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Les organisations de travail abstrait

 
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Deun



Joined: 14 Mar 2005
Posts: 1536
Location: Colombes(92)

PostPosted: 14 Oct 2009 10:32    Post subject: Les organisations de travail abstrait Reply with quote

En réduisant l'économie aux seules transactions monétaires-marchandes, au marché ou à la concurrence, certaines approches théoriques se présentent comme des alternatives au "tout marchand".

C'est notamment le cas des analyses portant sur les organisations de travail salarié, que sont les entreprises privées ou publiques. Elles mettent en avant les dimensions non-marchandes des ces activités, notamment dans les relations de coopérations entre collègues. C'est notamment le cas du livre "Donner et prendre. La coopération en entreprise" de Norbert Alter dont on peut lire une recension ici.
On peut citer aussi le débat entre économistes, entre les partisans de la théorie standard et les "hétérodoxes" qui font valoir l'importance du social, des institutions, conventions, accords en réponse critiques aux modélisations qui montrent un équilibre général résultant des individus isolés, optimisant leurs choix à partir d'évaluation en terme de prix.

Mais on peut se demander jusqu'où va cette opposition faite entre marché et organisation.
Cette opposition semble devoir à un rejet de l'analyse marxiste du travail qui ne s'intéressait qu'à la relation entre les salariés et leurs employeurs. Ce genre d'analyse scientifique était lié au projet porté par des partis politiques, visant la prise du pouvoir par l'Etat et l'administration de l'économie par lui.

Quand les chercheurs ont délaissé cette perspective pour s'intéresser d'avantage au travail "concret", ils ont en même temps délaissé la relation du travailleur à l'argent, en oubliant que le travail qu'ils analysaient était payé (et qu'en tant que chercheurs ils l'étaient aussi).

Certains travaux plus récents (*) suggèrent une continuité entre les activités de production et les activités de vente, ce qui pour moi relativise l'opposition faite entre don et marché (chez le Mauss), entre travail concret et travail abstrait (chez les marxistes ou marxiens), entre travail prescrit et travail réel (chez les sociologues des organisations), entre concurrence et service public, etc.

L'évaluation monétaire des activités n'est possible qu'en aval d'opérations techniques mesurant et normalisant les activités et les produits. Ces opérations sont de nature à produire des équivalences, c'est-à-dire des rapprochements entre les êtres dans une même catégorie. Ces équivalences servent à rendre compatibles les êtres et les choses au sein d'un ensemble industriel. Ces opérations de métrologie (=mesure), qui mettent à l'épreuve les choses et les êtres, sont le support concret de la forme abstraite monétaire-marchande que prennent les activités humaines. Le travail abstrait est cette forme, par laquelle les activités se rapportent quantitativement les unes aux autres. Cette saisie des activités par la métrologie est le support concret de cette forme, par laquelle ces activités sont incluses dans la production de marchandises et de flux monétaires.

Donc, quand

Quote:
Alter explique que le management se divise entre un management par l’amont, fondé sur des principes de standardisation et de rationalisation et des critères d’efficacité étroits, et un management par l’aval, qui tolère “des arrangements, l’existence de réseaux et même la transgression des procédures dans la mesure où ces actions permettent de bien travailler et d’être plus efficace qu’en respectant à la lettre les règles de l’organisation”(10)


il ne fait que distinguer analytiquement ce qui est en pratique combiné.
Les opérations de mise en forme des êtres et des choses n'ont jamais eu la prétention d'être des procédures rigides ou des algorithmes à dérouler de manière automatique. C'est donc tromper le monde en opposant ainsi deux groupes sociaux.
S'il est vrai que certains ont plus de pouvoirs que d'autres, ce n'est pas tant dans le fait de donner des ordres, que dans celui d'instituer ce qui est réel, dans des épreuves et notamment des épreuves obligatoire dans l'accès aux conditions matérielle d'existence (monopole de l'économie). Or bien souvent, les salariés sont les premiers à demander ces épreuves en tant qu'elles évaluent objectivement leur travail, comme à l'école, et font taire les critiques ou discussions. C'est cela la reconnaissance attendue, celle qui a une portée puissamment large.

*

Mais ces épreuves peuvent être critiquées sur le plan éthique dont on prétend qu'elles relèvent. Par exemple en tant qu'elles sont incohérentes. Dans une épreuve, les êtres qui échouent continuent d'exister, ne sont pas mis en danger en tant que tel. Sinon, ces épreuves connaissent une déchéance pour devenir un simple chantage. Elles ne peuvent prétendre à départager justement les gagnants et les perdants. Or bien des épreuves contemporaines sont de cet ordre, elles sont des chantages à la subsistance. Il ne peut y avoir d'épreuve juste sans que les conditions d'existence des êtres qui passent l'épreuve soient indépendantes de l'épreuve.

__

(*) François Vatin (collectif) Michel Callon (Postfacier), Evaluer et valoriser - Une sociologie économique de la mesure.
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Djinn



Joined: 23 Aug 2007
Posts: 214
Location: St-Denis

PostPosted: 16 Oct 2009 14:02    Post subject: Reply with quote

C'est le défaut des spécialisations par discipline que de refuser la spécialité de l'autre. Le sociologue fait du "terrain" et l'économiste modélise. Marx disait qu'il cherchait la réalité dans un certain formalisme descriptif, les nuances du sociologue empêchant pour lui de voir l'essence des choses. Bourdieu lui accusait les économistes de faire des modèles qui ne correspondent pas à la réalité observée.

Mais une approche n'empêche pas l'autre.
Le principe de la modélisation est justement de simplifier la réalité. Cela ne poserait pas de problème si les modèles économiques étaient relativement conformes aux observations. (Ce qu'ils ne sont pas.)

Quote:
Certains travaux plus récents (*) suggèrent une continuité entre les activités de production et les activités de vente, ce qui pour moi relativise l'opposition faite entre don et marché (chez le Mauss), entre travail concret et travail abstrait (chez les marxistes ou marxiens), entre travail prescrit et travail réel (chez les sociologues des organisations), entre concurrence et service public, etc.


J'ai du mal à voir les liens précis entre la continuité entre production et vente et les couples d'opposés évoqués. Si ce n'est que certaines approches sont "terrain" et d'autres "modèle".

On propose des discussions centrées sur le travail. Mais ça marche pour tout type de concept. On sait que la carte n'est pas le territoire.

Quote:
Ces opérations de métrologie (=mesure), qui mettent à l'épreuve les choses et les êtres, sont le support concret de la forme abstraite monétaire-marchande que prennent les activités humaines.


ok. Gnosticisme de base.

Quote:
Elles ne peuvent prétendre à départager justement les gagnants et les perdants. Or bien des épreuves contemporaines sont de cet ordre, elles sont des chantages à la subsistance. Il ne peut y avoir d'épreuve juste sans que les conditions d'existence des êtres qui passent l'épreuve soient indépendantes de l'épreuve.


J'ai l'impression que tu proposes des "épreuves" partout ! (cf Postone à "l'épreuve" de la compréhension du public, pour suggérer qu'il serait - peut-être - imbitable). Veux-tu dire que la compétition économique n'entraîne pas le bien-être de tous ?
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Deun



Joined: 14 Mar 2005
Posts: 1536
Location: Colombes(92)

PostPosted: 19 Oct 2009 10:14    Post subject: Reply with quote

Djinn wrote:
Quote:
Certains travaux plus récents (*) suggèrent une continuité entre les activités de production et les activités de vente, ce qui pour moi relativise l'opposition faite entre don et marché (chez le Mauss), entre travail concret et travail abstrait (chez les marxistes ou marxiens), entre travail prescrit et travail réel (chez les sociologues des organisations), entre concurrence et service public, etc.


J'ai du mal à voir les liens précis entre la continuité entre production et vente et les couples d'opposés évoqués. Si ce n'est que certaines approches sont "terrain" et d'autres "modèle".


Justement c'est ce que je voulais pas dire : ce n'est pas une opposition entre la réalité et sa représentation, entre le "terrain" et une modélisation, entre le territoire et sa carte.

Pour reprendre la métaphore, il y a une interdépendance entre la carte et le territoire à partir du moment où l'on utilise la carte. Et plus encore si on ne sait pas faire autrement. A ce moment-là la critique de l'inauthenticité de la carte est particulièrement difficile à mener. Je me demande parfois même si elle ne conduira pas simplement à améliorer la carte, ou changer l'usage de la carte (*).

Partant de là, il se peut donc qu'il faut le savoir, et travailler sur une autre carte aussi (un autre type de carte certes, mais une carte quand même), et pas seulement critiquer la carte.

--

(*)
Cf. la discussion sur la récupération des critiques du capitalisme sans proposition d'alternatives (Le nouvel esprit du capitalisme), conduisant à un renouvellement de l'esprit du capitalisme répondant à ces critiques.
Le théoricien en critique sociale a une forte tendance à négliger la dimension morale de la vie sociale (qui ne serait qu'une couche superficielle à ôter pour apercevoir la lumière). Le théoricien mise tout dans le fait de faire apparaître à nu l'ordre social, par exemple le capitalisme. Oui il faut sans doute le faire.
Mais une fois les esprits "retournés" et "éclairés" dans cet état d'apesanteur si caractéristique des moments de dévoilement (lors d'un débat, lors de la lecture d'un livre, du retrait personnel hors du flot quotidien), les personnes je pense continuent de vivre dans un univers moral : elle ne séparent pas la description du monde de son évaluation (dont fait partie la "morale"), la problème de la vérité n'est pas séparable de celui de l'action vivante éprouvant le monde.
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Guest






PostPosted: 19 Oct 2009 15:27    Post subject: Reply with quote

Un complément intéressant à la notion de mesure telle qu'elle peut intervenir dans le travail abstrait. Et donc il faudrait peut-être à ce titre parler de "mesure abstraite", comme d'une technique historiquement spécifique au même titre que le travail abstrait.



Jean-Michel Servet. Des mesures et des hommes, Revue économique, 1989, vol. 40, n° 1, pp. 111-118.

url : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reco_0035-2764_1989_num_40_1_409135

Cet article très intéressant commente Les mesures et les hommes de Witold Kula traduit du polonais en 1984. Il décrit les coutumes en matière de mesure dans l'Europe médiévale et de la Renaissance, les tendances à l'unification antérieure à la Révolution française et les difficultés que celle-ci a eu à imposer son modèle.


p 116 wrote:
De même le « quelque chose de commun » que donne l'unité monétaire à des biens qualitativement dissemblables prédispose à l'appréciation des choses par l'unité commune qu'est le poids. Ce n'est pas seulement sans doute pour des raisons réelles (rareté et coût des instruments et possibilité de falsifier les balances ou les poids) que la pesée ne s'est pas généralisée comme technique de mesure d'objets de qualité différente. Un des rares produits vendus au poids dans les périodes anciennes est le tissu en soie ; la matière première est alors tellement précieuse que sa quantité détermine le prix ; le prix du travail direct est dans ce cas second *. Le fait de mesurer le fromage par meule, le beurre par motte, la laine par toison, le fil par pelote, l'huile par pinte, le vin par anée (la charge d'un âne), les clous par douzaine ou soixantaine ; les œufs par douzaine ici, par quinzaine là, etc., maintenait l'hétérogénéité de chacune de ces espèces. La mesure par le poids s'est sans doute imposée moins par commodité qu'à la suite de la révolution des mentalités provoquée par la marchandisation nouvelle et la monétarisation des choses d'usage courant. L'abstraction monétaire prédisposait à l'abstrac­tion pondérale, la monétarisation s'imposant pour des raisons tout aussi fiscales que marchandes 2.

C'est à propos des céréales que W. Kula donne l'illustration la plus convaincante de son ouvrage et que peut être compris le handicap constitué par une mesure au poids dans les sociétés anciennes. Dans nos sociétés, le prix exprime une quantité monétaire variable par rapport à une quantité supposée fixe de marchandises ; quand nous disons que le prix du pain augmente, nous voulons dire qu'il faut payer plus pour une même quantité de pain. Au Moyen Age (et plus tard encore), on procédait très souvent de façon inverse 3 : le prix pouvait demeurer nominalement inchangé alors que la taille du pain variait 4 ; selon la saison pour un même produit, on utilisait des mesures différentes, plus petites notamment en période de soudure qu'après la récolte 5 ; on usait de mesures différentes à l'achat et à la vente 6. Ce procédé judicieux permettait de maintenir une fixité apparente du prix avec les contraintes morales 7, politiques et économiques du temps. Nous pouvons, à partir des travaux de W. Kula, faire l'hypothèse que cette stabilité apparente (en termes non d'unités de compte mais de moyens de paiement) était très commode en situation de carence de petites espèces et de leur divisibilité limitée

1.W. Kula, Les mesures et les hommes, op. cit., p. 55-56.
2.C. Dupuy, La monnaie médiévale XlK-XIVe siècle, thèse de doctorat es sciences économiques, université Lumière-Lyon-2, 1988.
3.Une analogie doit ici être faite avec la façon de penser les mutations moné­taires : on dit aujourd'hui « Les prix augmentent », tandis que l'on pouvait dire que « l'on en avait moins pour le même prix » !
4.W. Kula, Les mesures et les hommes op. cit., p. 82-83. On trouve encore des pratiques analogues sur les marchés africains, où l'on rencontre pour différents produits des tas, par exemple dit de « 25 francs », dont le volume varie selon la saison.
5.W. Kula, Les mesures et les hommes, op. cit., p. 101-102.
6.Ibid., p. 100-101.
7.W. Kula, à propos du système du prix stable du pain accompagné de variations du poids, dont il donne des exemples en Pologne du xve au début du xixe siècle, à Lyon au xrv* siècle comme en Angleterre et en Allemagne au xvme siècle, affirme (op. cit., p. 81) qu'il a été « pratiqué dans tous les pays d'Europe » : « Cette solution convenait mieux à la mentalité pré-industrielle, profondément imprégnée de la théorie thomiste de justum praetium (même si celle-ci n'était que superficielle­ment assimilée). C'était un compromis entre la théorie du prix invariable, censé être déterminé par l'utilité même de l'objet vendu et les besoins de l'économie mar­chande, mais un compromis qui permettait de sauver le principe du prix invariable. » (op. cit., p. 78.) Sur juste prix et prix de marché, voir André Lapidus, Le détour de valeur, Paris, Economica, 1986, p. 41 et suiv.


Si on suit ces explications et d'autres, on peut comprendre l'émergence de l'économie généralisée ainsi :
- Le rôle de l'Etat paraît absolument central en monétarisant de plus en plus les prélèvements forcés, au lieu qu'ils le soient en nature.
- Cette monétarisaton favorise (d'après cet article donc) l'apparition d'unités de mesure physique, abstraites, en ce sens qu'elles se rapportent à des choses qualitativement différentes. Ainsi on ne mesurait pas n'importe quoi en Kg, mais on mesurait le fromage par meule, le beurre par motte, la laine par toison, le fil par pelote, l'huile par pinte, le vin par anée (la charge d'un âne), etc.

Deun
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