parquet du tribunal de grande instance de Paris pour apprécier de manière concertée l'opportunité d'un dessaisissement à son profit ". Dans un communiqué intitulé " La direction des affaires criminelles voit des terroristes partout " (26 juin 2008), le Syndicat de la magistrature soulignait le risque que cette circulaire pouvait faire courir, celui " de permettre une extension quasi illimitée d'une législation d'exception " et " de renforcer la répression à l'encontre des différents acteurs du mouvement social ". Une inquiétude aujourd'hui amplement justifiée par les faits.

Nous apprenons, en effet, que Julien Coupat et Yldune Lévy, incarcérés l'un à la prison de la Santé et l'autre à Fleury-Mérogis, sont traités comme des détenus particulièrement surveillés (DPS), auxquels s'appliquent des mesures de précaution liées à leur prétendue dangerosité.

C'est ainsi que, selon une révélation du Canard enchaîné du 17 décembre, " depuis un mois, à la maison d'arrêt des femmes de Fleury-Mérogis, la nuit, toutes les deux heures, la lumière s'allume dans la cellule d'Yldune Lévy, présumée d'"ultragauche" saboteuse de caténaires SNCF (...). Officiellement, c'est "pour la protéger d'elle-même". En réalité, comme le concèdent des juges en privé, il s'agit d'abord d'"attendrir la viande" de cette "dangereuse terroriste" ".

A la question posée par le journal Libération (11 décembre) : " Comment s'expriment leurs velléités terroristes ? ", le contrôleur général Christian Chaboud, responsable de la lutte antiterroriste, a répondu : " De par leur attitude et leur mode de vie. "

Avec l'altération des rythmes de sommeil, c'est ainsi une des méthodes de privation sensorielle utilisée à grande échelle par les forces américaines dans le cadre de la " guerre contre la terreur ", qui serait employée en France à l'endroit d'une personne présumée innocente. Le but est toujours le même : briser la résistance psychique du détenu. Or de telles pratiques, dont la capacité destructrice est indéniable, sont qualifiées, en droit international, d'actes de torture. C'est à ce titre qu'elles font l'objet d'une prohibition inconditionnelle.

Nul besoin d'entrer dans le fond du dossier ni d'être lié à la mouvance de l'ultragauche pour dénoncer et condamner ces méthodes dont l'apparition et la légitimation sont inévitables dans une société où le discours de la menace et de la peur conduit à bafouer les règles de la justice ordinaire. A quoi bon s'indigner de la législation d'exception mise en oeuvre par l'administration Bush à Guantanamo sur des centaines de prétendus terroristes si nous entrons à notre tour dans la même régression, serait-elle de moindre gravité, à la faveur d'un consensus plus ou moins tacite ? Au-delà de décisions de justice qui éveillent, pour le moins, notre perplexité - même si nous ne savons pas tout et qu'une certaine prudence s'impose -, au-delà du traitement carcéral réservé à ces détenus, qui sont toujours, faut-il le rappeler, présumés innocents, et qui soulève notre indignation, au-delà même du développement de l'esprit sécuritaire dont nous devons refuser les pièges parce qu'il ébranle la garantie que la démocratie doit apporter à la défense des libertés publiques fondamentales, c'est d'abord la " métaphorisation " de la notion de terrorisme qu'il faut rejeter absolument.

Lorsque le langage cesse d'établir et de garantir notre relation de confiance avec le monde, il y a tout lieu de craindre que la société vacille dans son ensemble. La justice en particulier. Notre devoir de vigilance a dans les temps présents, ici et ailleurs, trouvé assez de raisons de s'exercer pour que nous exigions que notre démocratie demeure respectueuse des principes qui la constituent et qu'aucune forme de torture, serait-elle psychologique, ne s'exerce à l'endroit de quiconque. Au surplus, l'extension immodérée de la justice d'exception est une dérive dont personne ne peut désormais être assuré qu'il n'en soit un jour victime.

Michel Terestchenko

Philosophe et auteur " Du bon usage de la torture " (La Découverte, 216 p., 15 euros)

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Critique de la valeur et du travail

Brochure du Manifeste contre le travail de Krisis.

http://sortirdeleconomie.ouvaton.org/ (3 n° du bulletin)
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Kobayashi



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PostPosted: 08 Jan 2009 12:21    Post subject: Reply with quote

Un rare texte intelligent et qui dérange déjà les comités de soutien. Intelligent à mon sens, pas parce qu'il appelle finalement à prendre au sérieux le messianisme cathartique de l'insurrection développé dans Tiqqun et l'IQV (ça c'est l'affaire de Brossat), avec cette envie simpliste de toujours en découdre devant une armée professionnelle, mais parce qu'il montre les paradoxes et contradictions de cette mouvance autour de Tarnac/Rennes, et pour moi des textes L'Appel, Ruptures, Tiqqun n°1 et 2, et de la sensibilité intellectuelle qui leur tourne autour (de Foucault, à Rancière, Agamben, Guattari, Deleuze, etc.) et dont certains ont pétitionné à fond la caisse. Cette bizarerrie en complète contradiction avec ce qui est écrit dans IQV ou dans " Ceci n'est pas un programme ", qu'a été - comme le montre Brossat - le sentimentalisme démocratique et écolo-sympa de la défense, et qui a évidé tout débat sérieux de fond sur le contenu des textes de Tiqqun/IQV/Appel. Défense bien compréhensible de la part des parents et des amis proches, quand de tels hallucinants chef d'accusation sont prononcés, mais qui montre aussi, que les solutions proposées dans IQV sont déjà une totale impasse. A moins que ce qui soit proposé soit L'incarcération qui vient. Car à mon sens, le drâme de Coupat et de ses amis c'est finalement d'avoir trouvé des flics et des juges assez bêtes ou assez cyniques pour prendre à la lettre leurs fantasmes de violence et pour les punir pour ce qu'ils auraient voulu faire. Personnellement la juste solidarité avec les victimes d'une conspiration policière monstrueuse, qui frappe où elle veut, ne peut cacher mon désaccord fondamental avec les idées de Coupat et du courant intellectuel très heideggerien qui tourne autour de lui.

Quote:
Tous Coupat, tous coupables !

L’insurrection qui vient, publié en 2007 par le « comité invisible », inlassablement présenté par la police et les médias comme le bréviaire des « jeunes de Tarnac » est un texte gorgé de lectures bien orientées ; certaines sentences définitives semblent directement empruntées à Minima Moralia, d’autres démarquent Debord, Badiou et plus d’un autre de nos bons auteurs (1). Mais, envers et contre ce qui s’est trouvé ressassé de manière lancinante après les arrestations de novembre dernier, cet essai collectif n’est pas un pur et simple exercice de radicalité en chambre, un de plus, à propos de l’état des choses sociales, de l’histoire et la politique, l’énoncé désenchanté d’un diagnostic sur le présent (2). Il est assurément cela et s’inscrit directement, à ce titre, dans le prolongement de l’éphémère revue Tiqqun dont plus d’un texte a fait date aussitôt – « Théorie du Bloom », «Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille », etc.(3) Mais il suffit de le lire vraiment pour se convaincre de ce qu’il est aussi, en son cœur même et non point accessoirement, tout autre chose : non pas certes un précis de guerre civile ou un manuel d’insurrection comme se sont empressés de l’affirmer les stratèges approximatifs qui entourent Mme Alliot-Marie ; mais assurément un livre qui tranche sur les habituelles vaticinations à propos de la fin de la politique, la montée de la barbarie (à moins qu’il ne s’agisse de la guerre civile qui fait rage et de l’imminence avérée d’un nouveau 1789) - en ceci : cet écrit est tout entier porté par une sorte d’appétit praxique, c’est un livre qui, constamment, s’efforce d’enchaîner, à des analyses, des perspectives d’action. Ce n’est pas un essai qui, comme tant d’autres, se contente d’exceller dans le pessimisme radical, dans la lucidité désenchantée (« Dieu, quel désastre ! ») ; c’est, à l’inverse, un texte qui, tout bonnement, s’efforce de reprendre sur de nouveaux frais la question politique par le bout de l’action – que faire, que faire aujourd’hui, dans cette situation même ?


Et qui tranche : oui, aujourd’hui, des actions sont possibles, des actions qui aient une capacité d’interruption de la temporalité de la domination infinie (« que rien ne se passe ! », des actions qui fassent revenir sous la forme la plus vive la figure du conflit irréductible au cœur des espaces publics, des actions « autonomes » dans lesquelles se redonnent consistance les figures déniées de la politique moderne – la commune, l’émeute, l’insurrection. C’est un livre qui, loin d’éluder la question de la violence, dit tout le bien qu’il pense des émeutes de l’automne 2005, en tant, précisément, qu’elles présentent la violence des choses (4); c’est un livre qui, entre autres, parle du feu, de l’incendie comme moyens politiques – un livre écrit, pourtant, avant que le centre de rétention de Vincennes soit livré aux flammes par la colère des retenus eux-mêmes. C’est un livre qui se pose crânement la question de formes de résistance possibles à l’installation, dans les plis de la police démocratique, d’un état d’exception furtif et permanent dont le fichage, la biométrie, la télésurveillance, la rétention sur mesure, les lois sécuritaires sont les truchements variés ; un livre qui ne craint pas d’énoncer que ces nouveaux dispositifs du gouvernement des vivants ne doivent pas être seulement dénoncés, mais activement combattus, fût-ce au prix de quelques illégalismes. C’est un livre qui statue sans ambiguïté : il s’agit bien, aujourd’hui, non pas de dénoncer des abus, des infractions à l’état de droit, mais de faire face à un intolérable, lequel, sans appeler de longue démonstration, s’éprouve tout simplement de manière irrécusable ; un intolérable convoquant nécessairement des formes de résistance qui s’efforcent de se tenir à sa hauteur ; des actions susceptibles de présenter, dans une société comme la nôtre, une forte capacité d’interruption. Un diagnostic sur le présent qui conduit donc à tenter de résoudre la quadrature du cercle : comment produire, dans un pays comme le nôtre, les effets de paralysie attendus d’une grève générale – en l’absence d’un peuple gréviste ? D’où les quasi-citations de la bien connue brochure d’Emile Pouget qui y figurent en bonne place (5). Bref, c’est un livre qui dit, littéralement : « Il n’y a plus à attendre (…) Attendre encore est une folie (…) C’est là qu’il faut prendre parti »(6), ce qui n’est jamais que la transposition en français contemporain de la bonne vieille formule marxienne – Hic Rhodus, hic salta ! Un livre qui a le courage d’énoncer que l’appel de l’action a, dans la situation présente, quelque chose d’inconditionnel, quelle que soit la solitude de ceux qui se savent sommés par l’intolérable – « Il y a toutes sortes de communes qui n’attendent ni le nombre, ni les moyens, encore moins le ‘bon moment’ qui ne vient jamais, pour s’organiser »(7) ; un livre dont la force est de se rappeler que l’élément du pari est partie intégrante de l’action radicale et de la résistance active ; qui, à la tiédeur du probable oppose l’inconditionnalité du nécessaire (lui-même fondé sur l’infinité des possibles) : « Rien ne paraît moins probable qu’une insurrection, mais rien n’est plus nécessaire »(8 ).


Il est infiniment regrettable que l’enchaînement des circonstances conduisant de l’arrestation à grand bruit des « jeunes de Tarnac », expéditivement accusés de menées « terroristes » par une ministre de l’Intérieur en manque de « résultats », à la formation d’un large front voué à la récusation de ces incriminations hyperboliques ait rendu provisoirement impossible toute espèce de discussion autour de ce livre ; et, plus précisément, à propos du moment politique qui s’ 2agence dans ses prolongements – l’apparition d’une commune, au moins, distinctement inspirée par ses prémisses, et, plus généralement, le bouillonnement de formes 3d’activisme politique inspirée par le motif de l’autonomie. La dimension stratégique de ce livre trouve son écho dans toutes sortes d’initiatives et d’actions incontestables comme la participation à la manifestation de protestation contre la réunion des 27 ministres de l’Intérieur de l’Union européenne, appelés par Hortefeux à plancher sur les problèmes de l’immigration à Vichy, début novembre 2008 (9). Tout ceci est, malheureusement, devenue l’inarticulable même, le hors champ de la campagne « démocratique » de défense des inculpés. Selon les logiques implacables d’une telle mobilisation, ce livre, délié de toute relation avec des projets pratiques, des actions envisagées, des hétérotopies inventées et pourtant bien réelles, était voué à être recadré comme pur et simple exercice de spéculation intellectuelle juvénile, fantaisie imaginative appelée par les providentielles arrestations de Tarnac, à retrouver les têtes de gondoles – ce dont n’a pas manqué, d’ailleurs, de se réjouir publiquement son éditeur. Aux premières heures des arrestations de Tarnac, la presse n’a pas été longue à suivre sa pente ordinaire, en emboîtant le pas sans barguigner au Ministère de l’Intérieur, elle n’a pas été longue à avaliser la version policière du complot d’ « ultra-gauche » déjoué à temps. « L’ultra-gauche déraille » titrait en une Libération le 12 novembre, tandis que Laurent Joffrin accréditait, dans un éditorial, l’incrimination de « terrorisme » ; Le Monde n’était guère en reste – pour ne rien dire du Figaro et du Journal du Dimanche dans les colonnes desquels se déversaient à gros bouillons les « analyses » et les communiqués de victoire en provenance de la place Beauvau… Mais n’ayons garde de faire porter le chapeau de cette forfaiture aux seuls journaux : à la tribune de l’Assemblée, Mme Alliot-Marie, commentant les arrestations, se faisait applaudir par plus d’un député socialiste dont son prédécesseur au ministère de l’Intérieur Daniel Vaillant et le bras droit de Ségolène Royal Manuel Valls (10) ; suivant son premier mouvement, le porte-parole de la LCR, Olivier Besancenot, déclarait que « les méthodes de sabotage n’ont jamais été, ne seront pas et ne seront jamais » celles de la Ligue communiste révolutionnaire », propos relayés par un dirigeant de SUD-Rail, Christian Mahieux, proclamant hautement : « Notre combat syndical n’a rien à voir avec ce type d’actions » (11).


Et puis, réflexion faite, les uns et les autres ont repris leurs esprits, le caractère fantaisiste des incriminations, à commencer par celles de « terrorisme » et « association de malfaiteurs » est apparu évident, de même que le peu de résultat des investigations policières, pourtant menées tambour battant : pas d’armes, pas de faux-papiers, pas de matériel distinctement voué au sabotage, pas de flagrant délit, et, pour tout potage, des constructions fumeuses autour de l’allergie de nos jeunes gens au téléphone portable, de leur installation en zone rurale, de leur participation à des manifestations ou de leur refus du fichage biométrique. La construction policière s’est dégonflée en peu de jours et la presse, comme un seul homme ou presque, a retourné sa veste, donnant longuement la parole aux familles des inculpés, à leurs voisins, à leurs amis, publiant différentes pétitions en leur faveur et tournant en dérision la fable désormais discréditée de l’hydre « anarcho-autonome », avec le même allant qu’elle donnait voix à ses sources policières les premiers jours. Dans la brèche ainsi ouverte, s’est engouffré tout un mouvement de défense et de protestation, à Paris comme en province, dans les universités mais pas seulement, mouvement dont l’oriflamme est l’appel gracieusement publié par Le Monde dans la page réservée aux tribunes et libres opinions – un traitement de faveur rarement accordé à une pétition par ce journal (12)4; un texte intitulé « Non à l’ordre nouveau » et signé par des intellectuels de renom – philosophes en tête - Giorgio Agamben, Alain Badiou, Daniel Bensaïd, Jacques Rancière, Jean-Luc Nancy, Slavoj Zizek -, mais aussi des éditeurs, des professeurs de droit… Distinctement, et d’une façon tant soit peu surprenante si l’on se réfère aux positions principielles et théoriques bien connues de la plupart des signataires de ce texte, l’horizon de ce texte est celui d’une protestation tout entière référée aux normes de l’Etat démocratique, à Etat de droit, contre la construction policière ayant conduit à l’arrestation et à l’inculpation des neuf personnes accusées d’entreprise terroriste. En se posant la question de savoir si « les lois d’exception adoptées sous prétexte de terrorisme et de sécurité sont compatibles à long terme avec la démocratie », ce texte avalise pleinement le référent passe-partout « démocratie », celui de la « démocratie réelle » – au sens où l’on parlait naguère de « socialisme réel » ; il appelle à en défendre l’intégrité supposée contre les dispositifs d’exception. Au reste, intitulé « Non à l’ordre nouveau », ce texte réactive la posture de l’antifascisme classique – celui dont la stratégie se fonde sur le rassemblement de toutes les énergies et bonnes volontés « progressistes » en défense de l’Etat démocratique contre la montée de l’exception et de la brutalité. La démolition, nécessaire, de la construction policière fraie ici la voie à cet étrange agencement en vertu duquel ceux qui, parmi les philosophes contemporains ont travaillé de la manière la plus constante et la plus convaincante à la déconstruction du mythe utile de la « démocratie réelle » - épinglée comme oligarchie effective (Rancière), artefact pseudo-majoritaire (Badiou), faux-nez du néo-libéralisme triomphant (Bensaïd), otage du principe marchand de l’équivalence générale (Nancy), faux-semblant de l’Etat d’exception permanent (Agamben) , fétiche du nihilisme contemporain (Zizek) – vont être conduits, sous l’effet d’une sorte d’état d’urgence subi, à remettre en selle cette idole qu’ils ont eux-même renversée – la démocratie, fondée sur l’heureuse coÏncidence de l’Idée, de l’Etat et de la police générale des choses. A cette mobilisation du référent démocratique tout court contre les débordements de l’exception, on opposera la formule claire qui, dans L’Insurrection qui vient, présente la constitutive intrication de l’une et de l’autre : « La démocratie est de notoriété générale soluble dans les plus pures législations d’exception » (13)


Avec ce texte attrape-tout, le mouvement sur le point de se former en défense des inculpés avait trouvé son manifeste. Un mouvement assurément suscité par la grossièreté des élucubrations politico-policières sur lesquelles se fonde cette rafle, mais dont le pli n’en demeure pas moins problématique : à force de démontrer l’ « innocence » des inculpés (dont la presse n’a cessé, au reste, de relater la « bonne » provenance sociale, les « brillantes » études, les « excellentes » relations avec le voisinage à Tarnac, l’inocuité des intentions et le caractère irréprochable des conduites en leur refuge rural…) , on en vient aussi subrepticement qu’inexorablement à rétablir une image de normalité, d’honorabilité, de conformité avec les polices générales de la vie ; une image dont l’emprise se fonde sur la négation même et le reniement de tout ce qui tentait de prendre corps aussi bien dans L’insurrection qui vient, pis au sérieux comme une sorte de manifeste, que dans la fondation de la commune de Tarnac. Une image dont le propre est de travestir ce livre en fantaisie culturelle, en inoffensif exercice de Kulturkritik, et la formation de communes en sympathique expérimentation de nouveaux mode de vie, tendance écolo radicale ; une image dont le propre est de volatiliser la dimension politique de ce qui est ici en jeu – au profit d’une énième opération de rassemblement vertueux contre les empiètements du pouvoir autoritaire. On peut parfaitement comprendre que les familles des inculpés, désireuses avant tout de les sortir de ce mauvais pas, s’activent à présenter les inculpés sous le jour le plus inoffensif (« A Tarnac, ils plantaient des carottes sans chef ni leader. Ils pensent que la vie, l’intelligence et les décisions sont plus joyeuses lorsqu’elles sont collectives » (14)5) , mais l’on ne peut s’empêcher de relever le vif conflit de ce genre de formule avec ce qui s’énonce, dans L’insurrection… à propos de l’idéologie écologiste et du discours environnementaliste moyens – les habits neufs du Capital, ni plus ni moins (15). Ce qui est ici en question n’est évidemment pas la nécessité impérieuse que s’organise une solidarité sans faille avec les inculpés, et que celle-ci soit aussi puissante et déterminée que possible. La question est plutôt que cette solidarité s’est déployée sur une ligne de pente dont le propre est qu’elle ensevelit sous l’épaisse couche de cendres d’une police sentimentale et « démocratique » tout ce qui pouvait constituer le venin, le ferment de radicalité de ce livre de combat, avec son appel à se mettre « en route ». Le rassemblement informe et sans bords qui s’est constitué en faveur des inculpés (et dont, répétons-le, la volte-face des journaux a donné le signal et en quelque sorte défini les conditions) n’est pas sans rappeler le consensus informe brocardé par des auteurs comme Rancière et Badiou ; il s’étend maintenant jusqu’aux dirigeants du PS voire du Modem et, inclut bien sûr, le télégénique Besancenot, utilement recadré par ses mentors ; mais c’est un rassemblement qui se tient aux antipodes de ce que s’efforçaient de présenter ce texte et la décision d’y faire jouer en acte le motif de la communauté. Ce texte, cette décision se fondent en effet sur une certitude : devenir, aujourd’hui, ingouvernable, être en quête d’effets politiques, d’effets de déplacement ou de choc qui ne soient pas reconductibles aux conditions générales du gouvernement des vivants ou de la police pastorale - cela suppose nécessairement de vifs mouvement d’excentrement, des exils consentis, une forme de solitude organisée, et la recherche assidue de limites, de confins, de points de rupture – non pas, certes, « sortir du système » en créant des isolats, mais bien susciter toutes sortes de blocages, d’effets d’entrave, exhiber les points de faiblesse du perpetuum mobile, sortir des logiques purement défenses, exposer de nouveaux possibles en s’exposant soi-même, etc. Ceux et celles qui sont habités par ce discours stratégique savent que la politique vive, aujourd’hui, ne peut être en ce sens qu’une politique non pas des marges au sens social mais bien des bords au sens politique, et qui, à ce titre, s’associe nécessairement, pour les gouvernants, à la dangerosité. Ceux qui, à l’heure où l’extrême gauche normalisée donne toujours davantage de gages de respectabilité et tend, nolens volens,à trouver sa place dans le dispositif parlementaire, recherchent les voies de ce que Foucault appellent l’inservitude volontaire et mettent en scène des insurrections de conduite - ceux-là sont dangereux et savent que leur politique fait d’eux, au regard de toutes les polices associées, des coupables plutôt que des innocents (16)6. La dénonciation de la grossièreté des construction policières hâtives ne devrait pas nous faire oublier cette condition propre à toute politique radicale aujourd’hui, celle qui énonce : nous ne voulons pas être gouvernés ainsi, nous ne voulons pas être gouvernés par ces gens-là, ce gouvernement est l’intolérable même et nous nous déclarons en conflit ouvert et perpétuel avec lui. L’évidence qui s’énonce ici est, bien entendu, assez dure à avaler : elle est tout simplement qu’une politique (une stratégie politique et les actions qui en découlent) distinctement agencée autour de cette notion de l’intolérable ne peut être qu’une politique dangereuse et coupable, une politique qui expose ceux qui s’y vouent aux représailles de l’Etat et aux attaques de toutes les polices assemblées (presse, directions syndicales, intellectuels enrégimentés…). Il faut le dire ouvertement : l’état présent de dégradation des libertés publiques, de prolifération du régime de l’exception rampante fait que toute politique fondée sur le refus d’être « gouverné ainsi » et « gouverné par ces gens-là » voue ceux (celles) qui s’y essaient à être placés dans l’illégalité et réprimés en conséquence. C’est bien là la première des leçons de l’affaire de Tarnac qui n’est pas une « bavure », un abus, mais bien la manifestation de l’effectivité de cette nouvelle règle. Or, toute la campagne qui s’est développée en faveur des inculpés est portée par un si vif et si constant désir d’innocence, de si persistantes références à la légalité, à l’inoffensive innocence des inculpés qu’il apparaît très distinctement que, pour l’essentiel, le référent démocratique indistinct continue à obscurcir la perception du présent politique de ceux qui s’y trouvent mobilisés. Pour être dans l’esprit du temps, la victimisation des inculpés, innocents par position et définition, va dans le sens de cet effacement hâtif et compulsif de tout ce que l’expérience qu’ils avaient entreprise comportait d’inéluctablement insupportable aux yeux des gouvernants. Insistons : nul ne saurait aujourd’hui entreprendre une politique radicale s’il n’entre pas dans la peau du coupable et de l’individu dangereux (ce qui ne signifie en faut, faut-il le préciser, se plier aux conditions d’une incrimination fondée sur une construction discursive hallucinatoire). C’est cela que fait disparaître la campagne de tonalité si morale, si vertueusement indignée, en faveur des inculpés et dont le présupposé implicite et aveugle est donc nécessairement que nous vivons, aujourd’hui comme hier, sous le régime d’un état de droit auquel ferait exception de manière si scandaleuse le traitement réservé à nos amis de Tarnac. Etrangement, le sens commun du sujet de l’Etat démocratique (« nous sommes en démocratie, tout de même ! ») , rudement mis à l’épreuve ces derniers temps, trouve matière à se raffermir sur ses bases à l’occasion de cette affaire : les incriminations volent en éclat, une partie des inculpés est remise en liberté, le procès s’annonce plutôt mal pour les instigateurs de l’affaire et, plus que jamais, Mme Alliot-Marie est sur un siège éjectable – rêverait-on plus belle leçon de démocratie en acte ? Le malheur est que, à l’examen, c’est tout le contraire qui est se discerne ici, au delà des effets de surface tranquillisants – l’implacable efficace des polices de tous ordres. Le si louable désir de vie coupable (au sens que Foucault donne à cette expression) qui animait nos jeunes gens se trouve dérobé sous le drapé de leurs bonnes origines et de leurs parcours d’excellence ; le corporatisme des « élites » fait le reste et, la messe ayant été dite par tant d’esprits éminents et penseurs de renom mondial, le pouvoir intellectuel administre une correction bien méritée au pouvoir policier. Bref, les choses rentrent dans l’ordre, l’erreur des agités sécuritaires qui conseillent le ministre de l’intérieur ayant été de sous-estimer ces pesanteurs bien françaises (le juge « antiterroriste » Gilbert Thiel rappelait, à l’occasion de l’affaire, qu’un précédent au moins s’était présenté récemment dans l’usage indiscriminé de l’imputation de « terrorisme » - lorsqu’un jeune postier un peu exalté avait fait sauter quelques radars routiers, se blessant gravement au passage (17)7; nul, alors, ne s’était soucié de pétitionner pour dénoncer l’extravagance de l’incrimination, ce n’était qu’un postier qui n’avait jamais frayé avec la philosophie ni entamé des études supérieures).


Une telle involution du processus engagé par la publication de L’Insurrection… et la création de la commune de Tarnac, détourné au profit d’une démonstration en faveur de la validité quand même, en dépit de tout, de la normativité démocratique - sinistre « leçon » - était-elle inévitable, dès lors que la machination policière avait pris forme ? On se permettra d’en douter. Il y eut, dans un passé plus ou moins récent, des exemples inoubliables de rassemblements pétitionnaires autour d’acteurs politiques, de militants, d’activistes de différentes causes radicales, et dont le propre était non pas d’ensevelir leur combat sous les gravats de l’idéologie moyenne de l’Etat démocratique allié au discours moral de la présomption d’innocence, mais bien de se solidariser avec leur combat, dans les formes et dans les termes que celui-ci proposait. Ce fut le cas avec l’appel des 121, pendant la guerre d’Algérie, qui, se solidarisant avec les insoumis et les déserteurs de l’Armée française, faisait de ses signataires non pas des grands témoins de moralité inspirés par la charte de l’Etat de droit, mais bien des coupables par association. Ce fut aussi le cas des femmes de renom qui, en solidarité avec d’autres, anonymes, inculpées pour avoir avorté, proclamaient non pas leur indignation face à cette incrimination, mais déclaraient en avoir fait tout autant et réclamer leur propre mise en cause. On aurait aimé, dans le même esprit, voire les signataires de l’appel susmentionné non pas rappeler l’Etat démocratique à ses sacro-saints principes et l’exhorter à renoncer à l’usage de l’exception, mais bien plutôt se déclarer coupables des mêmes torts hétéroclites que ceux reprochés, aux accusés de Tarnac : détester les téléphones portables, être dissidents quoiqu’issus de familles très convenables, refuser les prélèvements d’ADN, posséder une maison à la campagne , participer à des manifestations qui, parfois, tournent mal, citer Auguste Blanqui dans leurs écrits, avoir lu Pouget et Sorel, approcher, parfois, d’une voie ferrée, ne pas respecter la légalité en toutes circonstances et dans le moindre de ses détails, considérer l’insurrection comme un possible historique toujours actuel, etc., etc. Assurément, un appel de cette tournure - tous Coupat, tous coupables ! - aurait produit un tout autre effet que celui qui a si fortement contribué à installer la défense des inculpés dans cette espèce de marécage antipolitique, peuplé de sage indignation, de dénis obstinés et de tant de bons sentiments.


D’une façon générale, autant que l’incapacité, ici manifeste, pour nos philosophes d’établir un geste politique sur leurs propres fondements théoriques, apparaît l’extraordinaire difficulté pour un infracteur ou supposé tel, de faire entendre dans une telle configuration, sa propre parole et ses propres raisons, à propos des actions ou des conduites qui lui sont reprochées. Au nom de la nécessité d’une défense efficace et réaliste, la parole de nos « communards » a été rigoureusement éteinte - et pas seulement parce que, pour certains d’entre eux, ils étaient enfermés - , de même que L’Insurrection a été déminé et pieusement rebaptisé « un essai politique qui tente d’ouvrir de nouvelles perspectives »(1Cool8… Le « Comité invisible » est devenu inaudible, lui qui avait su trouver les mots les plus justes pour exposer ses analyses et ses motifs, au moment où sa parole était le plus nécessaire – celui où se déversaient sur lui les accusations les plus biaisées et où prenait corps le travestissement de tout ce qu’il avait entrepris. Les derniers à travailler à une telle disparition, une telle dépossession n’ont pas été ceux pour qui cette affaire a été l’occasion de réintensifier la classique opposition entre peuple et plèbe, gens du monde et hommes infâmes ; les uns pour opposer le peuple travailleur qui aime son labeur et soigne son outil de travail (par opposition à ceux qui se disent allergiques à l’emploi et sabotent le bien public), les autres pour réintégrer de force dans le camp des gens convenables et innocents par origine et statut ceux qui, volontairement, avaient oranisé des lignes de fuite hors de ce qui, socialement, les « destinait ». Dans les deux cas, il s’agit de faire en sorte que plus rien, ou le moins possible, ne demeure et s’exprime au grand jour de l’expérience propre de cette plèbe singulière et, surtout, que plus rien n’y fasse sens – seul étant appelé à persister le souvenir du rassemblement vertueux qui mit en échec (on peut, du moins, l’espérer à heure où l’on écrit) le montage policier – un concours de foule qui aura été, à l’échelle de Tarnac, l’équivalent de celui qui donna lieu, en mai 2002, au plébiscite « antifasciste » dont l’effet le plus manifeste a été d’ouvrir un voie royale à Sarkozy.


Les nombreuses années passées dans les prisons italiennes par Paolo Persichetti, après son extradition expéditive et félonne par les autorités françaises, la réincarcération de Jean-Marc Rouillan montrent que ceux qui se refusent jusqu’au bout à plier devant les injonctions à admettre, la tête basse, que seule la violence de l’Etat est légitime, à entrer dans le jeu abject des rites de repentance, de reniement et de soumission sont voués à subir une peine infinie. La dignité, en politique, de ce point de vue, se trouve, au moment où le tout venant des « élites » change de camp et de discours comme il change de voiture, repoussée au point le plus excentré – là où, envers et contre tout, ces militants se rendent insupportables à l’Etat et aux journaux en ne cédant rien, quoi qu’il doive leur en coûter, sur leurs convictions, sur leur passé. En ce temps où les palinodies, les reniements et la mise en œuvre de la règle « efface tes traces ! » font l’essentiel du bagage « éthique » de nos hommes politiques, il est remarquable que ceux des inculpés qui demeurent emprisonnés maintiennent, dans leur silence même, envers et contre tous les certificats de bonne conduite qui leurs sont décernés par leurs soutiens bien intentionnés, ce cap de l’intraitable. C’est évidemment aujourd’hui le rêve ardent du Bunker sécuritaire, d’Alain Bauer à Sarkozy, en passant par tous les tâcherons de l’anti-terrorisme, de mettre la main sur des groupes activistes dont ils pourraient dire : voilà, les héritiers de la Bande à Baader et d’Action directe sont là, ils sont armés, prêts à tuer et en voici les preuves ! C’est leur rêve, car Dieu sait quelle providence politique, électorale représenterait, à défaut de tout autre, une telle chance d’exhiber la preuve tangible des risques et menaces innombrables qui nous assaillent ! Mais comme une telle manne n’existe pas, il a bien valu l’inventer en travestissant des discours et des conduites, iséparables de formes nouvelles de résistance ou de riposte en « terrorisme ». L’affaire de Tarnac aura eu au moins le mérite de dégonfler cette baudruche du « terrorisme » à géométrie variable – mais sans que la critique de ce vocable corrompu aille jusqu’à sa complète récusation : nombreuses sont les bonnes âmes qui pensent que l’accusation de terrorisme lancée contre ces jeunes gens était abusive et scandaleuse, mais qu’au demeurant la lutte contre le vrai terrorisme justifie bien, dans des circonstances données, quelques atteintes aux libertés publiques. Or, la validation du vocabulaire et des schèmes discursifs de nos gouvernants n’est jamais que le début du consentement à ce qui nous réduit aux conditions du gouvernement qui établit comme sa règle légitime ce dont se nourrit l’état d’exception proliférant. Et ce n’est pas parce que les inculpés de Tarnac ne sont rien de ce qu’en a dit Mme Alliot-Marie relayée par quelques magistrats « antiterroristes » (encore le vocabulaire corrompu de l’ennemi) que L’Insurrection qui vient est une prophétie vide et une rodomontade sans conséquence ; n’est-il pas pour le moins singulier que les émeutes juvéniles qui ont éclaté en Grèce en décembre 2008, suite à l’assassinat d’un jeune par un policier à Athènes, aient sur le champ été entendues aussi bien par la presse que par les gouvernants de ce pays, Sarkozy en tête, comme un avertissement, voire le signe avant-coureur de ce à quoi il conviendrait de se préparer ? Du côté de l’Etat, des « experts » de toutes sortes, le syndrome de l’explosion sociale se développe, en conséquence de quoi sont mis en place toutes sortes de dispositifs destinés à faire face au « coup dur », à la situation d’urgence. On pourrait même dire qu’une telle commotion constitue pour eux l’un des scénarios non seulement du possible mais du souhaitable – tant ils sont en quête de dérivatifs face aux effets durables du tsunami financier de l’année 2008. « Nous n’avons rien fait de mal, nous sommes irréprochables – l’Etat de droit, la Ligue des Droits de l’Homme et Daniel Cohn-Bendit avec nous ! » demeurent, dans cette conjoncture, des réponses un peu courtes et surtout mal dirigées. Sans succomber au charme facile des prédictions apocalyptiques qui annoncent sans frais l’imminence de la chute de notre « Ancien régime », nous gagnerions plutôt à dire : en de telles circonstances, il n’est pas exclu, en effet, que nous puissions devenir dangereux, que nous nous destinions à le devenir, tant ce qui nous gouverne est devenu abject, menaçant et insupportable ! Après tout, ce ne sont pas les exemples qui manquent, dans le présent, de pôles et de manifestations de radicalité qui, activement, organisent la résistance à cet insupportable – sans papiers, lycéens, enseignants, ouvriers grévistes, psychiatres même, que rien ne destine à se conduire en subversifs, révoltés par le décret présidentiel leur enjoignant de traiter désormais les malades mentaux en criminels… Il est intéressant que, dans ce contexte où les lignes de tension et d’affrontement se multiplient, l’accent se trouve porté, en l’absence de toute capacité des appareils politiques traditionnels à se tenir à la hauteur de l’exaspération qui monte, sur les conduites davantage que sur les projets. Une nouvelle subjectivité de résistance et de défection émerge, qui trouve son expression dans la multiplication des proclamations et manifestations de désobéissance. Il ne s’agit pas tant de renouer avec le grand mythe de l’illégalité, du soulèvement violent et massif que de dire, simplement : dans ces conditions, nous n’obéirons plus, nos conduites deviendront ingouvernables, cesseront d’être programmables. Nous cesserons d’être les agents de ce que tentent de produire et reconduire ceux qui nous gouvernent, nous ne serons plus dans ces rôles, nous ne serons plus, si possible, là où nous sommes prévus et attendus. C’est, pour l’essentiel, ce à quoi exhorte L’insurrection qui vient, et cela va un peu plus loin que « planter des carottes ». Mais ce ne serait pas la première fois que des parents découvriraient après-coup ce qu’ils ont toujours préféré ignorer - les talents cachés de leur progéniture.

Alain Brossat

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Critique de la valeur et du travail

Brochure du Manifeste contre le travail de Krisis.

http://sortirdeleconomie.ouvaton.org/ (3 n° du bulletin)
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ktche



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PostPosted: 08 Jan 2009 21:35    Post subject: Reply with quote

Lettre ouverte à tous ceux qui soutiennent les inculpés du 11 novembre

Benjamin wrote:
[...]
L’utilisation de ces outils « antiterroristes » n’est finalement rien d’autre que l’indice de l’agressivité propre à tout pouvoir qui se sait de toutes parts menacé. Il ne s’agit pas tant de s’en indigner. Il s’agit en tout cas de ne pas, ou plus, être dupe de cette opération de police politique. Elle n’est que la tentative, des tenants du pouvoir, de communiquer au « corps social » leur propre paranoïa, qui, elle, n’est peut être pas totalement sans fondement.
[...]
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