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Débat sur l'échange
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kazh ar c'hoad



Joined: 23 Dec 2008
Posts: 131
Location: Pays de St Brieuc (22)

PostPosted: 23 Feb 2009 21:05    Post subject: Reply with quote

Deun là wrote:


En effet, si tel collectif adopte une monnaie en son sein, alors il existe un potentiel de marchandisation qui peut s'activer très facilement :


Aux 3 cas que tu cites Deun, je suis tenté d'ajouter le fait que si une forme de monnaie "re-socialisée" est inventée et en cours dans de tels collectifs, cela peut engendrer une marchandisation, par solvabilisation, d'activité jusque là non soumises à l'échange marchand et donc à la valeur. Je déduis cette réflexion par rapport à l'article sur le SEL paru sur le SDE n°2, de Claude Guillon ("Economie de la misère"), et l'analyse de cet auteur me paraît en effet plutôt logique dans le sens où un tel système peut effectivement représenter pour l'économie et le capitalisme un moyen de relancer la machine par une marchandisation de ce qui n'était alors que de l'ordre des rapports privés...et gratuits ! (service à la personne, aux enfants, ménages, cuisine, bricoles, etc.....).
Des poches hors-économie peuvent à mon sens exister dans l'océan visqueux de la méga-machine planétaire mais sans que ceux-ci ne grandissent de trop, qu'elles sachent s'enrichir mutuellement par une orga en réseau informelle, et surtout qu'elles ne tentent point de céder aux sirènes de la monnaie, quelle qu'elle soit, c'est à dire de la valeur (travail ou demande ou les deux), mais au contraire qu'elles soient radicalement à contre-courant de la marchandisation globale de nos vies, jusque dans les parts les plus intimes de celles-ci !!
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obrarte



Joined: 13 Jan 2009
Posts: 63

PostPosted: 24 Feb 2009 8:02    Post subject: Reply with quote

Deun là wrote:
obrarte wrote:
Il semblerait que ni le transfert d’objets, avec ou sans contrepartie, ni l’existence de l’argent n’ont pour condition l’existence de la marchandise, ni le pouvoir d’en créer chacun de son côté.

Cela veut-il dire qu'à notre époque, on puisse utiliser des monnaies sans risquer de retomber dans des logiques marchandes (en gros, être matériellement contraint de produire pour vendre à destination de collectifs anonymes) ?
[...] Pour le dire autrement, l'idée d'un échange non-marchand dans un contexte globalement marchand, n'est pas tellement fondée. Pour le coup ce serait vraiment être (micro)économiste que de croire que quand le marchand nous fait un prix parce que c'est nous, on ferait un pas de côté vers la sortie de l'économie.

Dans la préhistoire, tant que la monnaie est une valeur symbolique et non une entité économique, les objets peuvent s’échanger sans devenir des marchandises. A partir du moment où la valeur est devenue une entité comptable, qu’elle s’est incarnée dans l’argent, cela n’a plus été possible. C’est toujours le système de croyances qui est sollicité dans l’échange.

De nos jours, il suffit qu’il existe :
– une quelconque monnaie à laquelle les gens croient (il y a l’exemple de la Russie post perestroïka où l’unité de compte et d’échange sur le « marché libre » était devenue la cigarette Malboro)
– des objets correspondant à certains besoins
pour que les conditions de la circulation marchande soient réalisées.

La possibilité d’un échange non marchand dans le contexte marchand ne peut venir que d’une compréhension de l’échange par les acteurs et d’une ferme volonté de ne pas céder à la logique de la marchandise. Car, même créés dans un cadre non monétaire, les objets tendront à retourner à leur vie marchande. Sauf si – par exemple dans le cas cité – le collectif veille à ce que cela ne se produise pas. Idem pour le troc qui, en présence de monnaie en circulation, aura tendance à se transformer en échange marchand.

Deun là wrote:
A l'intérieur du fonctionnement économique, est-ce que cela a un sens de parler de "poches" hors économie, où des collectifs s'assureraient mutuellement une subsistance sans étalon monétaire ? Ou bien, suffit-il de le faire (vivre dans de telles poches) pour que ces poches puissent grandir et grandir, et grandir... ?

kazh ar c'hoad wrote:
Des poches hors-économie peuvent à mon sens exister dans l'océan visqueux de la méga-machine planétaire mais sans que ceux-ci ne grandissent de trop, qu'elles sachent s'enrichir mutuellement par une orga en réseau informelle, et surtout qu'elles ne tentent point de céder aux sirènes de la monnaie, quelle qu'elle soit, c'est à dire de la valeur (travail ou demande ou les deux), mais au contraire qu'elles soient radicalement à contre-courant de la marchandisation globale de nos vies, jusque dans les parts les plus intimes de celles-ci !!

Même sans parler de « poches hors économie », rien n’empêche une communauté qui pratique l’échange marchand de favoriser l’implantation d’une boulangerie dans un village en payant le pain plus cher jusqu’à stabilisation de l’activité par exemple. L’entraide chez les auto constructeurs est peut-être également une forme d’échange non marchand. Ce n’est pas du don, car si tu n’aides pas les autres, il y a de grandes chances pour que personne ne vienne t’aider. Il y a exigence implicite de contrepartie, mais sans paiement ni échange marchand. Mais il est vrai aussi que nombre d’actes dits d’ « économie solidaire » nous ramènent à l’extension du domaine de la valeur (critique du SEL, etc.)...

Les régulations intersubjectives non marchandes qui cimentaient les collectifs traditionnels étant dissoutes, je ne vois pas bien comment elles pourraient se recréer sans faire appel à cette notion d’échange non marchand. Le « don pur » (relation purement oblative), cela existe-t-il ? Cela a-t-il jamais existé ? Il me semble qu’il n’existe et n’a existé que diverses formes de dons institutionnels – depuis la remise du gibier par le chasseur primitif à sa belle-famille jusqu’au moderne « don humanitaire » –, formes directement dépendantes du système de croyances et du droit établi sur cette base.

Cela dit, je comprends, Deun, tes réticences au sujet de l’expression « échange non marchand ». Elle est effectivement un peu ambiguë, voire trop ambitieuse (on est encore loin, avec ça, des territoires libérés de l'emprise marchande). Je préférerais « échange non concurrentiel » ou peut-être « échange de convention », (surtout pas « échange solidaire » qui me paraît un oxymoron hypocrite...)

La question de fond demeure quand même celle de la valeur. Elle est profondément liée au système de croyances. Il faut essayer de la cerner en dehors de son « incarnation » dans l’économie, car l’économie nous enferme dans une trame tautologique. Son domaine est celui de l’opposition sujet-objet et je ne crois pas qu’il y ait d’issue de ce côté-là. Cette scission imaginaire est son domaine d’élection car c’est là qu’elle est née. La sortie de l’économie passe par la disparition de cette chimère et la reconnaissance de l’être-en-relation de chaque existant, l’inhérence mutuelle a dit je ne sais plus qui. Donc, elle implique de nouveaux rapports aux choses, de nouvelles symbolisations. Sans cela, la modification des règles des transferts dans une société d’échange impliquerait forcément la contrainte légale, la bureaucratie, etc.
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"Pour la connaissance de la civilisation d'une époque, l'illusion même dans laquelle ont vécu les contemporains a la valeur d'une vérité. "
Johann Huizinga, Le déclin du Moyen Âge
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kazh ar c'hoad



Joined: 23 Dec 2008
Posts: 131
Location: Pays de St Brieuc (22)

PostPosted: 24 Feb 2009 21:53    Post subject: Reply with quote

obrarte wrote:


La question de fond demeure quand même celle de la valeur. Elle est profondément liée au système de croyances. Il faut essayer de la cerner en dehors de son « incarnation » dans l’économie, car l’économie nous enferme dans une trame tautologique. Son domaine est celui de l’opposition sujet-objet et je ne crois pas qu’il y ait d’issue de ce côté-là. Cette scission imaginaire est son domaine d’élection car c’est là qu’elle est née. La sortie de l’économie passe par la disparition de cette chimère et la reconnaissance de l’être-en-relation de chaque existant, l’inhérence mutuelle a dit je ne sais plus qui. Donc, elle implique de nouveaux rapports aux choses, de nouvelles symbolisations.


Peut-on dire qu'il faudrait que les choses puissent être des "prolongements" de nous-même ? Que nous puissions transposer une part de nos individualités dans l'objet ? Que l'objet soit une sorte de représentation symbolique du sujet au-travers du sens donné à son élaboration ?
Peut-on alors parler de "valeur symbole", non marchandable car n'ayant pas de prix (non définissable) ? A rapprocher du sentiment de fierté d'avoir accompli une oeuvre, quoi qu'elle puisse être, comme d'un accomplissement, une expression, de son être intérieur....chose qui nous semble trop souvent, sinon presque toujours inarbordable dans la production économique du fait des contraintes liées à la valeur-travail.
Le problème dans l'économie, c'est que cet accomplissement dans l'oeuvre ne peut exister que de façon sous-jacente comme d'un leurre destiné à jouer le rôle de moteur incitatif (l'amour du travail bien fait peut-être). La valeur symbolique donné à l'oeuvre se trouve alors étouffé, réduit sous silence malgré son antériorité par la valeur-travail actionnée par la logique marchande et par l'échange marchand. Se pourrait-il qu'elle puisse s'exprimer pleinement lors d'échanges non marchand comme tu le dis Obrarte, d'échanges "de convention" ? Peut-être si cet échange, du fait de ce sur quoi il repose, n'est surtout pas comptable, ni à mon sens, sans contrepatie explicite (exemple que tu cites des auto-constructeurs).

En relisant tout cela j'ai pensé un moment refaire la confusion entre valeur d'usage et valeur d'échange. Pourtant, une valeur symbole peut être autre chose que de la valeur d'usage sans être pour autant de la valeur d'échange telle qu'entendue généralement.

Tout ceci est encore un peu confus dans mon esprit et j'attents de vous lire afin de continuer à tenter d'en dénouer les ficelles.


Confus
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Kercoz



Joined: 20 Sep 2008
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PostPosted: 26 Feb 2009 19:05    Post subject: Reply with quote

Dans vos recherches , penser aussi que la relation a l'objet est une relation au besoin, a un besoin. On ne peut faire l'économie de la part affective portée par cette relation objet/besoin .
En situation naturelle l'acquisition d'un objet est un acte exeptionnel (actuellement c'est LA règle ).
Les besoins courant (manger chauffer copuler) ont une procédure originellement non marchande . Qd elle est marchande , elle est périodique et non extensible . Seule la présentation ou la "manipulation" de l'objet peut croitre son cout et donc l'aliénation de l'individu.
Pour les "aceesoires" (actuellement 90% des objets circulants) d'acte rare il est devenu règle. Mais l'objet est "désenchanté" est le relationnel non satisfait . Le manche du rateau parfait , la main ne "reconnait" pas certains noeuds ou défaits qui lui donnait une ame .
SZ'il trainait par terre , on se sentait coupable , mal a l'aise comme d'un mauvais rapport avec un ami .... La relation a l'objet est bi-valente et affective . Le mal etre vient de trop de négligences , parce que trop d'objets .
Pour contrer ce mal-aise non verbalisé ...On achète un autre objet .
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kazh ar c'hoad



Joined: 23 Dec 2008
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PostPosted: 27 Feb 2009 21:24    Post subject: Reply with quote

Kercoz wrote:
Dans vos recherches , penser aussi que la relation a l'objet est une relation au besoin, a un besoin. On ne peut faire l'économie de la part affective portée par cette relation objet/besoin .
En situation naturelle l'acquisition d'un objet est un acte exeptionnel (actuellement c'est LA règle ).
Les besoins courant (manger chauffer copuler) ont une procédure originellement non marchande . Qd elle est marchande , elle est périodique et non extensible . Seule la présentation ou la "manipulation" de l'objet peut croitre son cout et donc l'aliénation de l'individu.
Pour les "aceesoires" (actuellement 90% des objets circulants) d'acte rare il est devenu règle. Mais l'objet est "désenchanté" est le relationnel non satisfait . Le manche du rateau parfait , la main ne "reconnait" pas certains noeuds ou défaits qui lui donnait une ame .
.


Cette relation au besoin ne retire pas la part symbolique contenu dans l'objet à priori d'autant plus et peut-être par conséquense, lorsque l'échange d'objets, dans le cas où cette symbolique est assumée et recherchée, est rare. Ce que j'ai appelé (peut-être à tort) valeur-symbole peut être vue comme un attachement à soi-même au travers de l'objet en tant qu'expression de son être profond (cela me fait rappeler cette histoire rapportée dans Sortir De l'Economie n°1 (p 9) de ces types qui n'osaient pas ceuillir leurs légumes dans un jardin collectif afin de pouvoir continuer à arborer le fruit de leur travail dans le jardin, par fierté ; "l'expression de la fierté", d'après Daniel Cérézuelle, "étant plus important dans un premier temps que l'initiation à la dégustation épicurienne d'un gratin de courgettes"). Une telle "valeur" (mais ce terme dans ce cas me paraît impropre ; par lequel le remplacer ?) qualifie d'abord les objets issue de l'auto-production et tend à mon sens à s'opposer radicalement aux valeurs prédisposant à la marchandisation.
Redonner un sens profond à la production des objets (hors production marchande !), c'est justement concourir à freiner l'échange de ceux-ci, d'autant plus pour les "accessoires" pour lesquels on incorpore en eux une "valeur affective" en leur apportant un sens symbolique de nos individualités.
Reste à savoir comment cette "valeur-symbole" s'est transformée petit à petit en valeur d'échange, préalable à la marchandisation des objets ?
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Kercoz



Joined: 20 Sep 2008
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PostPosted: 27 Feb 2009 23:17    Post subject: Reply with quote

Je pense souvent a Walden de Thoreau (que je n'idéalise pas vraiment autrement) . Il construit sa cabane au début d'automne ; il jointe les pierres au premiers froids t termine sa cheminée aux premieres gelées.
Il a trois chaises . une pour s'assoir, une pour l'amitié, une pour la société (C'est tres beau et onfray rate cet épisode).
Je pense que les relations avec les objets sont affectives (comme avec les etres ), bi-valentes. Il me donne du bien etre , du plaisir ou m'aide et je l'entretient , le nettoie , le mets a l'abrit de la pluie ....Je le possède a ce prix.
Un mauvais rapport avec lui (le le trouve sous la flotte qui traine , pourtant lje l'avais vu ce gilet ou ce rateau , et je ne l'ai pas rangé ...culpabilité), et c'est un mal-aise .
Le relationnel necessite présence et contact/échange = du temps . Il m'apporte du bien etre , je lui apporte de l'entretien.
Si chaque objet (théorie) demande 1h de relation et que j'ai 24 objets , le 25è pose problème . J'ai trop d(objets et multiplie les mauvaises relations , me sens mal ds ma peau de ce mauvais relationnel.
La solution moderne au mal etre c'est un objet supplémentaire !
Je rentre le soir . Mon jardin négligé m'attriste . pas le temps de l'entretient . tout m'accuse . Je paie donc un jardinier pour l'entretien . mais n'ayant pas eu de "rapports" avec mon jardin , je ne peux en jouir. et me sens mal ds la relation .On va dire : c'est le jardinier qui bnéficie du rapport affectif . Non , ds sa tete "défense de jouir !".
Le seul qui jouit c'est le jardin , c'est l'objet le seul béficiaire de cette inflation hypertrophiée de relations non maitrisées.
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obrarte



Joined: 13 Jan 2009
Posts: 63

PostPosted: 01 Mar 2009 5:12    Post subject: Reply with quote

Quelques mots sur un point de vue qui me semble assez original et pas très connu, celui de l’anthropologue américain Paul Radin [1] (1883-1959), éminent spécialiste des Indiens Winnebago. Un point de vue qui, par certains aspects, rejoint la théorie institutionnaliste de la monnaie dont on a déjà un peu débattu sur ce forum [2] . Je tenterai de faire aussi le rapprochement avec ce que l’économiste François Fourquet nomme la théorie nominale de la valeur.

Dans son essai sur le monde primitif, Paul Radin établit une distinction assez subtile entre possession et propriété. La possession signifie simplement le contrôle physique d’une chose sans statut, d’un objet qui ne peut donner lieu à aucune transaction à moins d’avoir été préalablement transformé en propriété. Certaines choses ne peuvent être que des possessions: la nourriture, les articles et outils indispensables pour se la procurer, les vêtements que l’on porte ou la maison dans laquelle on vit. Ce «minimum irréductible» est dû à chaque membre de la communauté, en toutes circonstances, et le groupe doit faire en sorte de le lui assurer.

D’autres biens – chevaux, parures, ornements etc. – , sont des propriétés. La propriété permet d’utiliser toutes les potentialités de l’objet, en dehors des restrictions qui lui seraient éventuellement attachées. Elle offre en particulier la possibilité de transférer l’objet à quelqu’un d’autre. Cependant, écrit PR «jamais le propriétaire n’a le droit, dans un transfert, de liquider définitivement tous les droits attachés à un objet». On verra en quoi cela consiste et pourquoi cette idée est importante.

La notion de «propriété» implique certaines obligations: a) qu’elle soit authentifiée et validée par un titre: un nom, une chanson, une légende racontant l’origine de l’objet, etc.; b) qu’elle ait un usage effectif établi par la coutume; c) et qu’elle soit donc transmissible, caractère que le propriétaire a d’ailleurs l’obligation de favoriser.

«Il faut que quelque chose bouge, affirme PR; ce quelque chose doit bouger par rapport à certains points et doit également bouger dans une certaine direction. Ce quelque chose qui bouge est la propriété.» Un bien en excédent ne constitue pas réellement une propriété car il ne possède pas de titre qui le rendrait propre au transfert; l’excédent est donc distribué rapidement et réparti comme on le fait pour la nourriture. Le mouvement de la propriété, en revanche, obéit à un flux cyclique et circulaire qui peut être très long, mais la propriété revient au bout d’un certain temps à soi ou à son clan, son village ou sa tribu (potlatch, kula, etc.).

Toute propriété doit être continuellement en mouvement. La valeur de la propriété s’accroît en passant d’une personne à l’autre, mais cet accroissement de valeur ne signifie pas que son prix augmente ou qu’on puisse réaliser un profit au cours du transfert. La seule chose qui augmente, en fait, c’est le prestige attaché à l’objet. La richesse ne pouvant servir à s’assurer le pouvoir, elle ne peut être qu’un instrument de renforcement du lien social.

Ce phénomène traduit-il une propension à la générosité inhérente aux peuples primitifs comme cela a été souvent dit? PR conteste ce point de vue. Pour lui, il n’y a pas de «don à titre gratuit» (sic), pas de transfert qui impliquerait une valeur attachée à l’objet. «Même dans les endroits où s’est développée une «monnaie d’échange», écrit-il, cette monnaie d’échange comporte des particularités tout à fait différentiables de celles que nous attachons à l’idée d’argent. Ce qui a de la valeur, ce n’est pas l’article qui passe d’une personne à l’autre, mais les personnes par lesquelles il passe et l’acte même du passage avec toutes ses complications, primaires et secondaires».

En fait, PR conteste la vision échangiste de Malinowski quand ce dernier écrit que «l’obligation d’une personne est inévitablement le privilège d’une autre; que les services rendus sont des bienfaits reçus; que les dons et présents offerts d’un côté peuvent être réclamés de l’autre». Pour PR, cela revient à considérer le problème de l’échange sous un angle «purement formaliste et mystico-mécanique». Il veut donc se démarquer de Malinowski – et aussi de Mauss qui, selon lui, «ne fait qu’effleurer la réponse correcte dan son célèbre Essai sur le don».

Car à ses yeux, ce type de jugement sur l’échange primitif personnalise trop la question, fait référence à un face-à-face entre deux acteurs qui n’existe pas dans ces sociétés. PR s’oppose à une vision qui lui semble trop statique et propose une analyse essentiellement dynamique de la richesse. A l’extérieur du champ centré sur l’individu, celui du «minimum irréductible», le transfert de biens n’est pas basé sur la réciprocité – le don et le contre don, ou l’équilibre entre échangistes –, mais obéit à un phénomène dynamique qui est celui de la propriété, un «mécanisme grâce auquel certaines relations fixes entre individus deviennent perceptibles et sont authentifiées.»

Les critiques qu’il adresse au point de vue de Malinowski et de Mauss sur l’échange sont très différentes de celles qu’Alain Testart a formulées à ce sujet. Testart [3] reproche à Mauss de ne pas faire la différence entre les échanges cérémoniels sans contrepartie qui méritent, eux, d’être appelés «dons», et ceux où la contrepartie est exigible et qui appartiennent, pour lui, au domaine de l’«échange non marchand» (voir plus haut le débat sur ce fil).

Alors que pour PR, finalement, ces sociétés-là ne pratiquent pas l’échange, qu’il soit marchand ou non marchand, effectué à titre gratuit ou monnayé. Elles organisent le mouvement des biens. Disons, en extrapolant un peu, qu’au moyen du rite, le discours du droit organise la circulation de la richesse matérielle un peu à la manière dont il organise la circulation des corps par la réglementation exogamique. Et, toujours en extrapolant, que le résultat n’est pas forcément, dans un cas comme dans l’autre, tout à fait égalitaire.

Mais encore faut-il voir que cette «richesse» ne correspond pas à ce que nous entendons généralement par ce terme. Les primitifs acquièrent des biens sans valeur intrinsèque; la seule valeur qu’on leur reconnaît provient du «titre» de ces biens, de leur histoire et souvent de leur usage compliqué. Rien, ici, de comparable à la bizarre créature à deux têtes – valeur d’usage et valeur d’échange – que nous appelons «marchandise» [4] . Pour nos sauvages, la richesse est substantielle, ce sont des choses réelles, mais la valeur attribuée à ces choses est purement symbolique; c’est une mesure, une qualité qui met les choses dans un rapport de grandeur entre elles (tel objet a plus de valeur que tel autre), mais qui n’est pas elle-même une substance quantifiable [5] .

Leur conception de la richesse semble très éloignée de celle des civilisés. Mais il n’est peut-être pas inutile de creuser un peu plus la question.

Qu’appelle-t-on richesse dans nos sociétés? Il semble évident à première vue que la richesse de la France, par exemple, et c’est ainsi que l’ont formulée Boisguilbert ou les physiocrates au XVIIIe siècle, correspond à sa production nationale. Et, sur la scène mondiale, chaque nation est riche de la part qu’elle constitue de la richesse mondiale. Ces deux points de vue, l’un interne, l’autre externe, sont complémentaires car la puissance sur la scène mondiale renforce le capital intérieur de chaque nation, et ainsi de suite.

C’est par une définition de la richesse que commence le Capital de Marx: «La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une «immense accumulation de marchandises.» (Capital, I, 1) Comment définir la valeur d’une marchandise? Par sa «valeur d'échange» qui correspond à la «proportion dans laquelle des valeurs d'usage d'espèce différente s'échangent l'une contre l’autre.» Et comment mesurer la grandeur de la valeur d’une marchandise ? Par la quantité de substance « créatrice de valeur» contenue en lui, la quantité de travail. Et Marx conclut: «Nous connaissons maintenant la substance de la valeur : c'est le travail. Nous connaissons la mesure de sa quantité : c'est la durée du travail.» Mesurer la richesse revient à évaluer la quantité de valeur créée par l’activité humaine, elle-même dépendante de la quantité de travail consacrée à la produire. Car pour Marx comme pour les économistes classiques, la valeur, c’est la richesse elle-même.

Marx défend ici ce que François Fourquet nomme : la théorie substantielle de la valeur [6] . Les primitfs dont on parlait plus haut et qui établissaient une distinction entre valeur et richesse, François Fourquet les qualifierait de partisans de la théorie nominale de la valeur. Certes, nos sauvages n’attribuaient à l’objet aucune valeur en soi, sa valeur étant liée aux êtres par lesquels il transitait. Pour les civilisés, l’objet est anonyme et a acquis une valeur en soi, indépendamment des êtres qui le manipulent. La différence est de taille, mais le point commun, c’est que pour nos civilisés nominalistes comme pour nos sauvages, la valeur n’est pas une substance; elle est une qualité mesurant un rapport entre plusieurs biens. Il ne peut y avoir de «quantité de valeur» (comme dit Ricardo, Marx, etc.) puisque la valeur est déjà une mesure, celle de la richesse. On n’applique pas une mesure à la même mesure: on ne parlera pas de la grandeur d’une grandeur, de la pesanteur de la pesanteur.

La richesse globale produite par une nation en un an n’est donc pas égale à la quantité de travail dépensée pour la produire, mais elle est égale au montant global des marchandises vendues par cette nation sur le marché mondial durant la période. Le processus endogène de création de valeur par le travail selon la tradition classique est remplacé par une conception monétaire: le jeu de l’offre et la demande sur le marché mondial. On se contrefiche du temps que vos viticulteurs ont passé à transformer du jus de raisin en alcool, le litre de vin coûtera le prix que le marché lui attribuera.

Selon FF, la richesse ne se définit pas comme pour Marx par une «immense accumulation de marchandises». Elle est plutôt assimilable à la puissance d’une nation et aux flux que cette nation fait circuler dans les réseaux mondiaux. C’est par la circulation que la richesse acquiert sa force, un peu comme chez nos sauvages de tout à l’heure. Et la nation la plus riche n’est pas celle qui produit le plus (temps de travail), mais celle qui achète le plus.

On voit que cette théorie nominale de la valeur rejoint par certains aspects l’analyse d’Orléan et sa théorie institutionnaliste de la monnaie [7] . L’équivalence n’est pas une affaire de valeur ni de temps de travail, ce n’est qu’une affaire de monnaie. Orléan écrit: «Dans la situation marchande ordinaire, aucune ambiguïté n’existe quant à la détermination de la valeur: elle fait l’objet d’un accord unanime de tout le groupe. Cette définition universellement admise, c’est ce qu’on appelle la monnaie. [...] Contrairement aux approches instrumentales, nous ne pensons pas que le langage des prix soit un voile cachant une réalité signifiante enfouie, antérieure à la monnaie, à savoir les rapports de valeur.» [8]

Pour FF aussi bien que pour Orléan, la théorie de la valeur-travail est une pure fiction. Monnaie et valeur constituent une seule et même réalité [9] . Au fondement de l’économie se trouve la circulation: a) de la monnaie fétiche constituant à la fois un équivalent concret et l’expression d’un rapport social pour l’un; b) des flux mercantiles sur les réseaux mondiaux pour l’autre. Dans les deux cas, c’est, comme chez nos sauvages, le mouvement qui «sacralise» et augmente la valeur de ce qui circule.

Mais FF va plus loin. Pour lui, le capitalisme, «c’est le nom que l’on donne à la richesse échappée par miracle à l’avidité de l’État» au moment de l’effondrement des grands empires (romain et carolingien). C’est donc un mythe qui masque le pouvoir réel du binôme puissance/richesse. La science économique observe empiriquement les règles de comportement des acteurs et s’efforce de les hypostasier, de les transformer en règles nécessaires et susceptibles d’être analysées «scientifiquement». On substantialise des décisions de pouvoir et on les transforme en structures objectives.

FF oppose à ce procédé de construction d’une structure-substance l’idée d’inhérence mutuelle. «La substance (individuelle ou collective), écrit-il, est une chimère de l’esprit; l’être est pure relation; il est tout entier l’ensemble des relations qui l’unissent aux autres êtres; si l’on enlève les relations, il ne reste plus rien. L’inhérence mutuelle se distingue de la causalité réciproque [...]; celle-ci suppose deux êtres déjà constitués qui se renvoient la balle de la causalité; l’inhérence réciproque n’est possible que parce qu’il y a déjà inhérence; sinon aucune substance ne pourrait rien causer.»

C’est ce point de vue, je pense, qui l’amène à considérer qu’aucun phénomène social n’est local; tout phénomène social est nécessairement mondial. Comme chez nos primitifs, l’avenir de la propriété est entièrement dépendante de la capacité des biens à circuler. Si le mouvement s’arrête ou même s’il ralentit, les croyances d’aujourd’hui feront place à un doute cruel pour certains, mais infiniment moins pour d’autres...
___________________

[1] Le monde de l’homme primitif (Payot, 1962).

[2] Se reporter à la discussion La monnaie selon Orléan sur ce forum
http://forum.decroissance.info/viewtopic.php?t=6816

[3] Dans Critique du don, Études sur la circulation marchande (Syllepse, 2007),

[4] Le contexte de la circulation des biens n’est pas non plus le même que dans nos sociétés qui imposent une démarcation tranchée entre collectifs humains et non humains et établit une nette dissymétrie entre eux. Chez les primitifs, les frontières du moi et du non-moi sont autres et peuvent fluctuer, elles aussi, à leur manière.

[5] Si on assimilait la valeur à la force picturale d’un tableau, on pourrait dire que telle oeuvre est plus forte que telle autre, sans pouvoir dire de combien. En revanche, on peut faire une offre monétaire pour chacune des deux oeuvres, sans que cela ne traduise fidèlement la relation esthétique entre elles qui demeure indéfinissable. Mais en définitive, on attribuera bien une quantité de monnaie à cette différence.

[6] Richesse et puissance, une généalogie de la valeur, La découverte, 1989.

[7] Sans toutefois que les deux théories se recoupent complètement puisque Orléan présente encore la valeur comme une substance.

[8] Cf. l’article: L’approche institutionnaliste de la monnaie : une introduction, André Orléan PSE Version du 3 avril 2007.

[9] Dans son texte Le Capital, Zambèze de non sens, Jean-Pierre Voyer résume l’affaire de cette manière: «Aucune marchandise ne sert d’équivalent. Toute marchandise peut servir de valent — de contrepartie. L’argent n’est pas l’équivalent général mais la contrepartie universelle. [...] Et dire d’une marchandise qu’elle peut être un équivalent (général qui plus est) est une absurdité. En quoi quatre mètres de boudin sont-ils équivalents à 6 francs ? Ils valent 6 francs, ils ne sont pas équivalents à 6 francs. Ils sont échangeables avec 6 francs, mais ils ne sont pas équivalent à 6 francs. Si le marchand de boudin échange des morceaux boudin avec une bourriche d’huîtres chez son voisin, le marchand de poisson, il coupera son boudin de façon à ce que ce lot de boudin ait le même prix que la bourriche d’huîtres (ça en fait du boudin). Dans ce cas, et dans ce cas seulement, il est légitime de dire que le lot de boudin et la bourriche d’huîtres sont équivalents puisqu’ils ont la même valeur. Être équivalent, c’est avoir la même valeur, la même étiquette, et donc le même prix. C’est aussi simple que ça. Tout le reste n’est que charabia.»
______________________________
«Peut-être l'immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d'autres, par l'immobilité de notre pensée en face d'elles.» Marcel Proust, Du côté de chez Swann
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obrarte



Joined: 13 Jan 2009
Posts: 63

PostPosted: 01 Mar 2009 5:13    Post subject: Reply with quote

Idée ??????????
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ktche



Joined: 15 Jun 2004
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PostPosted: 01 Mar 2009 11:04    Post subject: Reply with quote

Est-ce que tu accepterais de mettre cette dernière contribution dans la partie rédactionnelle ?
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obrarte



Joined: 13 Jan 2009
Posts: 63

PostPosted: 01 Mar 2009 19:05    Post subject: Reply with quote

Salut ktche,

Pas d'objection, bien sûr, à ce que ce texte soit mis sur la partie rédactionnelle.

J'ai aussi envoyé à Deun et Bug in le début d'un roman "primitiviste" qui a été publié en 97; si sa prose vous semble assez distrayante, il pourrait être mis en ligne par épisodes sur le forum ou autre, à vous de voir, c'est parfois sympa d'avoir un peu de fiction à lire entre deux âpres réflexions sur l'austère problème de la valeur... Mais je sais pas, lisez, réfléchissez, prenez votre temps, il n'y a ni urgence, ni nécessité quelconque en ce qui me concerne.
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ktche



Joined: 15 Jun 2004
Posts: 1383

PostPosted: 01 Mar 2009 22:51    Post subject: Reply with quote

http://elryu.blogspot.com/2009/02/la-connerie-connait-pas-la-crise.html

Une façon comme une autre d'exposer l'approche nominaliste de la valeur ?
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Jeuf



Joined: 14 Nov 2004
Posts: 1506
Location: 63 et 75

PostPosted: 02 Mar 2009 15:12    Post subject: Reply with quote

Quote:
pourrait être mis en ligne par épisodes sur le forum ou autre, à vous de voir, c'est parfois sympa d'avoir un peu de fiction à lire entre deux âpres réflexions sur l'austère problème de la valeur


Le dernier feuilleton, sur la sortie de l'industrie, date d'il y a presque deux ans.
Alors en mettre un nouveau, pourquoi pas...
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