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Pourquoi la crise s’aggrave

 
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Kobayashi



Joined: 08 Apr 2004
Posts: 1885

PostPosted: 21 Feb 2010 21:26    Post subject: Pourquoi la crise s’aggrave Reply with quote

Un texte du philosophe français, professeur de philosophie de l'esthétique à Lille III, paru dans un journal de contre-info lillois en novembre 2009. Gérard Briche a été membre du groupe allemand Krisis, il est un des introducteurs en France et au Brésil de la critique de la valeur.

Je signale d'ailleurs la parution de deux nouveaux textes dans le dernier numéro de la fameuse revue " Lignes " dans son numéro 31 qui vient juste de sortir. Le thème de ce numéro est la pensée du sociologue Jean Baudrillard. Gérard Briche et Anselm Jappe y font paraître deux textes sur Baudrillard. Gérard analyse notamment la lecture que Baudrillard fait de Marx, et montre que Debord est d'un autre métal... Une rencontre est organisée autour de ces textes à Bourges en avril 2010 à l'école des Beaux-Arts, avec Gérard Briche. Il intervient aussi aux " journées critiques " de Lyon en mars, où se réunit les divers courants des pensées les plus radicales et novatrices en France, sur la valeur, l'art, le sport, etc. http://journcritiques.canalblog.com/

Quote:
Pourquoi la crise s’aggrave :
La croissance ne crée pas de la richesse,
mais de la pauvreté.


Par Gérard Briche.

Le discours officiel à propos de la crise se présente de deux manières complémentaires et apparemment contradictoires. D’une part, de plus en plus on parle de « sortie de crise », de « reprise de la croissance », avec pour preuve que les indices à la Bourse repartent de plus belle, et d’autre part on reconnaît l’absence de création d’emplois, voire une stagnation du chômage. Avec pour conséquences un optimisme mesuré, et l’appel à la patience des salariés (« la création d’emplois aura bien lieu – avec un décalage »).

Tout cela est faux, et bien malin qui fera la part de la propagande et celle de la simple ignorance du mécanisme de la crise. D’ailleurs, les dirigeants politiques et les économistes sont à la même enseigne, et les prétendus « experts » tiennent le même discours mensonger ou ignorant. Au point qu’on peut très clairement tenir pour nulle la quasi-totalité de ce qui se dit sur le sujet : inutile de chercher à « comprendre » des « explications » qui ne sont que du baratin destiné à justifier l’optimisme de rigueur quant à la « santé » de notre système économique.

La vérité, c’est que la crise, loin de s’éloigner, s’aggrave, et que les mesures de « reprise économique », loin de permettre d’en sortir, ne font que l’aiguiser. La raison en est que notre système est malade d’une maladie sans remède, parce qu’il est fondé sur la croissance de la production, et que la croissance ne produit pas de richesse : elle produit de la pauvreté.

Cette formule semble absurde. Elle contredit l’apparente évidence que la croissance de la production produit de la richesse ; évidence partagée par les « experts » dans leur quasi-unanimité, ce qui du reste disqualifie immédiatement leur prétendue expertise. Et pourtant, l’analyse critique de ce qu’est le travail dans notre système économique démontre qu’il ne crée que de la pauvreté, et que toute relance du travail dans les conditions présentes est facteur de crise.

Qu’est-ce que crée le travail ? Il crée de la richesse, certes, mais il crée de la richesse de manière contradictoire. D’une part, il y a de la richesse réelle, ou richesse matérielle (des produits utiles), et d’autre part il y a de la valeur (capitalisable). En assimilant les deux sortes de richesse, on se condamne à ne rien comprendre, ni à la vérité de l’économie, ni à la crise – et c’est pourquoi la majorité des prétendus « experts » ne comprend rien ni à l’une, ni à l’autre.

Or, la valeur est le contraire de la richesse réelle, et la croissance de la valeur se fait aux dépens de la richesse réelle, avec pour conséquence que la croissance de la valeur est en fait croissance de la pauvreté. Cela nécessite quelques explications.

Ce qu’on appelle le travail présente deux aspects contradictoires : d’une part, il y a un aspect « concret », qui se manifeste par les produits fabriqués, et d’autre part il y a un aspect « abstrait », la valeur de ces produits, qui se manifeste par la somme d’argent que ces produits représentent (et qui est visible lors de l’achat et de la vente). Bref, tout travail est, dans notre système économique, à la fois « concret » et « abstrait », quelle que soit d’ailleurs la nature de ce travail : il y a autant de travail abstrait dans la fabrication d’une table que dans la conception d’un programme informatique.

Cependant, dans notre système économique, c’est la dimension abstraite des produits fabriqués qui est la plus importante. En effet, ce qui est important, c’est qu’il y ait de la valeur dans les produits, c’est-à-dire qu’on puisse les échanger contre une somme d’argent qu’on peut réinvestir (et on sait que l’industrie privilégie les produits dits « à forte valeur ajoutée »). Le corollaire, c’est que la dimension concrète des produits n’est pas au service de l’utilité pratique qu’ils peuvent avoir pour les gens, mais qu’elle a le rôle d’un simple support de leur valeur dans l’échange, que l’on cherche à rendre la plus élevée possible.

Cependant, l’acheteur doit être en mesure d’acheter le produit, faute de quoi la valeur ne se réalise pas (sous sa forme monétaire) et le processus est bloqué. Il faut donc que le prix du produit ne représente le coût de sa réalité « concrète» que dans une proportion aussi faible que possible. Ce qu’on fait en abaissant au maximum la part payée de puissance de travail humaine (salaire), ainsi que le coût de la production (matières premières, …). Avec pour conséquence que les produits sont de plus en plus pauvres… mais réalisent de plus en plus de valeur – en théorie (c’est-à-dire à condition qu’ils soient vendus).

Cette croissance de la pauvreté, qui est l’autre face de la croissance de la valeur – et non son contraire – , est inévitable dans notre système économique fondé sur la valeur marchande, et en proie à la concurrence. Elle est également l’indication que ce système va à sa perte dans le mouvement même de son développement. Ce qui est résumé dans la formule bien connue : « le capitalisme produit ses propres fossoyeurs », formule qu’il faut bien comprendre, et non seulement répéter.

Pour cela, il faut revenir à la manière dont le travail produit de la richesse. Dans le processus de la production, la puissance de travail engagée (et payée par le salaire) présente cette caractéristique de produire davantage de richesse que la valeur représentée par le salaire contre lequel on l’achète. C’est le « secret » de la production marchande, soigneusement caché par la formule trompeuse selon laquelle c’est un travail qu’achète le salaire. Et c’est là l’origine de cette valeur que l’acte de vente de la marchandise rend visible, et qui est bien supérieure à la valeur du salaire contre lequel la puissance de travail, cette marchandise très particulière, a été vendue par le prolétaire.

La pression de la concurrence internationale et, depuis presque un demi-siècle, l’extraordinaire productivité entraînée par cette révolution scientifique et technique que constitue la micro-informatique, a poussé à l’extrême la contradiction qui est à la base du système économique capitaliste, et qui est la vérité de sa mort annoncée. Cette contradiction est la suivante : d’une part, la puissance de travail est un élément nécessaire du processus de la production, et d’autre part, cette puissance de travail intervient dans une proportion toujours moindre dans le processus de production (c’est encore plus vrai de la part payée du travail). En effet, au niveau social global, la science et la technique interviennent dans une proportion toujours plus grande, au point que des analystes un peu myopes annoncent la fin de la puissance de travail comme élément nécessaire, et l’avènement d’un « capitalisme cognitif » où la seule force productive serait la science.

Qu’en est-il, en vérité ? Certes, au niveau social global, la science et la technique interviennent toujours plus comme « force productive », et le « travail immédiat » intervient dans une proportion toujours moindre. Ce qui, au niveau des travailleurs, se traduit d’une part, à durée constante, par une productivité croissante du travail (et donc à une part payée toujours moindre), et d’autre part, par une exclusion croissante hors du procès de production, de travailleurs toujours moins nécessaires à la production de la valeur. Parce que c’est bien la valeur produite (et capitalisable) qui importe, et non la richesse réelle produite, laquelle est assez indifférente dans le système économique capitaliste (l’utilité de la marchandise n’importe pas au capitalisme).

Cette productivité, et le caractère superflu des travailleurs, sont d’ailleurs le signe que dans un système préoccupé, non par la production de valeur, mais par la production de richesses réelles (des biens et des services produits pour leur utilité pratique), on pourrait immédiatement dépasser le travail. C’est-à-dire le remplacer par l’activité de production de richesses réelles – cette perspective n’est donc pas une utopie, c’est même la seule issue désirable à la crise…

Mais cela exigerait une rupture radicale dans la vision de l’activité productive. Alors que la vision qui, aujourd’hui, est partagée par tous les économistes, de la droite à la gauche, c’est qu’il faut produire pour vendre et vendre pour produire : ce qui prouve qu’on se situe au plan de la valeur, et non au plan de la richesse réelle. Et cette vision entraîne l’idée que la crise ne sera dépassée qu’en vendant plus, pour produire plus, pour créer plus! Bien sûr, il s’agit de produire de la valeur, réalisable et capitalisable. Le paradoxe étant que, dans cette accélération désespérée du processus marchand et de la productivité tournée vers le profit, on accélère aussi la chute de la part de puissance de travail dans le processus de production, c’est-à-dire de l’élément indispensable à la production de valeur. Et lorsque la valeur de cet élément tend vers zéro, le coefficient multiplicateur (la productivité) a beau être le plus élevé possible, le total finit, tôt ou tard, par être nul.

C’est bien la situation présente. Il y a crise parce que la valeur aujourd’hui est fictive. En effet, le discours stupide ou hypocrite qui oppose un « capitalisme financier » à un capitalisme sain dissimule le fait que c’est le système capitaliste dans son ensemble qui marche sur du vent. On est désormais au-delà de l’époque où il pouvait faire illusion, et où on pouvait croire que moyennant une régulation, il serait un système sain et juste. L’écart entre richesse réelle et valeur est de plus en plus profond et la financiarisation du système capitaliste, accentuée par la mondialisation, en est la conséquence inévitable. Car avec la mondialisation, c’est la totalité du monde aujourd’hui qui est entraînée dans la course effrénée à l’accumulation généralisée du capital, chaque jour plus difficile, et qui détruit les vies des hommes et les ressources de la nature.

En effet, en en augmentant la quantité des marchandises au prix de l’exclusion des travailleurs, c’est-à-dire en excluant du travail des producteurs qui sont aussi des consommateurs, on pille les ressources en produisant toujours plus de marchandises, tout en « détruisant » la possibilité de les vendre. Cette crise est celle d’un système structurellement mortifère, d’une machine folle dont il est inutile d’accuser les conducteurs, car ils ne sont que les servants d’un mécanisme automatique.

Le pire n’est pas toujours sûr, mais il est clair qu’on n’est qu’au début d’une crise majeure, sans précédent quoi qu’on en dise, et qui pourrait déboucher sur l’effondrement complet du système dans une barbarie dont de ci, de là sur le globe, on voit déjà le visage.

À moins que l’aggravation n’ait pour effet de montrer que les prétendus remèdes sont illusoires. Et que l’impossible apparaisse enfin comme l’unique solution réaliste : abolir le travail producteur de valeur et renverser la table des catégories pour mettre en place un système où les activités produiraient des richesses réelles. En ce sens, on peut presque espérer que la crise s’aggrave.


Quote:
A propos du mot de Baudelaire : « Tout art doit se suffire à lui-même » (1858)

Le philosophe Theodor Adorno observe que c’est chez Baudelaire que la modernité a été analysée pour la première fois avec rigueur . Et c’est également chez Baudelaire qu’on trouve pour la première fois mis en évidence les caractéristiques de l’œuvre d’art moderne dans sa comparaison avec la marchandise.
Giorgio Agamben a lui aussi relevé que l’analyse par Baudelaire de l’œuvre d’art est contemporaine du « choc » qu’a constitué l’Exposition universelle de 1855 . Celle-ci était la promotion de la marchandise comme « objet féérique », comme « échantillon de la beauté universelle ». La marchandise présentée comme œuvre d’art donc, c’est-à-dire présentée dans la dénégation de son caractère essentiellement échangeable et sa transfiguration en un objet essentiellement inéchangeable car unique, ce qui est la prétention de l’œuvre d’art (voir H. H. Holz ).
La logique de la marchandise, le « principe bourgeois », c’est la domination de l’abstraction et la fétichisation de ce caractère abstrait, de cette capacité de circulation conférée par la valeur d’échange. C’est de la valeur d’échange des choses qu’on jouit, et non de leur valeur d’usage (d’où les notions de nouveauté et de mode).
La réaction de Baudelaire à la modernité est une réaction à cette domination de l’abstraction, mais sa réaction ne prend la forme, ni de la dénégation, ni de la reddition mélancolique. Baudelaire ne nie pas que la logique marchande englobe jusqu’à l’œuvre d’art (parlons de « marché de l’art »), mais il ne se résout pas non plus à produire une œuvre qui s’adapterait au marché (parlons d’« industrie culturelle »).
En affirmant que « tout art doit se suffire à lui-même », Baudelaire pose l’œuvre d’art au cœur du paradoxe du fétichisme de la marchandise. S’il est vrai que la limite impossible de la marchandise est d’en faire un pur support valeur d’échange, qui serait la « marchandise absolue », une œuvre qui se suffirait à elle-même, dépourvue de toute valeur d’échange donc, constituerait une provocation, une nouveauté inouïe qui l’élèverait immédiatement à la dignité paradoxale de « marchandise absolue ».
C’est exactement le paradoxe de l’art moderne.

Gérard Briche

_________________
Critique de la valeur et du travail

Brochure du Manifeste contre le travail de Krisis.

http://sortirdeleconomie.ouvaton.org/ (3 n° du bulletin)
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