Le « Point IV » du Président Truman : l’invention du développement ou l’intégration des " Sud " au mythe occidental de la croissance.

lundi 29 janvier 2007.
 

A la sortie de la Seconde guerre mondiale et alors que la « Guerre froide » s’installait, les conseillers du nouveau président américain en ce mois de décembre 1948 préparaient le discours d’investiture que celui-ci devait prononcer le 20 janvier 1949. Une première réunion dégagea trois idées qui firent rapidement l’unanimité : les Etats-Unis continueraient de soutenir la nouvelle organisation des Nations unies, ils poursuivraient leur effort de reconstruction européenne à travers le plan Marshall et, enfin, ils allaient créer une organisation commune de défense (l’OTAN) pour faire face à la menace soviétique. A ces trois points, un fonctionnaire suggéra d’ajouter une extension aux nations défavorisées de l’aide technique qui avait été jusqu’ici accordée à certains pays d’Amérique latine. Après quelques hésitations, l’idée fut finalement retenue parce qu’elle était originale et constituait un public relations gimmick, au contraire des trois premiers points, assez conventionnels. Comme on pouvait s’y attendre, au lendemain du discours présidentiel, l’ensemble de la presse américaine fit ses gros titres sur le « Point IV » qui inaugurait « l’ère du développement » à l’échelle planétaire. Les sociétés désormais qualifiées de « sous-developpées » trouvaient enfin là la légitimation à leur intégration au processus de planétarisation d’une « organisation sociale totale » (B. Charbonneau), véritable Méga-machine techno-économique dont la fin forcée nous conduit au ravage écologique, culturel et humain, c’est-à-dire à la barbarie [1]. Les « sociétés de consommation » allaient donc pouvoir être exportées sous forme de « kits Légo » par les agences internationales de « développement », les Institutions financières internationales (Banque mondiale, FMI, etc) ou encore les multinationales et les IDE (investissements directs étrangers). Tous les « développeurs » de la planète, des financiers aux tiers-mondistes en passant par les « humanitaires », allaient alors pouvoir jouer avec leur mécano planétaire et appliquer à la lettre son mode d’emploi. Au sein des sociétés qualifiées de « proto-économiques » dans lesquelles il n’y avait pas encore de « vie économique » mais la vie tout court, les « activités vernaculaires » (Ivan Illich) répondant inlassablement à la satisfaction d’un vouloir-vivre primordial étaient alors identifiées, divisées, saucissonées, économicisées, technicisées, c’est-à-dire évidées de leurs significations vitales, traditionnelles, culturelles, éthiques, esthétiques et sociales, pour donner lieu à leur intégration au principe de la valeur comme condition de possibilité de la mise en équivalence des termes de l’échange. L’autonomie laissait alors sa place à l’hétéronomie économique, « l’invention de l’économie » se subsituait à l’effervescence de la vie inobjectivable, la polyactivité vernaculaire s’éclipsait au profit de la mono-activité spécialisée qui fait de chaque individu le rouage de la Méga-machine sociale. L’usage se réduisait encore au profit de l’invention de la « consommation » des produits (utiles surtout, mais aussi inutiles et nocifs) des activités séparées et pourtant toujours plus interdépendantes. Comme dit un adage populaire, dans le devenir monde de l’échange qu’est la Mégamachine sociale, « il faut bien de tout pour faire un monde », car dit-on, « il n’y a pas de sous-métiers »...

Les présupposés onto-épistémologiques du « Point IV » du discours de Truman ouvraient ainsi la voie à l’occidentalisation du monde par le parachutage des sociétés de croissance fournies clés en main avec services d’après-vente et hot-line gratuite. Voici ci-dessous ce texte fondateur pour l’histoire de l’hydre mondialiste comme de ses épigones alter-mondialiste, éco-developpementiste ou durable. Gilbert Rist le commente ensuite point par point pour mettre à jour l’ensemble de ses présupposés.

Clément H.

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Le président Harry truman nous " développant " un impeccable lancé.Une chose est sûre, l’effet du " développement " sur les cultures est celui d’un véritable strike.

Point IV du discours d’investiture du président américain Truman le 20 janvier 1949 :

« Quatrièmement, il nous faut lancer un nouveau programme qui soit audacieux et qui mette les avantages de notre avance scientifique et de notre progrès industriel au service de l’amélioration et de la croissance des régions sous-développées. Plus de la moitié des gens de ce monde vivent dans des conditions voisines de la misère. Leur nourriture est insatisfaisante. Ils sont victimes de maladies. Leur vie économique est primitive et stationnaire. Leur pauvreté constitue un handicap et une menace, tant pour eux que pour les régions les plus prospères. Pour la première fois de l’histoire, l’humanité détient les connaissances techniques et pratiques susceptibles de soulager la souffrance de ces gens.

Les Etats-Unis occupent parmi les nations une place prééminente quant au développement des techniques industrielles et scientifiques. Les ressources matérielles que nous pouvons nous permettre d’utiliser pour l’assistance à d’autres peuples sont limitées. Mais nos ressources en connaissances techniques - qui, physiquement, ne pèsent rien - ne cessent de croître et sont inépuisables.

Je crois que nous devrions mettre à la disposition des peuples pacifiques les avantages de notre réserve de connaissances techniques afin de les aider à réaliser la vie meilleure à laquelle ils aspirent. Et, en collaboration avec d’autres nations, nous devrions encourager l’investissement de capitaux dans les régions où le développement fait défaut.

Notre but devrait être d’aider les peuples libres du monde à produire, par leurs propres efforts, plus de nourriture, plus de vêtements, plus de matériaux de construction, plus d’énergie mécanique afin d’alléger leurs fardeaux.

Nous invitons les autres pays à mettre en commun leurs ressources technologiques dans cette opération. Leurs contributions seront accueillies chaleureusement. Cela doit constituer une entreprise collective à laquelle toutes les nations collaborent à travers les Nations unies et ses institutions spécialisées pour autant que cela soit réalisable. Il doit s’agir d’un effort mondial pour assurer l’existence de la paix, de l’abondance et de la liberté.

Avec la collaboration des milieux d’affaires, du capital privé, de l’agriculture et du monde du travail de ce pays, ce programme pourra accroître grandement l’activité industrielle des autres nations et élever substantiellement leur niveau de vie. Ces développements économiques nouveaux devront être conçus et contrôlés de façon à profiter aux populations des régions dans lesquelles ils seront mis en œuvre. Les garanties accordées à l’investisseur devront être équilibrées par des garanties protégeant les intérêts de ceux dont les ressources et le travail se trouveront engagés dans ces développements.

L’ancien impérialisme - l’exploitation au service du profit étranger - n’a rien à voir avec nos intentions. Ce que nous envisageons, c’est un programme de développement fondé sur les concepts d’une négociation équitable et démocratique.

Tous les pays, y compris le nôtre, profiteront largement d’un programme constructif qui permettra de mieux utiliser les ressources humaines et naturelles du monde. L’expérience montre que notre commerce avec les autres pays s’accroît au fur et à mesure de leurs progrès industriels et économiques.

Une production plus grande est la clef de la prospérité et de la paix. Et la clef d’une plus grande production, c’est une mise en œuvre plus large et plus vigoureuse du savoir scientifique et technique moderne.

Ce n’est qu’en aidant ses membres les plus défavorisés à s’aider eux-mêmes que la famille humaine pourra réaliser la vie décente et satisfaisante à laquelle chacun à droit.

Seule la démocratie peut fournir la force vivifiante qui permettra de triompher non seulement de leurs oppresseurs mais aussi de leurs ennemis de toujours : la faim, la misère et le désespoir.

C’est sur la base de ces quatre principaux trains de mesures que nous espérons contribuer à créer les conditions qui, finalement, conduiront toute l’humanité à la liberté et au bonheur personnels ».

A première vue, il n’y a rien de très extravagant dans ce petit catalogue de bonnes intentions qui semble se borner à souhaiter ce que l’on pourrait faire et qui, en tout cas, ne prend aucun engagement. Les conditions de production du texte expliquent sans doute pourquoi cet « audacieux nouveau programme » se borne à mobiliser des ressources non matérielles (la science et la technique), les acteurs sociaux nord-américains (les capitalistes, les agriculteurs et les travailleurs) et la communauté internationale. Quant à l’Administration américaine, elle ne fait aucune promesse mais signale simplement qu’elle est disposée à prendre la direction des opérations, tout en se référant - diplomatiquement - au rôle que pourrait jouer l’ONU.

Et, pourtant, ce texte constitue un chef-d’œuvre dans la mesure où il synthétise un certain nombre d’idées qui, manifestement, étaient conformes à l’esprit du temps ; il innove sur le plan conceptuel et propose une nouvelle manière de concevoir les relations internationales.

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Le discours d’investiture du président Truman le 20 janvier 1949.

Une nouvelle vision du monde : le « sous-développement ».

L’adjectif « sous-developpé » apparaît au début du premier paragraphe du Point IV. C’est la première fois qu’il est utilisé dans un texte destiné à une pareille diffusion comme synonyme de « régions économiquement arriérées » (economically backward areas). A partir de là, on construira le substantif « sous-développement ». C’est cette innovation terminologique qui modifie le sens du mot « développement » en introduisant un rapport inédit entre « développement » et « sous-développement ».

Bien entendu, l’usage du mot « développement », dans le champ économique et social, n’est pas nouveau. Tout comme Marx, Leroy-Beaulieu l’utilise et il figure dans l’article 22 du pacte de la Société des nations, lequel affirme en outre qu’il existe des « degrés de développement ». En 1899, Lénine avait écrit un ouvrage sur Le développement du capitalisme en Russie ; en 1911, Schumpeter avait rédigé sa Théorie du développement économique ; et, en 1944, Rosenstein-Rodan avait proposé The International Development of Economically Backward Areas. Enfin, en décembre 1948, l’Assemblée générale des Nations unies avait voté deux résolutions intitulées « Développement économique des pays insuffisament développés » (198-III) et « Assistance technique en vue du développement économique » (200-III). Ces différents emplois du mot ont ceci de commun qu’ils présentent - conformément à la tradition occidentale du concept - le « développement » comme un phénomène intransitif qui, tout simplement, « se produit », sans qu’on n’y puisse rien changer.

L’apparition du « sous-développement » évoque non seulement l’idée d’un changement possible en direction d’un état final, mais surtout la possibilité de provoquer ce changement. Il ne s’agit plus seulement de constater que les choses « se développent », on pourra désormais « développer ». Le « développement » prendra alors un sens transitif (celui d’une action exercée par un agent sur un autre) correspondant à un principe d’organisation sociale, tandis que le « sous-développement » sera considéré comme un état qui existe « naturellement », c’est-à-dire sans cause apparente.

Mais ces changements ne sont que sémantiques. Ils transforment radicalement la vision du monde. Jusqu’alors, les relations Nord/Sud étaient largement organisées selon l’opposition colonisateurs/colonisés. La nouvelle dichotomie « développés »/ »sous-développés » propose un rapport différent, conforme à la nouvelle Déclaration universelle des droits de l’hommes (1948) et à la progressive mondialisation du système étatique. A l’ancienne relation hiérarchique des colonies soumises à leur métropole se substitue un monde dans lequel tous (les Etats) sont égaux en droit même s’ils ne le sont pas (encore) en fait. Le colonisé et le colonisateur appartiennent à des univers non seulement différents mais encore opposés et, pour réduire la différence, l’affrontement - la lutte de libération nationale - paraît inévitable. Tandis que le « sous-développé » et le « développé » sont de la même famille ; même si le premier est un peu en retard sur le second, il peut espérer combler l’écart, à l’image du « sous »-chef qui peut toujours rêver devenir chef à son tour... à condition de jouer le même jeu et de ne pas avoir une vision trop différente de la chefferie.

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La foule des " développés " écoutant religieusement le maître mondial du " développement ".

Sur le plan conceptuel, le nouveau binôme « développement »/ « sous-développement » introduit l’idée d’une continuité « substantielle » entre les deux termes, qui ne différent entre eux que de façon relative. L’état de « sous-développement » n’est donc pas l’inverse du « développement », mais seulement sa forme encore inachevée ou, pour rester dans la métaphore biologique, « embryonnaire » ; dans ces conditions, une accélération de la croissance apparaît comme la seule manière logique de combler l’écart. La relation s’établit sur le mode quantitatif du plus ou moins, présupposant une unité fondamentale entre les deux phénomènes. De plus, dans ce jeu de la comparaison, chaque nation est considérée pour elle-même et son « développement » constitue très largement un phénomène interne, atogénéré et autodynamique, même s’il peut être « aidé » par des interventions extérieures. Une fois de plus, la naturalisation de l’histoire évacue l’histoire. Les conditions historiques qui expliqueraient l’ « avance » des uns et le « retard » des autres ne peuvent entrer dans le raisonnement, puisque les « lois du développement » sont censées être les mêmes pour tous et « s’imposent avec une nécessité de fer », ajouterait Marx. Ce qui s’est passé en Europe entre le XVIIIe et le XIXe siècle doit donc se reproduire ailleurs. Non seulement on évacue les effets de la conquête, de la colonisation, de la traite, du démantèlement de l’artisanat en Inde, de la déstructuration des sociétés, etc., mais encore on fait comme si l’existence de pays industriels ne transformait pas radicalement le contexte dans lequel évoluent les candidats à l’industrialisation. Le monde est pensé non pas comme une structure dans laquelle chaque élément dépend des autres, mais comme une collection de nations « individuelles », formellement égales les unes aux autres. On retrouve ici l’idéologie de l’égalité des chances et du self-made-man : à force de travail et de persévérance, l’ouvrier peut devenir patron, le garçon d’ascenseur peut devenir directeur et l’acteur de cinéma, chef de l’Etat.


L’hégémonie nord-américaine.

Cette nouvelle manière de découper le monde servait remarquablement les intérêts des Etats-Unis et montre combien l’exercice du pouvoir est lié à l’usage des mots : la rhétorique est l’art de persuader ; mieux vaut convaincre que recourir à la force.

Tout d’abord, la nouvelle dichotomie discréditait le système colonial de manière beaucoup plus efficace que le système des mandats [de la SDN], lequel reposait sur le présupposé d’une « civilisation » que certains privilégiés avaient mission de diffuser. En incluant tout l’humanité dans le paradigme du « développement » - considéré comme la condition partagée par tous -, la légitimation devenait « naturelle », ancrée dans une « universalité » beaucoup moins discutable que les intrigues politiques d’une organisation dite internationale. Ce que le président Wilson n’avait pas pu accomplir à la fin de la première guerre mondiale, le président Truman l’a réalisé en imposant un vocabulaire nouveau, qui allait justifier le processus de décolonisation. Celle-ci peut en effet être considérée comme le prix que devront payer la France, la Belgique et la Grande-Bretagne pour l’engagement américain dans la seconde guerre mondiale. Ainsi, la critique de « l’ancien impérialisme » est à la fois vraie et fausse. Vraie, parce que les Etats-Unis ont évidemment intérêt au démantèlement des empires coloniaux pour avoir accès à de nouveaux marchés, fausse, parce que le « programme de développement » leur permettra de mettre en place un nouvel impérialisme anticolonial.

En deuxième lieu, le couple « développement »/ « sous-développement » maintient l’existence d’un écart entre le diverses parties du monde et le construit de manière à justifier la possibilité - ou la nécessité - d’une intervention, car on ne saurait rester passif face au spectacle de la misère. D’une part, le « sous-développement » semble exister sans cause ; c’est un état de « pauvreté » qui constitue un « handicap » et produit des « victimes », opprimées par « la faim, la maladie et le désespoir » ; de l’autre, le « développement » se caractérise par un état d’abondance, par des richesses « qui ne cessent de croître et sont inépuisables », des ressources qu’il suffit de mobiliser et d’engager. Face à cette situation, il n’est pas possible de ne rien faire. Cependant, l’action n’est pas présentée comme une transfert de valeurs ni comme une démarche pédagogique (dont certains auraient l’initiative, comme ce fut le cas dans la période coloniale), mais comme une œuvre commune, un « effort mondial », une « entreprise collective » fondée sur la croissance de la production, une meilleure utilisation des ressources naturelles et humaines du monde. Désormais, intervenir, c’est « mettre des ressources à disposition », c’est « aider les autres à s’aider soi-même » (la formule fera fortune !), c’est engager chacun à produire plus. Et de ce grand partage, comme par surcroît, chacun sortira plus riche et plus prospère.

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Le président Truman creusant la tombe du " développement ".

Enfin, les Américains affirment leur hégémonie grâce à une proposition généreuse qui se prétend au-delà du clivage idéologique capitalisme/communisme ; la clef de la prospérité et du bonheur, c’est la croissance de la production et non pas un débat sans fin autour de l’organisation sociale, de la propriété des moyens de production ou du rôle de l’Etat. Sans remettre en cause l’existence d’une « échelle » sur laquelle on peut ordonner hiérarchiquement les sociétés (et qui est au fondement de toutes les formes d’évolutionnisme), le Point IV impose simplement une nouvelle norme qui permet aux Etats-Unis de prendre la tête du classement : le produit national brut. Si la primauté liée à la notion de « civilisation » pouvait paraître discutable (parce qu’elle mettait, malgré qu’on en ait, la civilisation occidentale en concurrence avec d’autres civilisations ou cultures), cell qui repose sur (le terrorisme) des chiffres de la comptabilité nationale paraît l’être beaucoup moins puisque la mathématisation passe pour un garant de l’objectivité. La solution ainsi proposée est véritablement hégémonique car elle passe non seulement pour la meilleure, mais encore pour la seule possible.


Une structure paradigmatique nouvelle.

L’intérêt du Point IV tient aussi à la manière dont il est structuré. Il peut se décomposer en quatre parties d’inégale longueur. La première rappelle la situation désespérée dans laquelle vivent « plus de la moitié des gens de ce monde », soumis à l’horreur de la faim et de la misère. Puis, à ceux qui sont ainsi perdus dans une situation apparemment sans espoir, on annonce une bonne nouvelle : « pour la première fois de l’histoire », quelque chose a changé qui permet de transformer leur vie ; grâce à cette nouveauté inouïe, le bonheur est à portée de main. A condition toutefois de mobiliser les énergies, de produire plus, d’investir, de se mettre au travail, d’intensifier les échanges. Alors enfin, si l’on saisit cette chance, si l’on consent aux efforts demandés, alors s’ouvrira une ère de bonheur, de paix et de prospérité dont tous profiteront.

Un évangéliste américain ne dirait pas autre chose. A ceux qui sont livrés au péché et à la mort, Jésus-Christ annonce le salut, pour autant qu’ils se conforment aux exigences de la foi car c’est ainsi qu’ils pourront parvenir à la vie éternelle et jouir de la félicité promise aux élus.

Le discours du président truman était destiné d’abord à ses compatriotes qui ne pouvaient être insensibles à cette manière de présenter l’histoire du monde ; elle était en effet d’autant plus vraisemblable qu’elle correspondait, sur le mode profane, à la vérité proclamée par l’Eglise. Mais cette audience dépassait largement les Etats-Unis puisqu’elle reposait sur une croyance partagée non seulement par le monde chrétien mais, d’une certaine manière, par tous les adhérents d’une religion de salut. En profitant de cette homologie de structure avec le discours religieux, la nouvelle croyance au « développement » assurait sa crédibilité, que renforçait encore la métaphore naturalisante, inscrite depuis si longtemps dans la conscience (ou la non-conscience) occidentale. Voilà sans doute pourquoi ce moule discursif sera sans cesse réutilisé dans de nombreuses autres déclarations censées affirmer la nécessité du « développement » comme unique solution aux problèmes de l’humanité.

Du même coup, l’interrogation sur le « développement » deviendra impossible. Certes, il sera loisble de débattre de ses modalités, des moyens d’ « accélérer la croissance » ou d’en répartir les effets de manière plus équitable, mais le caractère transitif du « développement » - c’est-à-dire l’intervention qu’il représente dans les affaires internes d’une nation - ne sera pas mis en cause : on ne s’attaque pas à une croyance qui détermine un programme visant au bonheur universel ; on ne parle pas de ce qui va de soi, tout au plus peut-on chercher à l’améliorer.


L’ère du « développement ».

Voilà donc bien des raisons de considérer le Point IV comme l’acte inaugural d’une nouvelle ère. Non pas que la réalité soit créée par les mots, mais parce que certaines formes du discours traduisent plus fidèlement que d’autres la réalité en train de se faire, parce que certains textes parviennent mieux que d’autres à mettre en évidence l’épistémè d’une époque. Enfin, et c’est l’aspect performatif du texte, parce que le pouvoir ne consiste pas nécessairement à transformer la réalité, mais à la problématiser différemment, à en proposer une nouvelle représentation pour provoquer l’illusion du changement. Toute cela est ici réuni et marque par conséquent un moment important dans l’incessante réinterprétation de la métaphore de la croissance : le pouvoir appartient toujours à celui qui sait se rendre mâitre des mots.

Certes, la transcription dans les faits du sens implicite véhiculé par cette nouvelle interprétation de l’histoire prendra du temps. De même qu’il avait fallu vingt ans pour convaincre l’opinion française du bien-fondé de la colonisation, il en faudra autant pour faire apparaître le « développement » comme le projet collectif de l’humanité toute entière. La décolonisation sera l’occasion de conflits difficiles qui, souvent, se règleront par les armes plutôt que par les mots. Il faudra aussi que surgissent de nouvelles organisations internationales (par exemple le Programme élargi des Nations unies qui deviendra ensuite le PNUD) er de nouveaux modes de gestion de la production pour que celle-ci se transnationalise, que le marché s’étende à l’ensemble de la planète et que s’impose l’idée d’une interdépendance des peuples.

Néanmoins, en quelques paragraphes, une stratégie globale est affirmée. Bien qu’elle serve d’abord les intérêts particuliers de la nation la plus puissante du monde, elle feint de ne se préoccuper que du bien commun et présente le « développement » comme un ensemble de mesures techniques (utilisation du savoir scientifique, croissance de la productivité, intensification des échanges internationaux) et donc situées hors du débat politique ; ce qui permettra d’en donner - selon les lieux et les moments - des interprétations conservatrices ou révolutionnaires. De plus, en définissant le « sous-développement » comme un état de manque, plutôt que comme le résultat de circonstances historiques, et les « sous-développés » comme des pauvres, sans s’interroger sur les raisons de leur dénuement, on fait de la croissance et de l’aide - conçuees en termes technocratiques et quantitatifs - la seule réponse possible.

Ainsi, à partir de 1949, plus de deux milliards d’habitants de la planète vont - le plus souvent à leur insu - changer de nom, être considérés « officiellement », si l’on peut dire, tels qu’ils apparaissent dans le regard de l’autre et être mise en demeure de rechercher ainsi leur occidentalisation en profondeur au mépris de leurs propres valeurs ; ils ne seront plus Africains, Latino-Américains ou Asiatiques (pour ne pas dire Bambaras, Shona, berbères, Quechuas, Aymaras, Balinais ou Mongols) mais simplement « sous-développés ». Cette nouvelle « définition » fut acceptée par ceux qui étaient à la tête d’Etats indépendants, car c’était une manière d’affirmer leur prétention à bénéficier de l’ « aide » qui devait conduire au « développement » ; pour ceux qui étaient colonisés, c’était une façon d’affirmer l’égalité juridique qui leur était refusée. En apparence, ils avaient tout à y gagner : la respectabilité et la prospérité. Toutefois, leur droit à l’autodétermination s’est échangé contre le droit à l’autodénomination et, en conquérant leur indépendance politique, ils perdaient leur identité et leur autonomie économique, parce que contraints de cheminer sur la « voie du développement » tracée par d’autres qu’eux. A la différence de la colonisation qui considérait le monde d’abord comme un espace politique où il fallait inscrire des empires toujours plus vastes, l’ère du « développement » est aussi celle de l’avènement généralisé de l’espace économique, à l’intérieur duquel l’accroissement du PNB constitue l’impératif majeur.

Gilbert Rist, Le développement. Histoire d’une croyance occidentale, Presses de Science-Po, 2001, pp. 118-133.

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[1] Michel Henry, La Barbarie, Puf, 2005 (1987)


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