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Forme marchande et gestion

 
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Deun



Joined: 14 Mar 2005
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Location: Colombes(92)

PostPosted: 14 May 2010 12:50    Post subject: Forme marchande et gestion Reply with quote

Forme marchande et gestion



Introduction

Les univers marchand et industriel sont souvent vus comme des univers séparés, ou en tout cas comme ayant une autonomie considérable l’un par rapport à l’autre. Il y aurait d’une part l’organisation des activités, et de l’autre la circulation des biens et des services via des échanges marchands.
Le problème de cette vision est de manquer ce qui fait la spécificité de notre époque, à savoir l’imbrication fine de ces deux domaines, et l’autonomie prise par ce système indissociablement industriel et marchand.
L’objet de cet exposé est de dégager quelques notions permettant d’étudier conjointement les phénomènes industriel et marchand. On s’appuiera sur quelques articles de sciences sociales et d’exemples tirés d’observations personnelles.

La notion de marchandise


La première étape de cette étude est d’aller au delà des approches minimalistes que l’on a habituellement des notions de marchandises et de marché. Selon ces définitions n’importe quel objet est susceptible de s’échanger contre de l’argent, et devient par là une marchandise. Quant au marché, il est habituellement vu comme un espace de concurrence s’opposant à la gestion, à l’organisation, à la régulation etc.

Contre ces simplifications on peut mettre en avant des caractéristiques plus décisives des marchandises, historiquement spécifiques à l’essor des sociétés industrielles. Et pour cela, relever d’abord les conditions de possibilités des marchandises contemporaines.

Dans son article « La construction d’une marchandise », Hélène Tordjman (2) identifie deux caractéristiques de la construction des marchandises :

1) Elles nécessitent en amont des institutions et des outils permettant de normaliser les choses, en ainsi les préparer à être échangées dans un espace social « anonyme ». La science joue un rôle essentiel dans la normalisation (ce sont toutes les activités métrologiques, en quelque sorte « transverses » par rapport aux activités de recherches, à la fois produites et utilisées par ces activités).
A l’époque moderne, tout marché est lourdement équipé de sa propre bureaucratie chargée de mettre en forme les choses comme les personnes (songeons au système éducatif). Ces activités de normalisation, de mise en forme, peuvent paraître « improductives », cependant elles restent indispensable dans l’identification commune des biens. Elles sont politiques dans le sens où elles construisent une sorte de « commun », une forme particulière de publicité des choses et des activités humaines. Dans la réalisation d’une transaction marchande, les échangistes délèguent à ces institutions ce travail politique de mise en commun des définitions de ce qu’ils échangent et font circuler.

2) Une autre caractéristique de la marchandise est un type d’appropriation particulière adossé au droit : la propriété privée. Ce qui est essentiel pour notre propos est que ce type de propriété est ajusté à la marchandise car elle déconnecte l’usage de la propriété (au sens large du mot usage), de sorte qu’il est possible qu’il n’y ait aucune relation concrète entre le propriétaire et ce qu’il possède. Ce type de propriété est donc paradoxal (si l’on songe à ce que recouvre « normalement » le terme de propriété), mais c’est justement ce statut suspendu (où l'objet n'est pas encore approprié mais déjà abandonné par son propriétaire précédent) qui permet l’existence de la marchandise.

Cette attention à la normalisation des biens recoupe d’autres analyses, comme celles de Florence Weber. Dans un article de la revue Genèses (3), elle distingue les transactions monétaires non-marchandes des transactions marchandes, en ceci que les transactions marchandes ne sont possibles que par la « mise en série » de transactions de même type. C’est cette mise en série qui produit la formation des prix (tous les biens d’une même catégorie s’échangeant au même prix), et non l’existence spontanée de marchés. En l’absence de cette mise en série (elle-même soutenue par la normalisation des biens), l’établissement du prix revient aux échangistes qui doivent « marchander » pour finir par trouver un accord spécifique à leur transaction particulière, mais cet accord sera difficilement reproductible pour une autre transaction et pour d’autres personnes.

Toutes les marchandises modernes sont donc des biens normalisés entrant dans des transactions où, par conséquent, la valeur est indépendante des échangistes et provient de l'action d'un « appareil d'abstraction » (F. Weber, p.8Cool qui effectue un formatage en amont (une mise en forme) du bien en question.

La notion de gestion


Ces remarques que nous venons de faire pour la marchandise, nous pouvons les faire aussi pour la gestion. Dans la mesure où elle s’industrialise, la gestion implique également une normalisation des divers éléments qu’elle réunit et coordonne. Pour être gérés, les objets ou personnes y sont à l'état de « ressources », c'est-à-dire préparés pour qu'on les utilise, les commande, mais aussi pour que leurs actions soient compatibles les unes avec les autres.

Dans un tel contexte industriel, les êtres gérés sont apprêtés en fonction d'une catégorie de manipulateur, de sorte que ce ne sont pas seulement les objets qui sont normalisés mais aussi les compétences requises pour les utiliser. Chaque travailleur est alors potentiellement remplaçable.

Par opposition à cette « apprêtement » des êtres dans un ensemble industriel, le bricolage consiste dans l’appropriation par une personne singulière d’éléments particuliers dans une relation de progressive familiarité, cette appropriation n’étant pas transférable immédiatement à une autre personne et/ou d’autres éléments. En ce sens, la normalisation de cette relation, qui fait que les choses et les personnes sont substituables à d’autres, n’existe pas à l’état naturel. L’arrangement industriel des êtres nécessite donc un travail préalable considérable, qui se limite pas à l’élaboration matérielle de machines par exemple, mais rassemble tout ce que l’on peut appeler des formes (voir la suite) et s’applique également aux personnes.

Dans son article « les investissements de formes » (4), Laurent Thévenot analyse ainsi le taylorisme comme une transformation de l'activité singulière du salarié « dans la forme équivalent-temps qui autorisera des connections économiques au moyen de relations techniques (par l'outillage), réglementaires (par l'horaire), sociales et contractuelles (par la rémunération) » (page 9). L'efficacité d'une telle machinerie tient à une cohérence d'assemblage de formes (page 40) s'appliquant aussi bien aux choses qu'aux personnes.

Les notions de normes et de forme

    Exemple 1 :
    La Commission électrotechnique internationale (CEI) est créée en 1906 et rassemble 69 comités nationaux. En France, le comité est l'Union technique de l'électricité (UTE), il a un statut d'association loi 1901. Parmi les membres on trouve EDF, une fédération rassemblant 1900 entreprises, la SNCF, etc.
    EDF fait un appel d’offre pour remplacer ses moteurs de calculs (planification des travaux de renforcement du réseau), et parmi les critères se trouve l’implémentation de la norme CIM de la CEI, qui elle-même s’appuie sur un méta-langage de modélisation de données (UML), normalisé au niveau international. Le personnel à recruter devant produire ces outils est également mis en forme par ces normes, qui à son tour étendra par son activité professionnelle le domaine d’application de ces normes.

    Exemple 2 :
    Les méthodes de conception de logiciel (conception orientée objet) reflètent l’organisation marchande des activités, tout en reproduisant à leur tour les conditions favorisant la marchandisation des activités de développement logiciel . Les ingénieurs engagés dans ces activités cherchent le maximum d’abstraction dans leur activité, de façon à ce que leurs compétences prennent la forme générale de ces méthodologies. Emerge alors une double abstraction : celle du fournisseur vers le client (ignorant comment la prestation est réalisée par son fournisseur) et celle du client vers son fournisseur (ignorant les usages de la prestation qu’il réalise pour son client).

    Sur le site de l'UTE :
    « La norme est un "document établi par consensus, qui fournit, pour des usages communs et répétés, des règles, des lignes directrices ou des caractéristiques, pour des activités ou leurs résultats, garantissant un niveau d'ordre optimal dans un contexte donné (extrait du Guide ISO/CEI 2) »
    Puis plus loin : « Il convient que les normes soient fondées sur les acquis conjugués de la science, de la technique et de l’expérience et visent à l’avantage optimal de la communauté »
    Et sur le site de l’ISO (International Organization for Standardization) : « Pour les chefs de file, dirigeants et autres acteurs du public et du privé, le fait de bien cerner et connaître l'ISO et ses travaux est un plus qui valorise leur bagage de compétences. »

Dans ces définitions la notion de norme recouvre une appréciation morale en direction d’un bien commun qui serait la mise en ordre des objets (avec l’appui de la science), par des humains dont le rôle est simplement d’agencer cet ordre à leur guise, et ce, pour l’« avantage optimal de la communauté ». Cette approche a le défaut de préserver du cadre d’analyse ce que les normes font aux humains, quand bien même ils participent volontairement à leur élaboration. On présentera ici une tentative d’aborder ce problème à partir de la notion de forme.

Dans l’article de Thévenot « Les investissements de formes », une forme est la « capacité d'un être à entrer en équivalence avec d'autres ».

Cette définition permet de faire le lien avec le domaine marchand, de par la référence à la notion d’équivalence. En effet la notion de marchandise a pour caractéristique, avant d’être appropriée pour son usage effectif, de s’échanger contre un équivalent général (qui est l’argent, mais pourrait prendre une forme empirique différente, comme des points, des bons, mais aussi parfois des marchandises particulières ). Le principe d’équivalence entre toutes les marchandises n’est pas sans rapport avec le principe d’équivalence entre des êtres normalisés, sous un rapport que l’on appelle ici une forme.

On peut alors définir la forme marchande comme une forme particulière, dont l’existence repose sur les deux caractéristiques présentées précédemment (normalisation et propriété privée), mais aussi sur la récurrence de transactions qui mettent en jeu telle marchandise. Autrement dit, cette forme est particulière car au contraire des autres formes, où la forme « colle » à l'objet de manière stable (par exemple, tous les ouvriers de cette usine ont tel diplôme), sa consistance est plus étroitement liée à sa réactualisation, à sa répétition dans le temps. Par exemple : dire que le salaire d'un ouvrier est de tant, présuppose d’avoir pu mettre en série, de répéter des transactions de même type impliquant cette catégorie de travailleur. Il n’y a donc pas de valeur intrinsèque de telle marchandise, puisque celle-ci repose sur la mise en série de transactions, qui elle-même repose sur la normalisation de la marchandise mise en jeu dans ces transactions.

La normalisation alimente donc la marchandisation. Par ailleurs, il faut aussi noter la relation réciproque où cette fois c’est la marchandisation (ou plutôt dans un premier temps, la monétarisation) qui implique la normalisation. En effet la répétition et la généralisation de transactions monétaires dans les communautés humaines favorisent l’émergence des « mesures abstraites », par lesquels on étalonne des choses qualitativement différentes. Ce mouvement d’abstraction qui affecte les êtres semble donc conduire à leur insertion aussi bien dans des échanges monétaires que dans des systèmes techniques industriels (organisations de travail).

C’est du moins ce que l’on peut penser d’après une note de lecture sur le livre « Les mesures et les hommes » (de Witold Kula et traduit du polonais en 1984), où son auteur Jean-Michel Servet (7) écrit que : « Le fait de mesurer le fromage par meule, le beurre par motte, la laine par toison, le fil par pelote, l'huile par pinte, le vin par anée (la charge d'un âne), les clous par douzaine ou soixantaine ; les œufs par douzaine ici, par quinzaine là, etc., maintenait l'hétérogénéité de chacune de ces espèces. La mesure par le poids s'est sans doute imposée moins par commodité qu'à la suite de la révolution des mentalités provoquée par la marchandisation nouvelle et la monétarisation des choses d'usage courant. L'abstraction monétaire prédisposait à l'abstraction pondérale, la monétarisation s'imposant pour des raisons tout aussi fiscales que marchandes. »

La notion de travail en général

Ce mouvement d’abstraction, par les mesures abstraites et la valorisation monétaire, affecte massivement les activités humaines dès lors que les conditions matérielles d’existence des personnes sont tout aussi massivement touchées par ce mouvement d’abstraction.

De même que l’on exprime dans une même unité de mesure des quantités de choses qualitativement différentes, émerge alors la notion de travail en général, non spécifié, se rapportant à des tâches qualitativement différentes, détachées des personnes particulières qui les accomplissent. Toutes les activités sont alors quantifiables sous un étalon unique. La personne est propriétaire d’une force de travail qui se détache d’elle-même, parce que cette force a d’abord été mise en forme, pour être ensuite utilisée sur la seule base de cette forme. La personne est ainsi dépossédée d’elle-même, spectatrice d’un mouvement dont l’origine est en dehors d’elle.

Dès lors que les conditions de subsistance prennent une forme abstraite (en l’occurrence une forme marchande), on peut se demander comment leur production par des personnes ne prendrait pas également une forme abstraite. Dans la mesure où l’organisation industrielle consiste en l’assemblage d’êtres normalisés, les personnes devant y travailler doivent préalablement être elles-mêmes normalisées (via un vaste ensemble d’institutions, comme le système éducatif, les organismes de formation, d’aide à l’emploi etc.).

Le paradoxe de la familiarisation avec les formes

Le besoin de cette normalisation dérive d’une contrainte temporelle, où les êtres doivent immédiatement s’ajuster entre eux pour participer à un fonctionnement plus global. Il est aussi lié à une contrainte de « taille », dans la mesure où la quantité et la variété des éléments composant l’organisation (du travail) entraînent une interdépendance globale rendant difficile l’interruption ou le ralentissement de l’activité pour faire place à la temporalité spécifique de la familiarisation. Ainsi, l’apprentissage, qui est une lente familiarisation des êtres entre eux, un accommodement progressif des personnes avec les choses, est séparé de l’action routinière par laquelle les choses de la subsistance sont produites. Ce qui est en jeu dans les espaces d’apprentissage institutionnalisés (en clair, l’école) tient à l’ajustement, non pas des savoirs-faire enseignés aux marchés du travail, mais à des formes par lesquelles les personnes seront incluses dans des fonctionnements. En leur faisant manipuler des formes, on les forme. De manière paradoxale, nous sommes là engagés dans une familiarisation avec des formes qui, en tant que telles, peuvent nous faire ressentir une absence d’authenticité à l’endroit de ce que nous commettons.


(2) Hélène Tordjman, 2008, « La construction d'une marchandise : le cas des semences », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 63, n° 6

(3) C'est ainsi -par cette idée de mise en série de transactions de même type- qu'on peut opérer une distinction rigoureuse entre transaction monétaire marchande et transaction monétaire non-marchande. Cf. F. Weber, "Transactions marchandes, échanges rituels, relations personnelles. Une ethnographie économique après le Grand Partage", Genèses, n°4, 2000.
"[…] on retiendra qu’une transaction marchande présente deux caractéristiques : le bien échangé est évalué indépendamment de la relation entre les personnes qui l’échangent (cette évaluation préalable le rend comparable à d’autres biens de même nature, permettant ainsi d’effectuer une première mise en série) ; c’est une relation fermée et affectivement neutre où transfert et contre-transfert se superposent, en principe instantanément, et épuisent le sens de l’interaction " (page 87),

(4) L. Thévenot, "Les investissement de formes", in Thévenot, L. (ed.) Conventions économiques, Paris, Presses Universitaires de France (Cahiers de Centre d'Etude de l'Emploi), pp.21-71

(7) Jean-Michel Servet, note de lecture sur "Des mesures et des hommes", Revue économique, 1989, vol. 40, n° 1, pp. 111-118

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Pour lire les 4 articles cités :

1) Hélène Tordjman, 2008, « La construction d'une marchandise : le cas des semences », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 63, n° 6


Me demander pour avoir une version PDF.

2)

Weber Florence. Transactions marchandes, échanges rituels, relations personnelles. Une ethnographie économique après le Grand Partage. In: Genèses, 41, 2000. Comment décrire les transactions. pp. 85-107.

doi : 10.3406/genes.2000.1649
url : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/genes_1155-3219_2000_num_41_1_1649
Consulté le 19 février 2010

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3)

« Les investissements de forme », dans Thévenot, L., (ed.), Conventions économiques, Paris, Presses Universitaires de France (Cahiers de Centre d'Etude de l'Emploi), 1986, 21-71.

http://gspm.ehess.fr/docannexe.php?id=556

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4)

Jean-Michel Servet. Des mesures et des hommes, Revue économique, 1989, vol. 40, n° 1, pp. 111-118.

url : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reco_0035-2764_1989_num_40_1_409135
Consulté le 19 février 2010
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